"On nage en pleine ambiguïté" : à quoi joue Emmanuel Macron avec Edouard Philippe sur les retraites ?

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Le Premier ministre, Edouard Philippe, lors d'un entretien avec les partenaires sociaux à Matignon, le 18 décembre 2019. (MAXPPP)

Chargé par le président de trouver "un compromis rapide" avec les syndicats, le chef du gouvernement a la pression. De quoi alimenter les rumeurs en cas d'échec des négociations.

"On le sait, il a le job le plus compliqué de la République", confie un député de la majorité. Depuis quelques semaines, Edouard Philippe n'a pas seulement "le job le plus compliqué", il est surtout en première ligne sur l'explosive réforme des retraites. Le Premier ministre, plutôt épargné lors de la crise des "gilets jaunes" il y a un an, se retrouve cette fois très exposé. La grève dans les transports est sans doute la manifestation la plus éclatante à cette opposition au projet du gouvernement, elle est désormais plus longue que celles de 1995 et de l'hiver 1986-1987. De quoi peser sur les épaules d'Edouard Philippe qui a repris, mardi 7 janvier, les négociations avec les partenaires sociaux, alors que de nouvelles journées de mobilisation sont prévues à la fin de cette semaine. "Je suis ouvert à la discussion : le plus tôt sera le mieux", a déclaré le chef du gouvernement sur RTL mardi matin. 

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La pression était déjà montée le 31 décembre. Et cette fois, elle est directement venue du plus haut sommet de l'Etat. "J'attends du gouvernement d'Edouard Philippe qu'il trouve la voie d'un compromis rapide", a glissé Emmanuel Macron lors de ses vœux aux Français. Une petite phrase qui n'est pas passée inaperçue et a relancé la machine à spéculations : Edouard Philippe est-il en danger en cas d'échec ? "Le Premier ministre doit certainement savoir que si cette réforme ne se fait pas, la suite de son action sera très difficile à mettre en œuvre", décrypte Sereine Mauborgne, députée LREM du Var.

"Il laisse le Premier ministre piloter"

Nouveauté dans la gestion de cette crise, le chef de l'Etat revient à une lecture beaucoup plus traditionnelle des institutions de la Ve République : au Premier ministre les affaires intérieures ; au président le régalien et l'international. Stanislas Guerini, patron de La République en marche, analyse ainsi la séquence comme "un positionnement très 'Ve' où le président laisse le Premier ministre piloter et en responsabilité". Un avis partagé par la majorité comme l'opposition.

C'est une lecture nouvelle pour Macron, à savoir qu'il délègue à son Premier ministre la marche du gouvernement.

Pierre-Henri Dumont, député LR du Pas-de-Calais

à franceinfo

"Emmanuel Macron retrouve une posture plus traditionnelle. Il était dans une forme de néo-bonapartisme et il rompt avec cela", soutient de son côté le politologue Stéphane Rozès, président de la société de conseil CAP et enseignant à Sciences Po et HEC.

Jusque là en effet, Emmanuel Macron était plus connu pour son hyperprésidence que pour sa capacité à déléguer. Lors de la crise des "gilets jaunes", c'était lui qui était monté au créneau, lui qui s'était adressé directement aux protestataires en annonçant une série de mesures pour répondre à la crise. Cette fois, sur les retraites, le président ne se mouille pas et charge son Premier ministre de trouver "un compromis rapide". "C'est très différent de l'année dernière, tient à nuancer Aurélien Taché, député LREM du Val-d'Oise. Dans le mouvement des 'gilets jaunes', il y avait une forme d'incompréhension entre le chef de l'Etat et le peuple. Il y avait quelque chose de très personnel et le président a pris ses responsabilités. Aujourd'hui, c'est autre chose. Le président a été élu sur cette réforme et il y a des propositions du gouvernement."

"Il se tient prêt à le déboulonner"

Mais, il y a une chose sur laquelle Emmanuel Macron n'avait pas fait campagne et qui jette aujourd'hui le trouble jusque dans les rangs des députés LREM : l'âge d'équilibre à 64 ans. Un point crucial que l'on doit à Edouard Philippe, très à cheval sur la question budgétaire. En introduisant cette mesure, le chef du gouvernement a fait basculer du côté des contestataires les syndicats réformistes, et en particulier la CFDT. Ils sont pourtant considérés comme des "alliés" indispensables de la majorité pour faire passer sa réforme. Lors de ses vœux, le chef de l'Etat a soigneusement évité le sujet de l'âge pivot. "On nage en pleine ambiguïté. Alors qu'Emmanuel Macron voit bien l'état du pays, il ne fixe pas de lui-même les contours et limites du compromis qu'il demande à Edouard Philippe, comme le fait de renoncer ou pas à l'âge pivot", pointe Stéphane Rozès. 

Que faut-il comprendre derrière ce silence du président ? "Macron s'est ouvert une porte en mettant la pression sur Edouard Philippe au cas où, mais rien ne dit qu'il l'utilisera. Mais s'il en a besoin, elle est là et il pourra dire : 'Il a échoué à trouver un compromis'", assure Pierre-Henri Dumont.

Le président n'a aucun intérêt à affaiblir son Premier ministre, mais il l'utilise comme un écran voire un fusible si les choses allaient mal.

Stéphane Rozès, politologue

à franceinfo

Gaspard Gantzer, l'ancien conseiller en communication de François Hollande, dit la même chose : "Macron fait le choix du pourrissement. Il se met dans la position de celui qui maintient le cap sur la réforme, mais laisse le Premier ministre gérer l'intendance et il se tient prêt à le déboulonner si la situation s'envenime." Désormais candidat à la mairie de Paris, il fait même cette prédiction : "D'ici trois mois, Edouard Philippe ne sera plus Premier ministre. Soit Macron s'en séparera avant les municipales si le gouvernement ne parvient pas à trouver un compromis, soit après les municipales car il aura vidé Philippe de toute son énergie."

"Edouard Philippe est indispensable"

Ce scénario d'un Edouard Philippe fusible d'Emmanuel Macron fait bondir la majorité parlementaire. "Je n'y crois pas", nous ont répondu plusieurs députés interrogés. "Emmanuel Macron est dans son rôle de demander au Premier ministre et aux syndicats de trouver un compromis rapide", balaye Philippe Chassaing, député LREM de Dordogne. "L'idée du Premier ministre fusible, ça n'existe plus dans la Ve République, plus depuis que la révision constitutionnelle a réduit le mandat du président à cinq ans, que la majorité est élue dans la foulée du président", estime Damien Adam, député LREM de Seine-Maritime.

Même si c'est le Premier ministre qui négocie la réforme et gère le dossier, tout le monde a conscience que c'est concerté avec le président et qu'aucune décision n'est prise sans sa validation.

Damien Adam, député LREM de Seine-Maritime

à franceinfo

De plus, souligne un macroniste, "le président sait bien que même si le Premier ministre part, cela ne changera pas le fait que la réforme restera à faire". Mais, pour la majorité, Edouard Philippe est surtout devenu "absolument incontournable dans la macronie", souligne ce député qui le connaît bien. "Il a une aura très forte et il est d'une loyauté très forte."

Edouard Philippe dispose aussi d'un atout de taille, selon ce même parlementaire : "Il est indispensable dans le dispositif pour attirer une partie de l'électorat de droite." Le politologue Stéphane Rozès fait la même analyse : "Edouard Philippe incarne et occupe le centre-droit. Cela permet à Macron de préempter ce centre-droit en évitant, par exemple, le retour d'un Xavier Bertrand. C'est une analyse purement tactique qui est de considérer que, dans le cas d'un duel Le Pen-Macron en 2022, le péril viendrait du centre-droit." A droite comme à gauche, on a bien perçu la manœuvre. "Je ne crois pas que Macron lâchera Philippe, il veut incarner un bloc social au service des plus riches qui siphonne la droite", tacle le député insoumis Alexis Corbière.

Tout cela rend improbable un remerciement prochain d'Edouard Philippe par Emmanuel Macron. Surtout, et c'est plus embêtant pour l'Elysée, le chef de l'Etat ne dispose pas d'une réserve très importante de "Premier ministrables". "Il n'y a pas de remplaçant crédible à ce stade", coupe court un député. Edouard Philippe pourrait aussi décider de prendre le large aux municipales en se présentant au Havre – il se prononcera à la fin du mois de janvier, selon France Bleu. Mais rien ne dit qu'il quittera Matignon pour autant.

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