Pédocriminalité dans l'Eglise : comment le chiffre de 330 000 victimes de violences sexuelles depuis 1950 a-t-il été évalué ?

Cette estimation du rapport de la Commission Sauvé repose sur une vaste enquête menée par l'Inserm, qui offre un panorama inédit sur les milieux de socialisation les plus touchés par des actes de pédocriminalité. 

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Jean-Marc Sauvé remet le rapport de la CIase à Véronique Margron, présidente de la Corref, et Eric de Moulins-Beaufort, président de la CEF, mardi 5 octobre 2021 à Paris. (THOMAS COEX VIA AFP)

C'est un chiffre glaçant. En France 216 000 personnes ont été victimes d'agressions et de violences sexuelles commises par des clercs ou des religieux catholiques, alors qu'elles étaient mineures, entre 1950 et 2020. Leur nombre grimpe même à "330 000 si l'on ajoute les agresseurs laïcs", toujours sur la même période. Pour établir ce bilan, dévoilé publiquement mardi 5 octobre, la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Eglise (Ciase) s'est appuyée sur une vaste enquête menée par l'Inserm. Celle-ci a été conduite entre novembre 2020 et janvier 2021 sous la direction de la sociologue Nathalie Bajos, directrice de recherche à l'Inserm et à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS).

Au total, 243 601 personnes ont été sollicitées pour participer à l'enquête, à partir de quotas réalisés par l'institut de sondage Ifop. Les auteurs sont parvenus à recueillir 28 010 questionnaires remplis et exploitables. Ces réponses ont ainsi permis, "pour la première fois, de comparer la prévalence des violences sexuelles selon les sphères de socialisation". Afin d'identifier les victimes de personnalités en lien avec l'Eglise, des questions ont notamment été posées "sur le nombre d'agresseurs membres du clergé, ainsi que sur leur fonction".

L'Eglise plus touchée que les autres milieux

Résultat, 1,2 % des personnes ayant pratiqué des activités liées à l'Eglise catholique dans l'enfance (scoutisme, mouvement de jeunesse, catéchisme, aumônerie, internat...) déclarent y avoir été abusées par une personne avant leurs 18 ans. Ce taux est de 0,8% en excluant les laïcs, avec simplement les membres du clergé (prêtres, religieux, diacres). "L'Eglise catholique est, après les cercles familiaux ou amicaux (5,7%), le milieu ou la prévalence des agressions (0,82%) est significativement la plus élevée", a résumé Jean-Marc Sauvé lors de la présentation du rapport. C'est bien davantage que dans les colonies de vacances (0,36%), les écoles publiques (0,34%), ou les clubs de sport (0,28%), par exemple.

Les auteurs ont ensuite appliqué ces pourcentages dans la population nationale. A titre d'exemple, pour les hommes, le taux de personnes déclarant des violences commises par un membre du clergé atteint 0,69%. Le nombre d'hommes majeurs étant d'environ 24,5 millions au 1er janvier 2021, cela donne une estimation de 170 000 hommes confrontés à de telles violences quand ils étaient mineurs. Ou encore 216 000 en cumulant les deux sexes, et même 330 000 personnes en ajoutant les faits commis par les laïcs dans le cadre de ces activités liées à l'Eglise.

Une évaluation plus fidèle que les archives

Ces estimations représentent un simple plancher. De nombreuses personnes, en effet, "ne peuvent ou ne souhaitent pas évoquer de tels événements dans le cadre d'une enquête". Par ailleurs, "les nombres de violences présentées dans ce rapport ne tiennent pas compte de la situation dans les départements et régions d'Outre-mer". Le questionnaire a le mérite de restituer l'ampleur du phénomène. Les seules archives de l'Eglise, en effet, permettent simplement de faire remonter 5 000 cas, et ce, pour deux raisons. L'enquête de l'Inserm, tout d'abord, montre que moins de 5 % des victimes disent avoir "informé un représentant de l'Eglise des violences qu'elles avaient subies". Par ailleurs, "les cas colligés dans les archives sont loin de représenter toutes les situations dont l'Eglise a eu connaissance".

"Les archives que l'Eglise catholique a constituées ne reflètent pas, loin s'en faut, l'ampleur du phénomène des violences sexuelles en son sein."

Rapport de la Ciase

"Les logiques qui sont à l'oeuvre dans l'institution ecclésiale, et notamment son organisation patriarcale, sont propices à la survenue de ces violences", estiment les auteurs de l'enquête présente en annexe du rapport. Plus fréquentes dans l'Eglise, ces violences sexuelles sur mineurs n'en demeurent pas moins un fléau qui traverse l'ensemble de la société française. Ainsi, 14,5% des femmes et 6,4% des hommes aujourd'hui adultes "ont été confrontés à des violences sexuelles" avant l'âge de 18 ans.

L'enquête dénonce une autre particularité des violences sexuelles sur mineurs commises dans la sphère catholique. Le nombre des victimes "baisse régulièrement dans le temps", soulignent les auteurs. Quelque 0,6 % des personnes ayant pratiqué une activité en lien avec l'Eglise déclarent avoir subi une violence sexuelle par un membre du clergé entre 1940 et 1969. Cette part descend à 0,2 % entre 1970 et 1989, mais "cette baisse doit être mise en relation avec la baisse des effectifs", commente Jean-Marc Sauvé, et avec "la baisse de la fréquentation des institutions de l'Eglise catholique". Ce taux est remonté à 0,4 % depuis 1990. Les auteurs n'excluent cependant pas que cette hausse soit liée à une évolution des mentalités et des déclarations plus fréquentes.

"Il faut se départir de l'idée que les violences sexuelles dans l'Eglise catholique ont été complètement éradiquées, que le problème est derrière nous. Le problème subsiste."

Jean-Marc Sauvé, président de la Ciase

lors de la présentation du rapport

La difficile estimation des pédocriminels

Reste la question du nombre de prédateurs dans l'Eglise. Bien entendu, il n'a pas été possible d'utiliser la méthode de l'enquête et du questionnaire pour en évaluer le nombre. L'estimation "minimale" de 2 900 à 3 200 prédateurs hommes repose donc sur plusieurs sources : un questionnaire adressé aux institutions religieuses (1 500 agresseurs, un chiffre extrapolé à l'ensemble des diocèses et institutions : entre 1950 et 2 250), des archives de l'Eglise et judiciaires (une dizaine) et des témoignages recueillis par les membres de la commission (950). Cela représente donc 2,5 % à 2,8 % des effectifs sur la période.

>> "C'est une défaillance institutionnelle et ça engage la responsabilité de l'Église", explique Jean-Marc Sauvé

Cette estimation paraît peu compatible avec les résultats de l'enquête déclarative de l'Inserm. La Ciase, d'ailleurs, le reconnaît elle-même : cela signifierait alors "que le nombre de victimes par auteur homme s'élèverait à 63 pour les victimes mineures". Si le nombre de victimes d'un pédocriminel est parfois très élevé, une étude à paraître de Florence Thibaut, membre de la Ciase, identifie 2,8 victimes en moyenne par auteur sur un échantillon de 350 auteurs. La commission s'est appuyée simplement sur des cas connus pour livrer cette estimation du nombre de prédateurs, considéré comme "un seuil minimal". L'Inserm, d'ailleurs, retient une base de 5 % de prédateurs, voire davantage, comme scénario "plausible".

C'est donc le nombre des pédocriminels au sein de l'Eglise, et non celui des victimes, qui mérite de plus larges études. La commission s'en remet donc à "des travaux ultérieurs" pour "corroborer ou infléchir ces résultats en France et dans des pays comparables".

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