Cet article date de plus d'un an.

Des fonctionnaires de l'Assemblée nationale racontent un an de "tensions" entre des députés "qui ne se respectent plus"

Il y a douze mois, une nouvelle législature, marquée par l'absence de majorité absolue, démarrait au Palais Bourbon. Aux premières loges, dans l'ombre du travail législatif, des administrateurs témoignent de cette année jalonnée par de vives dissensions dans et hors de l'hémicycle.
Article rédigé par Margaux Duguet - avec Clément Parrot
France Télévisions
Publié
Temps de lecture : 6 min
La tension est telle que des députés de bords opposés doivent parfois être séparés par des huissiers, rapporte un administrateur de l'Assemblée à franceinfo. (HELOISE KROB / FRANCEINFO)

"Je percevais la tension dans l'air, se souvient Paul*. Ne serait-ce qu'en revenant de la cantine, on voyait les visages inquiets des députés." Comme beaucoup d'autres de ses collègues administrateurs de l'Assemblée, Paul gardera longtemps en mémoire ce jeudi 16 mars. Députés, collaborateurs parlementaires, journalistes, mais aussi fonctionnaires, tous attendent la décision de l'exécutif sur la réforme des retraites. A la mi-journée, le couperet tombe : Elisabeth Borne va dégainer le 49.3 pour faire adopter le texte sans vote. Les députés de la majorité traversent au pas de course les Quatre Colonnes, le visage fermé. A la tribune, la voix de la Première ministre est couverte par les huées et le brouhaha venant des rangs de la Nupes mais aussi du RN. La gauche brandit des pancartes "64 ans, c'est non" et appelle à la démission de la cheffe du gouvernement. L'hémicycle est au bord de l'explosion.

"L'épisode des retraites a cristallisé les tensions", soupire Stéphane*, autre administrateur de l'Assemblée. "Un climat jamais vu" qui, au-delà de cette seule séquence, a été le quotidien du Palais Bourbon cette année. En cause : l'absence de majorité absolue pour le gouvernement, qui rend chaque vote incertain. Si les responsables politiques ont été les premiers à dénoncer ce qui se passait dans l'hémicycle, les fonctionnaires de l'Assemblée, eux aussi aux premières loges, sont astreints à un strict devoir de réserve et de neutralité, et ne s'expriment jamais publiquement. Tous témoignent donc dans cet article sous couvert d'anonymat. 

"Cela va au-delà du spectacle"

Un mois avant ce fameux 16 mars, le Palais Bourbon a vécu quinze jours de tension ultime lors de l'examen de la réforme des retraites, qui s'est achevé sans vote dans une dernière séance marquée par les chants des députés LFI et la tirade éraillée du ministre du Travail, Olivier Dussopt. "On ne savait pas comment la nuit allait se passer, si les oppositions allaient être là, on savait seulement que la tension allait progressivement monter, se rappelle Marion*, administratrice. Ce n'est pas agréable d'être au milieu du pugilat."

"J'ai parfois le sentiment que les députés de bords opposés se considèrent comme des ennemis et non pas comme des adversaires."

Marion, administratrice

à franceinfo

"Maintenant, ils s'insultent pendant les suspensions de séance, c'est quelque chose que je n'avais jamais vu avant, livre Marion. Cela va au-delà du spectacle." Le constat est unanime : tous les fonctionnaires interrogés évoquent des relations dégradées entre les différents groupes politiques. "Des députés doivent parfois être séparés par des huissiers, illustre Paul. "On sent qu'il y a quelque chose qui n'est plus là… C'est le respect, ils ne se respectent plus", abonde Stéphane. Un climat délétère qui, raconte-t-il, "empêche de travailler sereinement", jusqu'à affecter la qualité du travail législatif. "On a le sentiment que l'Assemblée est un peu affaiblie sur le fond par rapport au travail du Sénat", poursuit Stéphane. 

Cette ambiance est-elle si nouvelle au Palais Bourbon ? Vincent* est un vieux routier de l'Assemblée, dont il connaît le moindre recoin, les différents usages et traditions. Il a aussi connu plusieurs majorités et gouvernements différents. "J'ai connu des séances très dures où les débats étaient extrêmement violents et où les gens s'injuriaient", relate-t-il. "Mais les gens prenaient un verre ensemble à la buvette, souligne-t-il aussitôt. Il y avait des acteurs qui jouaient et les coulisses. Ça a disparu."

La bataille politique s'est immiscée partout, même dans des endroits insoupçonnés. Line* a été marquée par ce moment où un député Nupes l'a interpellée avec un groupe de visiteurs pour que ces derniers signent la pétition visant à dissoudre la Brav-M. "C'est contraire à tous les usages. J'ai arrondi les angles et j'ai esquivé."

Des députés "épuisés"

Au-delà de ce climat tendu, les fonctionnaires de l'Assemblée constatent des nouveautés dans leur travail, que ce soit en commission ou dans l'hémicycle. "Les travaux en commission sont impactés par ce qui se passe en séance", explique Jacques*. Les députés doivent souvent quitter précipitamment leurs travaux en commission – une audition en cours, par exemple – pour se ruer dans l'hémicycle et voter. Sans majorité absolue, chaque voix compte. "En termes d'agenda, c'est très compliqué puisqu'il faut que les députés soient disponibles pour aller voter", raconte également Laure*. Cette dernière observe aussi les conséquences de la majorité relative sur l'état physique et mental des parlementaires, qui doivent à la fois être dans l'hémicycle, en commission et en circonscription. "Ils étaient épuisés au moment de la suspension à Noël", relate-t-elle.

Les fonctionnaires se mettent au diapason des politiques qui (re)découvrent toute la mécanique parlementaire. Au cœur de la séquence des retraites, notamment, avec ces articles de la Constitution ou du règlement intérieur brandis par la majorité et les oppositions à intervalles réguliers. "On est dans une phase d'ingéniosité parlementaire, s'amuse Paul. Le gouvernement rénove son approche du droit parlementaire pour utiliser tous les outils du parlementarisme rationalisé."

"On est dans la découverte de différents mécanismes. Des cas nouveaux apparaissent, on s'interroge sur les précédents qui sont créés."

Paul, administrateur

à franceinfo

Et Paul de citer, par exemple, le choix délicat entre deux motions référendaires à examiner, l'une déposée par la Nupes, l'autre par le RN, un cas qui ne s'était jamais produit. Ou encore le débat à couteaux tirés sur l'irrecevabilité, au titre de l'article 40 de la Constitution, de la proposition de loi Liot visant à abroger le recul de l'âge légal de départ en retraite à 64 ans.

Autre nouveauté de cette législature : l'ambiance des niches parlementaires, ces journées réservées à un groupe au cours desquelles l'Assemblée débat de différentes propositions de loi. "Avant, c'étaient des journées mortes, il ne se passait rien, à de très rares exceptions près, et il n'y avait presque pas de députés", se rappelle Paul. "Maintenant, il se passe des choses marquantes et c'est très incertain. J'ai en mémoire la proposition de loi LFI sur la réintégration des soignants non vaccinés, où il y a eu de l'obstruction gouvernementale." Marion remarque aussi que "toutes les niches se passent mal alors qu'avant, seuls des textes consensuels passaient. Là, la majorité n'est à l'abri de rien." Parfois, celle-ci est elle-même divisée. En mars, Renaissance s'était vigoureusement opposé à une proposition de loi de son allié Horizons visant à rétablir les peines planchers, contraignant la rapporteuse à retirer son texte. "Même lors d'une journée de niche de la majorité, cela peut mal se passer", soupire Marion.

"Le parlementarisme est revivifié"

Aujourd'hui, les administrateurs subissent par ricochet la situation politique post-loi sur les retraites et pré-remaniement. "Il y a eu un très long moment de flottement après la réforme des retraites. On a très peu de visibilité sur le calendrier parlementaire. Pour s'organiser, c'est plus compliqué", rapporte Jacques. Pour autant, il estime que "si la majorité relative complique clairement le travail de l'exécutif", "les institutions fonctionnent normalement".

"Les politiques dramatisent tout. Des textes sont examinés et votés. La France a un budget. On n'est pas dans une crise de régime, même si on l'a frôlée pendant la réforme des retraites."

Jacques, administrateur

à franceinfo

Pour Paul, la situation est même très intéressante sur le plan du rééquilibrage des pouvoirs législatif et exécutif : "Le parlementarisme est revivifié, il est plus excitant de se demander ce qui va se passer." Mais d'autres ne partagent pas ce point de vue. "L'image renvoyée par l'Assemblée nationale est très inquiétante, cela l'affaiblit", déplore Stéphane. Marion, elle, s'inquiète : "On se demande comment on va tenir quatre ans comme ça."

*Tous les prénoms ont été changés. 

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.