Alstom : les quatre semaines où le gouvernement a tenté de "sauver" Belfort

Depuis l'annonce de la fermeture du site historique franc-comtois par la direction du groupe ferroviaire, le gouvernement multiplie les réunions pour pérenniser l'usine de Belfort. Retour sur un mois de tractations.

Manifestation devant le siège d\'Alstom, le 27 septembre à Saint-Ouen
Manifestation devant le siège d'Alstom, le 27 septembre à Saint-Ouen (CHAMUSSY/SIPA)

Une course contre la montre. C'est ce mardi 4 octobre que le gouvernement doit préciser comment il compte "sauver" le site d'Alstom à Belfort. Christophe Sirugue, secrétaire d'Etat à l'Industrie, réunit sur place tous les acteurs concernés : l'entreprise ferroviaire, représentée par son PDG Henri Poupart-Lafarge, les syndicats, les élus locaux et les parlementaires. France info revient sur ces quatre semaines de tractations pendant lesquelles le gouvernement aura tout fait pour éviter un nouveau Florange.

Le 7 septembre, Alstom annonce la fermeture de son usine à Belfort

Coup de tonnerre à Belfort. Le mercredi 7 septembre, le groupe Alstom, implanté dans la cité franc-comtoise depuis 1879, annonce l'arrêt de la production de trains d'ici deux ans. Motif : la baisse de charge de 30% des usines françaises. Elle propose aux 400 salariés concernés un transfert sur le site de Reichshoffen, dans le Bas-Rhin. Ne resterait sur place qu'une activité résiduelle de maintenance.

L'annonce prend tout le monde de court, à commencer par les salariés. Pascal Novelin, le délégué CGT du site, évoque "un coup de marteau en plein visage". En cette période de précampagne, toute la classe politique pousse des cris d'orfraie. "Inacceptable", dénonce Arnaud Montebourg. Ségolène Royal parle d'"annonces brutales". A gauche comme à droite, un coupable est vite trouvé : c'est Emmanuel Macron, qui vient de démissionner de Bercy.

Nicolas Sarkozy est le premier à l'accuser : "Quand je pense au ministre de l'Economie, Monsieur Macron, entre sa visite au Puy du Fou, les photos de vacances, et sa démission, imaginez ce que doivent penser les ouvriers d'Alstom à qui il avait promis solennellement qu'il les aiderait et qu'il les sauverait. Il est parti. Il n'a rien fait, c'est désolant." Le ton est donné.

Le 8 septembre, le gouvernement entend "tout faire pour sauver le site"

Le lendemain, le PDG d'Alstom, Henri Poupart-Lafarge, est convoqué à Bercy. Le ministre de l'Economie, Michel Sapin, et son secrétaire d'Etat à l'Industrie, Christophe Sirugue, somment le groupe ferroviaire de négocier. Le gouvernement entend préserver "la capacité de la France à concevoir et fabriquer des locomotives".

Christophe Sirugue appelle ensuite Damien Meslot, le député-maire de Belfort. Au téléphone, les deux hommes se tutoient. Ils se connaissent bien : le secrétaire d'Etat à l'Industrie était encore député de Saône-et-Loire il y a peu, un territoire proche géographiquement. "On va tout faire pour sauver le site", lui dit Christophe Sirugue.

Damien Meslot a envie de le croire, mais se rappelle aussi les paroles d'Emmanuel Macron. En mai 2015, celui qui était alors ministre de l'Economie assurait que l'usine belfortaine était pérennisée – c'est ce à quoi Nicolas Sarkozy a fait allusion la veille.

Mais depuis, la donne a changé car Alstom a perdu un contrat jugé vital pour le site de Belfort. Fin août, le franco-allemand Akiem passe commande de 44 locomotives à l'allemand Vossloh. De quoi, déjà, alimenter la polémique sur le patriotisme économique et le nécessaire soutien des entreprises publiques aux entreprises tricolores.

Le 12 septembre, François Hollande mise sur les commandes publiques

Lundi 12 septembre. Réunion de crise à l'Elysée avec François Hollande. Le but : montrer que l'exécutif travaille pour sauver Belfort. A huit mois de la présidentielle, l'avenir de l'usine est devenu un enjeu politique. A sa sortie, Michel Sapin déclare : "Le président de la République nous a fixé un objectif : celui de faire en sorte qu'à Belfort, les activités ferroviaires d'Alstom soient maintenues." Avec une piste principale : des commandes publiques.

Dans la foulée, Alain Vidalies, secrétaire d'Etat aux Transports, reçoit le président de la SNCF et la présidente de la RATP pour faire "un point sur les commandes en cours". Du côté de la régie parisienne, un petit contrat doit être attribué d'ici la fin de l'année : 8 à 10 locomotives pour des trains de chantier. Soit quelques mois de travail (potentiel) pour le site de Belfort. Pour la SNCF, c'est beaucoup plus conséquent.

Le secrétaire d'Etat aux Transports met tout sur la table le lendemain matin, le 13 septembre. "Il y aura des commandes, c'est sûr", avance-t-il sur Europe 1. Et de détailler les marchés potentiels : les 12 locomotives pour la ligne Paris-Turin-Milan, où Alstom et la SNCF sont invités à "se mettre d'accord". Et surtout la "commande du siècle", lancée par la région Ile-de-France pour renouveler ses RER. Un contrat de 3 milliards d'euros, pour lequel Alstom et Bombardier ont déposé une offre commune. Et qui permettrait à l'entreprise de pérenniser ses sites français.

Le soir, Christophe Sirugue reçoit les syndicats d'Alstom. Il se donne dix jours pour apporter des réponses aux salariés. A la direction de l'entreprise, on s'étonne de ce délai extrêmement court : "Quand vous savez qu'un appel d'offres nécessite plusieurs mois... Ce n'est pas très prudent de faire de telles promesses." De fait, le gouvernement reportera à plusieurs reprises la présentation de son plan.

Le 21 septembre, la Région Ile-de-France prévient : "attention, c'est la SNCF qui décide, pas nous !"

Le 14 septembre, le patron de la SNCF présente la future rame de TGV qui desservira Bordeaux. Mais Guillaume Pepy refuse de faire le moindre commentaire sur le sort de Belfort. Il a bien entendu Alain Vidalies, son ministre de tutelle, rappeler que "la SNCF appartient aux Français, pas aux syndicats, ni à la direction". Difficile de faire plus explicite comme rappel à l'ordre.

Une semaine plus tard, le 21, Valérie Pécresse, présidente Les Républicains d'Ile-de-France, est justement reçue à Matignon par le Premier ministre. Selon les informations recueillies par france info, la méga-commande de la région fait bien partie des sujets de discussion. Manuel Valls connaît d'autant mieux le dossier que parmi les lignes concernées par ce contrat monstre, il y a la ligne D qui dessert Evry, son fief en Essonne. Valérie Pécresse lui fait passer ce message : "Attention, c'est la SNCF qui décide, pas nous. Et c'est un marché public, avec une mise en concurrence. Alain Vidalies a été très imprudent de s'avancer comme il l'a fait." C'est aussi ce que pense l'espagnol CAF, principal concurrent d'Alstom sur ce marché des RER. Il demande que "la concurrence ne soit pas faussée".

Si personne ne peut aujourd'hui le dire, un député qui suit le dossier de près est convaincu que c'est bien Alstom, associé à Bombardier, qui remportera in fine l'appel d'offres. Pour une raison simple : Alstom serait le seul à même de traiter une telle commande, CAF n'ayant pas la taille suffisante. "Il faut être un très gros intervenant pour tenir les délais et ne pas boire la tasse, explique-t-il à france info. Il y a un coût d'entrée très élevé pour gagner un contrat avec la SNCF, qui est un client particulièrement exigeant, avec un cahier des charges kafkaïen."

Le 24 septembre, toute la ville se mobilise

Le 24 septembre, c'est toute la ville de Belfort qui se mobilise. Opération ville morte. Les commerçants baissent leurs rideaux, des milliers de personnes – 5 000 selon les syndicats – défilent dans la ville de 50 000 habitants pour défendre l'usine. Le cortège proclame son "soutien aux Alsthommes". "Alstom, c'est Belfort et Belfort, c'est Alstom" : le slogan est répété jusque devant la préfecture. Le maire de la ville promet d'entrer en "résistance" et demande des commandes pour pérenniser l'usine. Résultat, à l'issue d'un comité central d'entreprise, le 26 septembre, la direction, sous pression du gouvernement comme des salariés, annonce le gel du plan de fermeture, dans l'attente des propositions du gouvernement. 

Le 27 septembre, les salariés de Belfort prennent le train pour se rendre à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), au siège de l'entreprise. Manifestations et appels à la grève sur tous les sites français. L'après-midi, le PDG est auditionné par les députés de la commission des affaires économiques. Il ne se montre guère rassurant : il ne voit pas "d'issue structurelle" pour le site de Belfort en raison d'un manque de commandes publiques. Dans la foulée, Henri Poupart-Lafarge se rend à l'Elysée, où il retrouve Martin Bouygues. Car le groupe de BTP prête à l'Etat, depuis février, 20% du capital d'Alstom.

Le 4 octobre, le gouvernement révèle (enfin) son plan de sauvegarde

Le mois de septembre est passé sans qu'aucune solution n'apparaisse. Interrogé par france info, un député socialiste spécialiste des transports se désole de ces quatre semaines de tractations : "Alstom est une entreprise bénéficiaire, qui a beaucoup de commandes à l'étranger mais ne rapatrie rien sur Belfort. La presse parle d'un nouveau Florange, ce qui est faux. Les pouvoirs publics sont pris dans cet engrenage et disent 'on va faire de nouvelles commandes publiques', comme s'il y avait un doute sur le gagnant de l'appel d'offres du RER ! Evidemment, ce sera Alstom, mais tout le monde fait semblant dans ce dossier."

Comment le gouvernement va-t-il se sortir de cet "engrenage" ? Réponse avec la "réunion de travail" organisée par Christophe Sirugue, mardi 4 octobre, à Belfort. Parmi les pistes du gouvernement : outre de nouvelles commandes, des investissements pour diversifier la production du site de Belfort. Le Premier ministre s'est lui montré très affirmatif : "Mardi, nous sauverons le site d'Asltom à Belfort."

De quoi faire monter les attentes sur place. "S'ils viennent sans rien annoncer, ils vont se prendre des boulons", réagit un élu local. Le PDG aurait même prévu de visiter l'usine dans l'après-midi, après les annonces. "Inconscience ?" s'interroge un député. "Visiblement il n'a pas pris la température de Belfort."