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Que reste-t-il encore d'Alstom à Belfort ?

Alstom a annoncé début septembre le transfert de son activité transport vers son site de Reichshoffen (Bas-Rhin) d'ici 2018, provoquant un bras de fer avec l'exécutif pour maintenir cette production qui fait partie de l'histoire de la ville et de ses habitants. 

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Des salariés d'Alstom Transport à Belfort, lors d'une manifestation, jeudi 15 septembre 2016.  (SEBASTIEN BOZON / AFP)

"Alstom, c'est Belfort et Belfort, c'est Alstom." Dans la bouche des élus locaux de tous bords, des syndicalistes de toutes sensibilités, des salariés de tous âges et des Belfortains en général, le slogan relève du précepte, de la vérité intemporelle et immuable. Alstom est à ce point Belfort (et Belfort est à ce point Alstom) que la motrice du TGV001, la première à être sortie des usines de la ville, en 1972, s'expose à l'entrée de la ville, le long de l'autoroute A36. "Belfort aux Alsthommes", lit-on sur la carlingue.

Enfin, lisait-on. Depuis le mois d'avril, cette jeune antiquité est rénovée dans les locaux de l'usine. Mais si elle reprendra sa place dans le courant de l'année comme avant, l'usine, elle, risque de quitter définitivement sa terre historique. Va-t-elle déserter "sa" ville, comme le groupe l'a annoncé mercredi 7 septembre ? 

Mobilisée pour sauver le site, dont 400 des 480 emplois sont menacés de transfert d'ici 2018, Belfort rappelle inlassablement son attachement au groupe qui a fait sa fierté. Jeudi, une manifestation pour son maintien, associée à une journée de contestation contre la loi Travail, a rassemblé entre 1 700 et 2 500 personnes, dont plusieurs centaines d'"Alsthommes" et leurs proches. Depuis son implantation en 1870, le "fleuron industriel" a rythmé le quotidien des habitants de la cité du lion. Mais de moins en moins. 

Le mort lente d'un géant

"Est-ce qu'Alstom à Belfort, c'est terminé ?", répète Michel, presque amusé par la naïveté de la question. "Mais bien sûr, soupire-t-il, tournoyant son demi de bière entre ses doigts. Et ça fait un moment. A l'atelier, on a bien remarqué qu'il n'y avait plus de boulot." En cette fin d'après-midi caniculaire de septembre, l'ouvrier de 55 ans a retrouvé des amis au frais, à l'ombre du bar La Fontaine, à Cravanche, une petite commune située aux portes des usines. Accoudés au comptoir, certains sont des retraités d'Alstom. D'autres, comme lui, y travaillent encore et partagent, résignés, son diagnostic :"Il est fini le fleuron."

Après 35 ans d'atelier, la menace de sa fermeture pourrait lui permettre de partir à la retraite deux ans plus tôt que prévu, alors Michel prend relativement bien la chose. "On nous encourage constamment à partir sur des autres sites en France ou partir tout court. En quinze jours, quatre personnes ont déjà quitté le site, explique-t-il. Il n'y a quasiment plus de jeunes ! Les seuls, ce sont des prestataires, mais sinon, tout le monde a 50, 55 ans." La moyenne d'âge y est en fait de 48 ans, relève le délégué syndical FO du site, lors d'un conseil municipal exceptionnel organisé le soir même.

A Belfort, Alstom a vieilli et surtout, Alstom a maigri. Au fil des ans et des tractations, les sigles bleu et rouge qui parsemaient le complexe industriel ont fait place à d'autres logos. En 2015, l'américain General Electric (GE) a finalisé le rachat de la branche énergie du groupe, réduisant à moins de 500 le nombre d'"Alsthommes" à Belfort, contre 9 000 dans les années 70. Le long de l'avenue des Sciences et de l'Industrie, les deux lettres se sont imposées sur les immenses façades, tandis qu'Alstom est désormais devenu un îlot de 480 âmes. 

Une culture qui s'éteint

"C'est vrai ce que l'on dit : Alstom, c'était vraiment une grande famille, se souvient Claude, 53 ans. Mais avec le morcellement, ce n'est plus le cas. En même temps, c'est ce qu'ils veulent, j'imagine." Lui est entré dans l'entreprise à 17 ans - "Je me suis dit que je bosserai là six mois et j'y suis depuis trente-six ans" - et l'a vu se métamorphoser. "On ne va pas sortir la gloriole tout le temps mais il y avait une fierté. Il nous arrivait de ne pas compter nos heures. Aujourd'hui, tout le monde est fliqué. Il n'y a plus cette étincelle. En fait, tout est radicalement différent", explique le quinquagénaire affable. Ces camarades du bar de La Fontaine acquiescent d'un hochement de tête.

Jeudi, Claude a toutefois défilé dans les rues de Belfort "par solidarité avec les plus jeunes", ces salariés mis au pied du mur par le groupe, contraint de quitter leur région s'ils veulent garder leur emploi. Au départ du cortège, ému, il lance un enthousiaste "C'est formidable", devant l'ampleur de la mobilisation. "Les ateliers [d'Alstom Transport] sont vides, depuis 7 heures du matin, tout le monde n'attend que de manifester." Heureux, comme s'il ne pensait plus son entreprise capable d'un tel sursaut.

Un bout d'histoire

A l'initiative de la mairie, les commerçants de Belfort sont appelés à baisser leur rideau, samedi 24 septembre, à 14 heures. En attendant, le sort de l'usine historique alimente les unes des journaux, placardées en vitrine et, bien sûr, les conversations. Car tous rappellent qu'on trouve, dans l'histoire de la plupart des familles belfortaines, un ancien d'Alstom. 

"On ne construit pas le futur en rayant le passé. Ce n'est pas uniquement la fermeture d'un site industriel : c'est la manifestation exacerbée de l'absence de civisme et de vision de ces patrons qui ne sont que des financiers."

Bruno Kern, collectif La Locomotive

à franceinfo

"Le premier boulot que mon père a décroché, c'était à Alstom. J'ai eu deux oncles qui ont fait carrière à Alstom", énumère pour sa part Bruno Kern, avocat, ancien élu et passionné par l'histoire de sa ville natale. En apprenant la décision du groupe de mettre un terme à la production à Belfort, il a décidé de lancer, avec deux anciens salariés et syndicalistes du site, un collectif de soutien citoyen : La Locomotive. Sous la forme d'un site internet (toujours en préparation), il imagine "une agora virtuelle qui permette à chacun de s'approprier le combat pour qu'Alstom reste à Belfort". Car, il l'assure, beaucoup veulent s'investir. 

Cet attachement à Alstom, il l'explique par l'histoire de la ville et du territoire de Belfort, étroitement liée à celle de l'entreprise. Après l'annexion de l'Alsace par l'Allemagne en 1870, Belfort est le seul arrondissement du Haut-Rhin laissé à la France. L'entreprise s'y installe et accompagne la naissance de ce territoire de résistance face au voisin allemand.

"On ne construit pas le futur en rayant le passé, s'indigne Bruno Kern. Ce n'est pas uniquement la fermeture d'un site industriel : c'est la manifestation exacerbée de l'absence de civisme et de vision de ces patrons qui ne sont que des financiers". Il est convaincu qu'existe à Belfort "une mentalité", forgée par une tradition de paternalisme industriel et une capacité d'innovation renouvelée au grès des crises. "Se battre pour qu'Alstom reste à Belfort, ce n'est pas un combat d'arrière-garde où une manière d'accompagner une mort inéluctable", martèle-t-il.  

Un acteur économique en déclin

S'il déplore qu'avec le possible départ d'Alstom, "c'est une partie de l'histoire qui s'écroule", le président de la Chambre de commerce et d'industrie de Belfort, Alain Seid, tente surtout d'évaluer les éventuelles conséquences économiques. Quand l'entreprise a annoncé son intention d'arrêter sa production dans la ville, il a immédiatement décroché son téléphone : "J'ai passé l'après-midi avec des chefs d'entreprise dont je sais qu'ils travaillent avec Alstom et tous m'ont rassuré", raconte-t-il depuis son bureau où trône une maquette du fameux TGV. "Les sous-traitants avaient anticipé depuis un ou deux ans. Ils se sont diversifiés et seraient donc moins impactés que ce que l'on pouvait craindre", poursuit Alain Seid, notant cependant que les emplois les plus menacés se trouvent du côté des services. 

Pas si "pessimiste", il évoque des pistes pour surmonter la crise, dans le cas où le gouvernement ne parviendrait pas à convaincre Alstom de rester en territoire belfortain. "Renforcer l'activité maintenance, en incluant de nouvelles thématiques, comme le développement durable, par exemple. Développer la recherche au niveau du programme TGV du futur", énumère-t-il. Et d'émettre l'idée de "profiter de notre patrimoine et créer un musée de l’histoire ferroviaire industrielle". 

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