Plan de relance européen : "S'il n'y a pas solidarité, il y aura la récession", prévient Sébastien Maillard

Alors que les 27 se réunissent à Bruxelles pour trouver un accord financier sur les aides à distribuer aux pays les plus touchés par la pandémie de coronavirus, le directeur de l'Institut Jacques Delors appelle à un plan d'ampleur. Sans quoi la récession s'installera "et ce sera catastrophique pour l'Union européenne", estime Sébastien Maillard.

Sébastien Maillard, directeur de l\'institut Jacques Delors
Sébastien Maillard, directeur de l'institut Jacques Delors (FRANCEINFO)

"Les 27 s'accordent à dire qu'il faut faire un plan de relance qui doit être assez conséquent", a affirmé Sébastien Maillard vendredi 17 juillet sur franceinfo alors que les dirigeants des 27 pays de l'Union européenne sont à Bruxelles pour tenter de se mettre d'accord sur le montant et les modalités de ce plan. Le directeur de l'institut Jacques Delors estime que "la grande leçon de cette crise, c'est que nous sommes tous dans le même bateau et clairement dans une interdépendance assumée."

franceinfo : Comment expliquez-vous le changement de ton de la chancelière allemande, désormais convaincue de la nécessité d'un plan de relance européen pour aider les pays du Sud ?

Sébastien Maillard : C'est effectivement un tournant majeur dans cette crise européenne qui a secoué le continent avec la pandémie. La chancelière a fait ce mouvement qui a été visible le 18 mai lorsqu'elle fait cette conférence de presse avec Emmanuel Macron pour présenter le plan de relance. D'une part, c'est un intérêt bien compris de l'industrie allemande qu’elle ne peut pas se suffire à elle-même.

Angela Merkel a besoin des sous-traitants dans différents pays, elle a besoin de débouchés dans les économies italienne et espagnole, pour citer les plus frappées par le Covid.Sébastien Maillardà franceinfo

C'est donc cette interdépendance assumée qui a obligé la chancelière à prendre en compte le fait qu'on ne pouvait pas laisser comme ça des pays tels que l'Italie ou l'Espagne livrés à eux-mêmes et donc à ne pas se montrer solidaire. D'autre part, l'opinion publique allemande elle-même était davantage qu'il y a dix ans, lors de la crise des dettes souveraines, portée à soutenir les autres économies du continent, et les économistes allemands également.

La chancelière n'est pas du tout isolée dans ce mouvement. Le reste de son parti la soutient et en plus elle a bénéficié d'un certain ascendant politique pendant cette crise du Covid grâce à la façon dont elle a géré la pandémie. Avec la présidence du conseil qu'elle assure depuis le 1er juillet, elle devait faire un tournant pour venir en position offensive et non pas défensive à ce sommet.

Justement, tout repose, on le comprend, sur les Pays-Bas, leurs alliés, ces pays dits "frugaux". De quoi ont-ils peur finalement s'ils acceptent ce plan de relance.

Ils ont peur d'être entraînés dans un mécanisme permanent de solidarité. La chancelière a beaucoup insisté pour dire que ce plan de relance était lié au Covid, était temporaire, prévu sur trois ans. Ils ont donc peur d'être embarqués dans un engrenage sans fin d'intégration. D'autre part, ils craignent aussi de ne pas avoir leur regard sur l'argent distribué, que ce soit une sorte de chèque en blanc donné à fonds perdus à des économies de pays qui, d’après eux, n'auraient pas fait leur travail.

Cette pandémie a certes frappé de plein fouet l'Italie et l'Espagne en premier, mais ça, c'est le hasard, la pandémie aurait pu frapper un tout autre pays. Ces pays dits frugaux veulent donc effectivement avoir un droit de regard beaucoup plus étroit sur la façon dont cet argent sera dépensé. Mais ils ne remettent pas en cause le principe même de lever des fonds pour les aider. Il y a au moins un accord là-dessus, tous les 27 s'accordent à dire qu'il faut faire un plan de relance qui doit être assez conséquent et qu'il faut lever des fonds pour avoir de l'argent à redistribuer, de l'argent frais.

Est-ce que c'est aussi et peut être surtout l'occasion pour l'Europe de montrer et de prouver que les forts doivent protéger les faibles ou tout du moins qu'elle est capable d'agir d'une même voix?

Si on trouve un bon compromis à l'issue de ce sommet, ce sera la leçon qu'on pourra en tirer. Non seulement que c'est ça la solidarité : les plus forts aident les plus affaiblis au moment où ils le sont, ce qui pourrait se retrouver dans d'autres circonstances dans l'autre sens. Et par ailleurs, c'est reconnaître qu'on est très interdépendants, qu'on ne peut pas s'en sortir tout seul.

Aucun pays, que ce soit l’Allemagne, les Pays-Bas, ne peuvent tout seul s'en sortir.Sébastien Maillardà franceinfo

Les Pays-Bas, c'est une économie très ouverte et le port de Rotterdam est le plus grand d'Europe. Ils ont besoin de débouchés. Ils ont besoin d'avoir d'autres économies où envoyer leurs produits, où exporter. Et donc, ils ne peuvent pas se suffire à eux-mêmes. Donc la grande leçon de cette crise, c'est que nous sommes tous dans le même bateau et clairement dans une interdépendance assumée. Mais c'est le propre de l'Union européenne que d’organiser cette interdépendance de manière la plus heureuse possible.

D'ailleurs, Angela Merkel a été très claire là-dessus : le destin de l'Allemagne et le destin de l'Union européenne sont très liés. Effectivement, si on échoue à trouver un accord, s'il n'y a pas solidarité, il y aura la récession à venir et ce sera catastrophique pour l'Union européenne. D'ailleurs, Jacques Delors lui-même, en plein cœur de cette crise, avait dit qu'elle courait un danger mortel si elle était divisée. Jacques Delors dit aussi que c'est la solidarité qui unit. Donc, si la solidarité unit, le manque de solidarité désunit.