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Témoignages "Je me suis fait tabasser gratuitement" : plusieurs manifestants contre la réforme des retraites dénoncent des violences policières

Plusieurs manifestants dénoncent des violences policières mais aussi des arrestations abusives lors des rassemblements de ces derniers jours, après le recours au 49.3 pour faire adopter sans vote la réforme des retraites.
Article rédigé par franceinfo - Margot Stive
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 7 min
Des forces de l'ordre lors d'une manifestation contre la réforme des retraites à Paris, le 21 mars 2023. (LUDOVIC MARIN / AFP)

Une enquête a été ouverte mardi 21 mars par le parquet de Paris et confiée à l'IGPN après la diffusion d'une vidéo tournée pendant une manifestation lundi soir contre la réforme des retraites à Paris. On y voit un manifestant violemment frappé au visage par un policier. Depuis plusieurs jours, des dizaines de vidéos de ce genre circulent sur les réseaux sociaux et des députés ainsi que des magistrats dénoncent des violences policières.

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Des coups de matraque "gratuits et extrêmement violents"

Ces manifestants qui dénoncent des violences perpétrées par les forces de l'ordre ont tous ont plus ou moins le même récit : un cortège plutôt calme et tout à coup l'intervention violente des forces de l'ordre. Gabin, 18 ans, défilait avec un ami lundi soir : "J'ai été frappé à la matraque au visage et sur la joue droite, dans la jambe. J'ai un bleu, mais moi, j'ai eu relativement la chance d'avoir une grosse doudoune. Mon ami, lui, s'est pris beaucoup de coups de matraque, dont un, à la fin, dans le crâne. Il a eu le crâne ouvert. Moi, j'ai été sonné une trentaine de minutes, je suis parti en crise d'angoisse. Mon ami qui a eu le crâne ouvert pleurait, il n'a pas compris ce qui se passait. C'était gratuit et extrêmement violent."

Le même soir, une autre manifestante que nous appellerons Claire raconte aussi avoir été plaquée par un policier puis violemment frappée : "J'avais le visage contre le kiosque, donc je ne voyais pas ce qui se passait derrière moi. Mais il y en a un qui m'a effectivement donné un bon coup de matraque dans le ventre. Pour moi, c'était clairement de l'acharnement et honnêtement, il n'y avait pas de raison."

Des coups et une épaule déboîtée : 10 jours d'ITT

Cet acharnement gratuit que dénonce Claire, un homme affirme l'avoir vécu ce même soir, lundi. Encore choqué par ce qu'il a vécu, il veut rester anonyme. Il raconte un déchaînement de violence. "J'étais rue de Rivoli et je suivais la manifestation de loin, raconte ce commerçant, venu assister dit-il en simple spectateur à la manifestation. J'étais là par curiosité, à l'arrière du cortège. À un moment, des policiers de la Brav-M sont arrivés à moto et ont chargé. Je me suis un peu éloigné. Ils ont tabassé une jeune fille de l'autre côté de la rue, je regardais la scène de loin. Tout à coup, deux Brav-M sont arrivés sur moi à pied. J'ai senti qu'ils allaient me charger, mais je n'avais rien à me reprocher. Je n'ai pas bougé, ils ont couru vers moi, en criant : 'Il y a quoi dans ton sac ?' J'ai levé les bras et dit qu'ils pouvaient regarder dans le sac. L'un des policiers a regardé autour de lui, il n'y avait presque personne, et là, il m'a asséné un gros coup de poing au niveau de la mâchoire. Son collègue m'a aussi frappé et donné un coup de matraque."

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D'autres policiers Brav-M courent à ce moment-là vers lui. "Ils commencent à me taper au sol, avec des coups de genoux dans la tête brutalement, des coups de pied, de toute part. Ensuite, un policier m'a fait soit une clé de bras, soit il a mis tout son poids sur mon épaule, jusqu'à me déboîter l'épaule." 

"J'ai poussé un cri terrorisé. Je pensais que ça allait continuer éternellement, qu'ils allaient me terminer."

Un commerçant

à franceinfo

Selon lui, "à un moment, les policiers se sont calmés. Le capitaine, qui était plus vieux que les autres, est arrivé. J'ai expliqué que je ne pouvais pas me relever à cause de mon épaule. Il m'a dit que je faisais du cinéma. Il m'a tiré. Ils ont fouillé mon sac à dos et ils n'ont rien trouvé à part un cache-cou parce que je fais du vélo. Ils ont jeté mon sac par terre. Le capitaine a dit : 'T'as de la chance, on a été gentils avec toi cette fois. La prochaine fois, on sera vraiment méchants'." Les policiers partent et le laissent sur place. "Heureusement, un témoin m'a aidé. Je ne pouvais pas ramasser mon sac, j'avais l'épaule luxée ou déboîtée. Il m'a aidé à prendre un taxi jusqu'à l'hôpital de l'Hôtel-Dieu. J'ai eu dix jours d'ITT [Incapacité totale de travail]. J'ai une atèle, et encore de grosses douleurs. J'ai aussi un hématome à la mâchoire, et aussi une douleur derrière le crâne." 

L'homme ne comprend toujours pas "ce qu'il s'est passé" : "Je n'ai pas dormi de la nuit. Je me suis refait la scène toute la nuit. Je suis sous le choc, c'est surréaliste ce qu'il m'est arrivé. J'ai été tabassé par cinq mecs, c’étaient des bêtes. À aucun moment, je n'ai essayé de courir ou de me débattre. Je me suis fait tabasser gratuitement…"

Des jeunes femmes "arrêtées sans aucune raison"

Autre témoignage, celui d'Aesa, une étudiante de 23 ans. Elle ne se dit pas victime de violence, mais d'arrestation abusive. Dimanche soir, elle manifeste avec une amie dans les rues de Paris. L'ambiance est bon enfant, dit-elle. Pas d'incendie, pas de violences. Pourtant, vers 20 heures, les deux jeunes femmes se retrouvent bloquées dans une rue par les forces de l'ordre, puis embarquées dans un fourgon avec dix autres jeunes femmes. "Au commissariat, ils étaient tous un peu excédés de nous avoir. Ils savaient très bien qu'on n'avait rien fait, qu'il n'y avait aucun fondement. En fait, les policiers qu'on voit nous disent : 'C'est ridicule, ça va être classé sans suite, ça n'a aucun sens, on a mieux à faire de nos journées'. Ils savaient tous qu'on était là pour aucune raison, qu'on n'avait rien fait de mal. 100% des filles qui étaient avec nous étaient interpellés pour la première fois. On l'a toutes vécu comme une injustice et c'est vraiment juste de l'arbitraire, pour faire du chiffre, pour impressionner, et en même temps pour intimider les manifestants en disant : le simple fait d'aller manifester peut vous mettre dans des situations où vous êtes privés de liberté pendant une vingtaine d'heures."

Aesa et les autres jeunes femmes âgées de 17 à 35 ans ont toutes été relâchées sans poursuites. Parmi elles, des manifestantes, mais aussi une bachelière qui sortait de ses examens, une étudiante qui rentrait chez elle, une autre qui sortait du cinéma. Plusieurs réfléchissent en ce moment à déposer une plainte collective pour dénoncer cette arrestation. Héloïse faisait partie du groupe. "On en est ressorties à la fois choquées et en colère. Première garde à vue pour tout le monde, on ne savait pas comment ça marchait. Et aussi une incompréhension. Un policier a même dit à une de nos camarades : 'Ça me désole de prendre vos empreintes, j'ai l'impression de faire ça à ma fille'. C'est ça, peut être, qui est le plus glaçant, c'est de me rendre compte que les policiers en face étaient parfaitement conscients de ce qui se passait, qu'ils n'avaient aucun mal à nous dire ouvertement qu'eux trouvaient ça révoltant. La deuxième chose que m'a dite mon officier de police judiciaire après 'Bonjour', c'est : 'Franchement, les motifs de votre arrestation sont inexistants'. Dans le groupe, on était plusieurs à être venues pour manifester pacifiquement, mais il y en a aussi une qui sortait du cinéma, une lycéenne qui passait le bac, une autre qui avait ses partiels le lundi pendant qu'elle était en garde à vue. Toutes ces jeunes filles qui ont été arrêtées sans motif, quelle image elles vont avoir de la police après ? Et qu'est-ce qu'ils sont en train de générer parmi les jeunes à une époque où c'est de plus en plus difficile de faire confiance en nos institutions et de faire confiance à la police."

Plusieurs observateurs dénoncent aussi des interpellations massives. Un chiffre résume bien la situation entre jeudi et samedi, 425 personnes ont été interpellées à Paris, mais seules 42 ont été présentés à un juge. Ça fait une sur dix en moyenne. Plusieurs avocats contactés par franceinfo nous disent avoir assisté en garde à vue des simples passants, des touristes ou des Parisiens qui ne faisaient que marcher dans la rue et qui se sont retrouvés dans une cellule de commissariat pendant plusieurs heures, sans aucune raison. Le Syndicat de la magistrature et même la Défenseure des droits sont aussi montés au créneau. Mais pour le préfet de police de Paris, Laurent Nuñez, interrogé mercredi matin sur France Info, il n'y a eu à Paris aucune interpellation abusive. Et il assure que "les forces de l'ordre n'interviennent que lorsque des exactions sont commises".

Plusieurs manifestants contre la réforme des retraites dénoncent des violences policières au micro de Margot Stive

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