"On ne peut plus se faire taper dessus" : sur #PayeToiUnJournaliste, les reporters dénoncent les violences des "gilets jaunes"

Plusieurs reporters ont été agressés par des manifestants alors qu'ils couvraient les blocages de ces derniers jours. Un collectif de journalistes a créé un groupe Facebook  pour témoigner et "créer un dialogue" avec des Français qui ne font plus confiance aux médias.

Des \"gilets jaunes\" bloquent une route à Caen, le 18 novembre 2018.
Des "gilets jaunes" bloquent une route à Caen, le 18 novembre 2018. (CHARLY TRIBALLEAU / AFP)

Insultes, accusations de censure, humiliations, menaces... Depuis le début de la mobilisation des "gilets jaunes", le 17 novembre, de nombreux journalistes présents sur le terrain ont été victimes d’agressions physiques ou verbales de la part de certains manifestants. "Une situation qui ne peut plus durer", estime Gwen Saulnier, journaliste pigiste depuis vingt ans. Dimanche soir, "fatiguée" face aux nombreux témoignages de violences subies par ses collègues, elle décide de réagir. "D’un coup, je me suis rendu compte que je n’en pouvais plus. Que ces actes de violence gratuite envers les journalistes n’étaient plus possibles."

Soutenue par sept confrères montpelliérains, elle crée un groupe Facebook, #Payetoiunjournaliste. Sous le pseudo "Paulette la pigiste", elle appelle ses confrères à témoigner des agressions dont ils ont été victimes durant les manifestations des "gilets jaunes" ou lors d’autres événements. Le but ? "Mettre en lumière ces agressions, et créer un dialogue avec ceux qui ne nous font plus confiance", détaille à franceinfo la journaliste. Quelques jours seulement après sa création, le groupe Facebook regroupe déjà plus de 2 000 membres, et des dizaines de témoignages y ont été publiés. "On veut dire stop. On ne peut plus se faire cracher dessus, taper,  recevoir des œufs… se désole-t-elle. C’est quoi la prochaine étape ? On se fait tabasser ? On se fait tuer ?"

"Menteurs, vendus, corrompus !"

Gwen Saulnier explique "avoir eu le déclic dimanche soir", après avoir entendu le témoignage d’une de ses consœurs, Céline Durchon. Cette pigiste de 26 ans, qui travaille notamment pour BFMTV et M6, a été violemment prise à partie lors d’une manifestation des "gilets jaunes" à Montpellier. "Classique, la rédac m’appelle vers midi pour réaliser un portrait croisé de ces 'gilets jaunes', détaille la jeune femme à franceinfo. Mais, dès que je suis arrivée, je me suis retrouvée dans une ambiance extrêmement tendue." Alors qu’elle se rend sur un blocage filtrant tenu par les manifestants, Céline Durchon est interpellée par un manifestant. "Il m’a vue, et m’a littéralement hurlé dessus, à 20 centimètres de mon visage. 'Menteurs, vendus, corrompus !' Il aboyait sur moi", témoigne-t-elle. Refroidie, elle se dirige tout de même vers les autres manifestants, "un groupe de 100 à 200 personnes". "Et là, ils m’ont encerclée en me criant dessus, comme un enfant harcelé à l’école primaire. 'Menteurs, vous appartenez au pouvoir, vous censurez, vous êtes à la botte de Macron !'"

Je ne savais plus quoi faire. Je me suis rarement sentie humiliée à ce point. Cette violence-là était inédite, je n’avais jamais vu ça.Céline Durchon, journaliste pigisteà franceinfo

La jeune pigiste tente d’expliquer son métier, rien n’y fait. "J’ai reçu plusieurs crachats, une dame a failli faire tomber ma caméra…" Au bout d’un moment, l’organisateur de la manifestation exfiltre Céline Durchon de la foule, s’excuse et la défend auprès de ses camarades. "C’est seulement à cet instant que certains 'gilets jaunes' sont venus me parler, m’expliquer que ce n’était pas contre moi, mais contre ce que je représentais, souffle Céline Durchon. Je suis finalement rentrée chez moi lessivée de stress, de fatigue."

Céline Durchon est loin d’être un cas isolé. Sur la page Facebook #Payetoiunjournaliste, les témoignages s’enchaînent, rapportant des menaces ou des insultes entendues sur le terrain : "Se faire traiter 'd’enculé' par un 'gilet jaune', ça c’est fait" ; "De toute façon t’es journaliste, t’es pas humaine !" ; "Si on croise un journaliste, on lui met la misère. On y va franco. Tous les coups sont permis." 

“Ils lui ont asséné deux coups au visage”

Une ambiance délétère qu'a dû affronter Stéphanie Roque, journaliste pour LCI, lors de la manifestation des "gilets jaunes" du 17 novembre, à Paris. Envoyées sur la place de la Concorde avec une de ses collègues, elles ont été "prises à partie, insultées, traitées de menteuses, de collabos, de médias corrompus… Impossible de faire un duplex", raconte-t-elle, déplorant un climat "qui empêche parfois de faire son métier correctement. Et s’il n’y a plus de journalistes, il n’y a plus de démocratie."

C’était compliqué, même émotionnellement. Je n’avais jamais vu autant de violence dans les yeux des gens, dans leur manière de parler.Stéphanie Roque, journaliste pour LCIà franceinfo

Une violence qu'elle subit de nouveau le lendemain, lors d'un reportage. "J’étais envoyée dans un gros rassemblement  en Normandie, et là, quelques dizaines d’excités nous traitent (ma JRI et moi) de 'salopes' et de 'youpins macronistes', confie-t-elle à franceinfo. Maintenant, je vous avoue qu’on ne va plus vraiment sur ce genre de manif la fleur au fusil et le sourire aux lèvres." 

"A la suite de ces attaques, la rédaction a dépêché sur place des agents de sécurité, pour qu’on puisse continuer à travailler", déplore Stéphanie Roque, qui précise avoir déjà bénéficié de ce type de dispositif, notamment lors de certaines manifestations. "Mais là, c’était différent. Ça se justifiait pleinement. Je sentais qu’ils étaient nécessaires", souffle-t-elle. 

Mais certains n'ont pas eu cette chance. Sur le groupe #Payetoiunjournaliste, "Paulette la pigiste" a diffusé le communiqué de presse de Radio Bip, un média indépendant et associatif, dont un des photographes a été brutalement agressé lors d’une manifestation à Besançon (Doubs). "Mon collègue et moi étions présents à une mobilisation près d’une route départementale, qui se passait très bien dans l’ensemble, témoigne auprès de franceinfo Emma Audrey, la consœur du journaliste agressé, qui ne souhaite pas témoigner. Mais un petit groupe bizarre, qui m’avait déjà interpellée en insistant sur mes origines, a commencé à tourner autour de mon collègue. D’un coup, ils ont commencé à l’insulter violemment, avec des injures racistes. Puis l’un d’eux lui a foncé dessus et lui a asséné deux coups d’une extrême violence au visage, qui lui ont cassé l’os zygomatique."

C’était vraiment gratuit et clairement prémédité. C’était dirigé vers lui, il portait un casque où était inscrit 'PHOTO', ils savaient qu’il était reporter.Emma Audrey, journaliste indépendanteà franceinfo

Le photographe (bénévole), originaire du Laos, réfugié et établi en France depuis trente ans, est "traumatisé", selon sa collègue. "Il a porté plainte, et il bénéficie d’un suivi psychologique." Pour Emma Audrey, la diffusion de ce témoignage sur les réseaux sociaux est "essentielle" : "Nous voulions informer, puisqu’après tout c’est notre métier. Les gens peuvent avoir quelque chose contre un média, contre une ligne éditoriale. Mais de quel droit se permettent-ils d’agresser les journalistes sur le terrain ?"

Un groupe Facebook pour "ouvrir la discussion"

Sur le groupe Facebook #Payetonjournaliste, les témoignages de reporters affluent, mais pas seulement. La page est ouverte à n’importe quel citoyen, même si les administrateurs précisent que "les propos injurieux et haineux ne sont pas tolérés". "Nous tentons de répondre à un mal-être réel, de la part des journalistes, mais aussi des citoyens, souligne Coralie Pierre, l’une des fondatrices du mouvement, à franceinfo. Nous ne voulons pas que ce soit juste un constat, un 'mur' où chacun peut poser sa complainte. Nous voulons ouvrir cette discussion à tout le monde, créer une pédagogie, recréer du lien." 

Les journalistes interrogés par franceinfo sont en effet unanimes : sur le terrain, les insultes et les menaces sont de plus en plus régulières ces derniers mois. "Il ne faut pas se leurrer, s’il y a tant de défiance, c’est qu’il y a une raison, soulève Gwen Saulnier. Le dialogue est rompu depuis trop longtemps. Il faut rappeler aux gens que l’essence même de notre métier est de les écouter, en toute objectivité, et ce groupe peut mettre en lumière cette bonne volonté de notre part."

"Une initiative très positive", acquiesce Raphaël Maillochon, journaliste pour BFMTV depuis deux ans. Présent sur le terrain le week-end dernier, ce reporter a été victime d’une agression en plein direct, lorsqu’un manifestant lui a écrasé un œuf sur la nuque devant la caméra. 

Pour lui, #PayeToiUnJournaliste peut devenir "intéressant", s’il réussit à "dénoncer cette sorte de 'bashing' [dénigrement] incessant contre les journalistes", et à "réparer cette fracture entre eux et les citoyens. Parce que celui qui m’a agressé m’avait clairement identifié, et s’est dit : 'Allez, je vais me payer un journaliste'. Et ça, ça ne peut plus durer."