"Gilets jaunes" : la suppression de l'ISF est-elle le péché originel du quinquennat Macron ?

Le rétablissement de l'impôt de solidarité sur la fortune n'apparaît pas comme une revendication des "gilets jaunes". Mais, dans leur circonscription, les députés de la majorité se font renvoyer en boomerang l'image d'Emmanuel Macron en "président des riches".

Une \"gilet jaune\", place de la Concorde, à Paris, le 17 novembre 2018.
Une "gilet jaune", place de la Concorde, à Paris, le 17 novembre 2018. (VALENTINA CAMU / HANS LUCAS)

Emmanuel Macron est-il le "président des riches" ? "Non, il est le président des très riches", avait persiflé son prédécesseur à l'Elysée, François Hollande, le 25 avril 2018, sur TMC. Le signal a été donné dès le premier budget du quinquennat : le 23 octobre 2017, les députés votaient la suppression de l'impôt de solidarité sur la fortune (ISF), remplacé par celui sur la fortune immobilière (IFI). La chute de ce "totem vieux de 35 ans", dont s'est réjoui le ministre de l'Economie et des Finances, Bruno Le Maire, a fait perdre 3,2 milliards d'euros aux caisses de l'Etat selon les estimations de l'OFCE. 

Un signal aux investisseurs pour relancer l'économie, ont plaidé les députés de la majorité. Un cadeau sans contrepartie aux plus aisés, a rétorqué l'opposition de gauche. Faut-il, au risque du simplisme, y voir une relation de cause à effet ? Les "gilets jaunes" déballent désormais leur "ras-le-bol général" contre ce chef de l'Etat soupçonné d'incarner la "France d'en haut", loin de leurs préoccupations quotidiennes. La suppression de l'impôt de solidarité sur la fortune restera-t-elle comme le péché originel du quinquennat Macron ? Tentative de réponse.

"Tout sort, jusqu'au prix de la vaisselle de l'Elysée"

Du côté de la majorité gouvernementale, la gêne est palpable. Dans les circonscriptions rurales, les députés de La République en marche (LREM) et du MoDem essuient la tornade. Elu LREM des Côtes-d'Armor, qui est allé à la "rencontre des 'gilets jaunes' à Paimpol", comme il l'avait déjà fait "avant même qu'ils n'en portent", Eric Bothorel a dû affronter un flot de reproches, qui charrie tout et son contraire. "Tout sort, jusqu'au prix de la vaisselle en porcelaine de l'Elysée ! [commandée à la Manufacture nationale de Sèvres pour 500 000 euros, avait affirmé Le Canard enchaîné] Les contradictions sortent aussi. On a affaire à un mouvement qui n'est pas uniforme, qui ne porte pas de propositions, qui rejette l'élite, dont nous faisons partie, nous, les élus, et qui, en même temps, attend de nous des solutions."

La flambée du prix des carburants a mis le feu aux poudres, ravivant des plaies à vif. Députée MoDem de la Gironde, Sophie Mette vit "en zone rurale, à Bazas". Elle témoigne :

Ici, il faut prendre son véhicule pour travailler, pour faire ses courses, pour tout. La hausse du prix du gazole a cristallisé les ressentiments et renforcé l'impression des ruraux d'être mal-aimés.Sophie Mette, députée MoDem de la Girondeà franceinfo

"Tout vient en vrac, la hausse de la CSG, le taux horaire trop faible du smic, le pouvoir d'achat qui a diminué... Un tas de sujets, déplore-t-elle, dont un certain nombre sont le fruit de 20 ou 30 ans de choses mises sous le tapis." Cette baisse du pouvoir d'achat est une réalité. Le niveau de vie des Français s'est affaissé "avec une perte moyenne de 440 euros par ménage durant la période 2008-2016", déclare le directeur adjoint de l'OFCE, Mathieu Plane, dans La Dépêche. Et "la classe moyenne inférieure" (entre 1 000 et 1 500 euros pour une personne seule) est particulièrement touchée.

"L'ISF, ça nous colle au nez comme le sparadrap du capitaine Haddock"

Chez les "gilets jaunes", les soucis de la vie quotidienne prennent le pas sur le reste, assurent ces élus. "Leur principal grief, c'est qu'ils ne sentent pas la volonté gouvernementale d'améliorer le sort des classes moyennes", affirme Erwan Balanant, député MoDem du Finistère. "Que Macron vive avec 1 200 euros par mois !", s'exclame ainsi ce boulanger-pâtissier de Reims. "Mais au bout d'une demi-heure de discussion, il y a toujours quelqu'un pour reparler de la suppression de l'ISF", confie un député LREM qui préfère garder l'anonymat. a nous colle au nez comme le sparadrap du capitaine Haddock", abonde Erwan Balanant. Député MoDem de Savoie et président du groupe MoDem à l'Assemblée, Patrick Mignola souligne avoir mis en garde l'exécutif contre l'adoption si rapide de ce bonus fiscal.

Je ne sentais pas ce calendrier, mais je ne soupçonnais pas que la suppression de l'ISF deviendrait à ce point-là un symbole.Patrick Mignola, député MoDem de Savoieà franceinfo

En bons soldats, la plupart défendent néanmoins leur vote au nom d'une nécessité économique. "On n'a pas supprimé l'impôt sur la fortune. On l'a remplacé par l'impôt sur l'immobilier pour favoriser l'investissement", plaide Erwan Balanant. "Je ne fais pas la loi pour les symboles, surenchérit Eric Bothorel. Ce serait à refaire, je le referais avec un même élan parce que ça fait partie d'un tout pour rendre la France plus attractive." 

"Où est passé l'argent de l'ISF ?"

Mais sous le discours offensif, des fêlures se font jour au sein de la majorité. "Où est passé l'argent de l'ISF ?", demande sur BFMTV le député LREM du Rhône, Bruno Bonnell, qui a fait fortune grâce aux jeux vidéo.

Les plus aisés ont-ils joué le jeu [en réinvestissant l'argent économisé] ?Bruno Bonnell, député LREM du Rhôneà BFMTV

"Pour répondre à ceux qui accusent le président d'être le président des riches", Bruno Bonnell veut désormais "analyser les effets de cette mesure". Même écho du côté d'Erwan Balanant, qui "souhaite" que la réforme de l'ISF soit "évaluée de façon très précise". "Je ne vais pas vous dire qu'on ne se questionne pas sur le calendrier", confie aussi Sophie Mette. "Au départ, les choses devaient être équilibrées entre les mesures pour relancer l'investissement et celles en faveur des actifs, mais le puzzle a du mal à se faire. Il faut attendre que toutes les pièces s'imbriquent."

Quant à Patrick Mignola, il rappelle qu'il avait plaidé en vain pour "une baisse des charges massive et immédiate plutôt que la suppression de l'ISF tout de suite. Résultat : on a eu la suppression de l'ISF tout de suite, les charges sociales en deux fois, et la taxe d'habitation supprimée sur trois ans." Les 350 000 ménages fortunés ont donc bénéficié d'allègements immédiats, tandis que les mesures destinées au plus grand monde sont appliquées plus progressivement. "Au ras-le-bol fiscal s'ajoute le sentiment d'injustice fiscale", commente le patron des députés MoDem.

Une politique fiscale jugée "inégalitaire"

Un sentiment qu'atteste le sondage Ipsos publié le 22 novembre dans Le Monde. "L'étiquette de 'président des riches', écrit le journal, continue de coller à la peau d'Emmanuel Macron." 73% des sondés indiquent que, en matière d'impôts, "le gouvernement demande moins d'efforts aux catégories privilégiées".

Selon les conclusions de cette enquête, les Français perçoivent "la politique fiscale comme inégalitaire" : 65% des sondés "critiquent la suppression de l'ISF"  et près des trois quarts (72%) se disent "opposés" à la baisse des taxes sur les revenus du capital. Ce sentiment d'injustice, précise le directeur général délégué d'Ipsos, Brice Teinturier, "ne vient pas uniquement de la suppression de l'ISF, mais d'un ensemble de mesures fiscales qui ont favorisé entreprises et catégories aisées. Elles contrastent avec des décisions comme la baisse des APL, qui touchent les classes moyennes ou populaires." 

"Un marqueur fort du quinquennat"

Alors qu'une partie des "gilets jaunes" peine à boucler ses fins de mois, les 1% les plus aisés (quelque 280 000 ménages) ont vu en moyenne leur niveau de vie progresser de "9 600 euros" par ménage grâce à cette nouvelle fiscalité, estime une note de l'OFCE sur le budget 2018. L'addition est lourde : "Si on rajoute à la suppression de l'ISF le coût de la 'flat tax' [le prélèvement forfaitaire unique sur les revenus du capital], on voit que l'exécutif a allégé d'emblée la fiscalité du capital pour 5 milliards, explique l'économiste Pierre Madec, un des auteurs de la note. Emmanuel Macron a mis le paquet sur la réforme du capital. C'est un choix politique assumé et un marqueur fort."

Parallèlement, constate-t-il, "les dépenses énergétiques pèsent le plus, proportionnellement, sur les plus pauvres. Et les ruraux sont plus touchés que les urbains". La fondation Jean-Jaurès dresse un constat similaire.

Pour [les] membres des classes moyennes et populaires, l'augmentation des prix à la pompe (à laquelle ils se rendent régulièrement) constitue l'illustration la plus criante de [la] hausse subie des dépenses contraintes.La fondation Jean-Jaurèssur son site jean-jaures.org

Cette hausse "est d'autant moins supportable, complète ce cercle de réflexion proche du PS, que beaucoup de ces Français perçoivent la pompe à essence comme le principal collecteur de taxes (toute une partie de cette population n'étant pas ou peu assujettie à l'impôt sur le revenu)".

"Emmanuel Macron a de la difficulté à susciter un mouvement d'en bas"

La déconnexion du chef de l'Etat avec les soucis quotidiens des Français semble d'autant plus marquée "qu'Emmanuel Macron a de la difficulté à susciter, après un rapt par le haut sur la présidentielle, un mouvement d'en bas, analyse de son côté le politologue Pascal Perrineau. On constate assez vite, par exemple, qu'il a du mal avec les élus locaux [mécontents de la suppression de la taxe d'habitation]." 

Dans un certain sens, ce mouvement des 'gilets jaunes' c'est la vengeance des corps intermédiaires. L'image de président d'en haut dépasse même celle de président des riches.Pascal Perrineau, politologueà franceinfo

Cette image de "président des riches" va-t-elle lui rester tout le quinquennat ? Pour Brice Teinturier, Emmanuel Macron "ne parviendra probablement pas à faire disparaître cette perception, car une fois que les traits d'image sont inscrits, ils demeurent. Mais il peut peut-être réussir à l'équilibrer s'il prend des mesures concrètes qui améliorent la vie des gens". 

Certains élus LREM, tel le député de l'Hérault Patrick Vignal, supplient déjà le gouvernement d'infléchir le cap. "Il faut mettre une pause sur la hausse des carburants en janvier, des carburants et du gaz. Parce que moi, je ne veux plus voir des retraités de 90 ans qui viennent sur les ronds-points", a-t-il lancé sur BFMTV. Pour Pascal Perrineau, "Emmanuel Macron n'a pas totalement perdu la bataille de l'image car il n'a personne en face, pas d'opposition crédible. Mais le temps presse."