Grand débat national : face aux "gilets jaunes", Emmanuel Macron reste inflexible sur l'ISF

Dans sa lettre aux Français, Emmanuel Macron a exclu de réinstaurer l'impôt de solidarité sur la fortune, comme le réclament de nombreux "gilets jaunes" depuis plusieurs semaines. 

Le président de la République, Emmanuel Macron, le 11 janvier 2019, à Paris. 
Le président de la République, Emmanuel Macron, le 11 janvier 2019, à Paris.  (IAN LANGSDON / AFP)

Il n'y aura "pas de question interditelors du grand débat national, assure Emmanuel Macron. Pourtant, dans sa lettre adressée aux Français dimanche 13 janvier, il y a bien un sujet dont le président de la République ne veut pas discuter : la réinstauration de l'impôt de solidarité sur la fortune (ISF). "Nous ne reviendrons pas sur les mesures que nous avons prises (...) afin d'encourager l'investissement et faire que le travail paie davantage", écrit-il.

Emmanuel Macron a pourtant fait marche arrière sur plusieurs dossiers depuis le début de la crise des "gilets jaunes". Sous la pression, il a annulé la hausse des taxes sur le carburant et a même accepté, dans son courrier, d'ouvrir le débat sur le référendum d'initiative citoyenne. Mais à mesure que le mouvement s'est centré sur le pouvoir d'achat et l'exigence de davantage de justice sociale, l'abandon de l'ISF est devenu le symbole d'une injustice fiscale dénoncée par de nombreux "gilets jaunes". Pourtant, Emmanuel Macron demeure inflexible et répète depuis le début de la mobilisation qu'il ne reviendra pas sur le remplacement de l'ISF par l'impôt sur la fortune immobilière (IFI), auquel sont désormais soumis les contribuables possédant plus de 1,3 million d'euros de patrimoine.

La rhétorique des "premiers de cordée"

Le 5 décembre, la secrétaire d'Etat chargée de l'Egalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, avait affirmé être prête à proposer de "rétablir l'ISF" si l'évaluation de l'IFI n'était pas concluante. Elle avait été immédiatement recadrée par Emmanuel Macron en Conseil des ministres, où il avait exclu tout recul sur ce point. Gérald Darmanin, le ministre de l'Action et des Comptes publics, l'avait d'ailleurs réaffirmé le lendemain sur France Inter.

Il n'y aura pas de retour de l'ISF dans notre pays.Gérald Darmaninsur France Inter, le 6 décembre

Déjà présente dans le programme d'Emmanuel Macron à l'élection présidentielle, la suppression de l'ISF est au cœur du principe des "premiers de cordée" cher au président de la République. Interrogé sur ce point lors de sa première interview à l'Elysée, en octobre 2017, le chef de l'Etat a dit ne pas croire "à la jalousie française qui consiste à dire : 'Il y a des riches, taxons-les, nous nous porterons mieux.' Il y a des hommes et des femmes qui réussissent parce qu'ils ont des talents, je veux qu'on les célèbre. Si on commence à jeter des cailloux sur les premiers de cordée, c'est toute la cordée qui dégringole."

L'exécutif attend deux bénéfices économiques de la suppression de l'ISF. D'abord, il espère faire revenir en France les fortunes qui ont fui le pays pour aller payer moins d'impôts ailleurs. Ensuite, il compte sur le fait que cet argent sera réinvesti par les plus riches dans l'économie, ce qui pourrait créer de la croissance et des emplois. C'est ce qu'on appelle "la théorie du ruissellement". 

Mais comment être sûr que l'argent moins taxé en France sera bien investi ? Dans la majorité parlementaire, on met en avant un premier résultat positif : la hausse des financements injectés dans les entreprises innovantes, une progression estimée à 700 millions d'euros au premier semestre 2018 par un cabinet d'audit, comme le note Le Monde. Mais en réalité, cette théorie du ruissellement "est très complexe à observer", rappelle Le Parisien.

Des effets économiques difficiles à évaluer 

Avec la "flat tax", la suppression de l'ISF est "la partie des réformes la plus sujette à discussion", d'après Antoine Bozio, le président de l'Institut des politiques publiques. En octobre, cet institut a évalué, à la demande des parlementaires, les conséquences de la politique fiscale sur le pouvoir d'achat des Français. "Nous ne sommes aujourd’hui pas capables de démontrer que ces mesures, très concentrées sur les très hauts revenus, ont des effets incitatifs majeurs sur l’investissement et l’emploi", explique-t-il dans Le Monde.

L'exécutif affirme qu'il est trop tôt pour mesurer l'impact de la réforme. "On ne juge pas le 100 mètres haies au bout de 12 mètres", a estimé le ministre Gérald Darmanin. De son côté, le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, a assuré que les effets du dispositif seraient étudiés à l'automne 2019, réclamant un délai de "18 à 24 mois pour que la mesure fasse son plein effet". 

Outre ses conséquences économiques, la suppression de l'impôt sur la fortune a une très forte dimension symbolique. "L’ISF porte avec lui une certaine image de la société, expliquent deux économistes sur le site The Conversation. Le supprimer renvoie une image (...) perçue par beaucoup comme une volonté affichée de maintenir les inégalités et de favoriser les plus aisés." Un sentiment confirmé par un sondage Ipsos publié le 22 novembre dans Le Monde. D'après l'étude, 65% des sondés "critiquent la suppression de l'ISF" et 73% pensent que "le gouvernement demande moins d'efforts aux catégories privilégiées".