Affaire McKinsey : sur quoi portent les trois enquêtes ouvertes par le Parquet national financier ?

Une enquête préliminaire et deux informations judiciaires ont été ouvertes sur les pratiques du cabinet de conseil américain et ses relations avec l'Elysée.
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Une enseigne du cabinet de conseil en gestion McKinsey & Company, à Genève, en Suisse, le 12 avril 2022.   (FABRICE COFFRINI / AFP)

"C'est normal que la justice fasse son travail." En marge d'un déplacement à Dijon, vendredi 25 novembre, Emmanuel Macron a tenu à afficher sa sérénité. La veille, le Parquet national financier (PNF) a confirmé avoir ouvert deux informations judiciaires portant sur l'intervention du puissant cabinet McKinsey dans les campagnes électorales de 2017 et 2022. Ces investigations ont été lancées en octobre, dans le sillage d'une enquête préliminaire ouverte en mars, mais elles ont été révélées jeudi par Le Parisien, contraignant le PNF à communiquer. Bien que ces informations judiciaires soient ouvertes contre X, le vainqueur des deux dernières présidentielles apparaît comme la figure incontournable de ces procédures contre le cabinet de conseil américain. "Je ne crains rien, a réagi le chef de l'Etat. Je crois que le cœur de l'enquête n'est pas votre serviteur." Voici sur quoi portent précisément ces trois enquêtes.

Une enquête sur des soupçons d'"optimisation fiscale"

La justice a mis son nez dans les affaires de McKinsey après la publication en mars d'un rapport d'une commission d'enquête sénatoriale sur le recours par l'Etat aux cabinets de conseil privés. Le cabinet américain, créé par James McKinsey dans les années 1920, a notamment conseillé le gouvernement sur la stratégie vaccinale de la France face au Covid-19. Avec plus de 12 millions d'euros facturés pendant la crise sanitaire, il est celui auquel l'exécutif a eu le plus recours.

Ces travaux sénatoriaux dénonçaient un "phénomène tentaculaire" et son coût croissant pour les finances publiques. Lors de leur présentation, le président de la commission d'enquête, le sénateur LR Arnaud Bazin, avait annoncé saisir le procureur de la République pour une "suspicion de faux témoignage" du directeur associé du cabinet McKinsey. Ce dernier avait assuré lors de son audition que l'entreprise payait ses impôts en France.

"Lorsque l'on regarde sur les dix dernières années, cet impôt est à zéro, parce que le résultat fiscal est systématiquement négatif."

Arnaud Bazin, sénateur du Val-d'Oise

lors de la présentation de son rapport

Les entités françaises de McKinsey sont soupçonnées d'avoir créé un montage fiscal qui leur a permis de ne verser aucun impôt sur les sociétés entre 2011 et 2020. L'entreprise, dont le siège parisien a été perquisitionné fin mai, avait affirmé "respecter les règles fiscales et sociales françaises qui lui sont applicables".

Emmanuel Macron avait de son côté assuré que ce non-paiement de l'impôt sur les sociétés s'expliquait par les règles fiscales en vigueur, affirmant s'être "battu" au niveau européen pour qu'elles changent bientôt. "S'il y a des preuves de manipulation, que ça aille au pénal", avait-il lancé, agacé, le 27 mars sur France 3. Dont acte. A quelques jours du premier tour de la présidentielle, le PNF avait annoncé avoir ouvert une enquête pour "blanchiment aggravé de fraude fiscale", afin de faire la lumière sur les pratiques d'"optimisation" de McKinsey en France.

Une information judiciaire sur le rôle de McKinsey en 2017 et en 2022 

L'affaire McKinsey ne s'est pas arrêtée là. Dans son communiqué, le PNF précise qu'à la suite de "plusieurs signalements et plaintes d'élus et de particuliers", il a décidé d'élargir les investigations et de les confier à des juges d'instruction, dont Serge Tournaire, doyen du pôle financier au tribunal judiciaire de Paris, qui a déjà à son actif la condamnation de François Fillon dans l'affaire d'emploi fictif de son épouse Penelope, et celle de Nicolas Sarkozy dans l'affaire Bygmalion, pour laquelle l'ancien président a fait appel.

Une information judiciaire a ainsi été ouverte le 20 octobre des chefs de "tenue non conforme de comptes de campagne" et "minoration d'éléments comptables dans un compte de campagne". Celle-ci porte sur les conditions d'intervention de cabinets de conseil, dont McKinsey, dans les campagnes électorales de 2017 et 2022. Comme l'explique Le Parisien, la justice cherche à savoir McKinsey n'a pas fait bénéficier "pro bono" au candidat Emmanuel Macron de travaux et d'expertises qui auraient dû être comptabilisées dans les dépenses de campagne.

Les liens entre le cabinet de conseil et le chef de l'Etat sont anciens et remontent à 2007, quand le jeune énarque et les cadres de McKinsey phosphoraient au sein de la commission Attali pour "libérer" la croissance française. Dix ans plus tard, les "MacronLeaks", une fuite de données avant la présidentielle de 2017, révèlent la collaboration entre des membres de McKinsey et En marche !, le mouvement lancé par Emmanuel Macron pour propulser sa candidature en 2017, rappelle Le Monde. Pourtant, aucune trace d'une facture du cabinet dans les comptes de campagne du parti, pointait le quotidien du soir dans une enquête publiée en février.

Quid de la campagne de 2022 ? Une cheville ouvrière de la réélection d'Emmanuel Macron soutient auprès de franceinfo qu'il n'y a eu aucun recours à des cabinets de conseil, que le suivi des comptes a été extrêmement rigoureux et que les échanges sur des points de procédure avec la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques (CNCCFP) ont été nombreux. "Mes comptes de campagne de 2017, ils ont déjà été soumis à toutes les procédures, au juge, ils ont été validés par les procédures que nos lois prévoient [et] ceux de 2022 sont en chemin comme tous les candidats", s'est défendu Emmanuel Macron, vendredi 25 novembre, disant souhaiter "que toute la lumière soit faite et que la transparence soit faite".

Une information judiciaire sur l'attribution de contrats publics

Y a-t-il eu renvoi d'ascenseur à McKinsey de la part de l'exécutif une fois Emmanuel Macron élu en 2017 ? Les juges s'intéressent aussi aux conditions d'attributions de certains contrats publics aux montants salés à cette entreprise américaine, explique Le Parisien. Le Parquet national financier souligne dans son communiqué que, "suite à plusieurs plaintes d'élus et d'associations", une autre information judiciaire "a été ouverte le 21 octobre 2022 des chefs de favoritisme et recel de favoritisme". Selon les calculs du Monde, McKinsey a décroché une quarantaine de missions pour le gouvernement ou diverses agences de l'Etat sur la seule période 2018-2021, pour un total compris entre 28 millions et 50 millions.

Outre la campagne de vaccination, McKinsey a par exemple été mandaté pour réfléchir à l'avenir du métier d'enseignant, une prestation facturée près de 500 000 euros au ministère de l'Education nationale. Parfois, aucune suite tangible n'a été donnée à leurs missions, révèle le rapport du Sénat (PDF). Les auteurs citent en exemple l'intervention de McKinsey en 2019 et 2020 à la Caisse nationale d'assurance-vieillesse "pour préparer la réforme des retraites". Montant facturé : 957 674,20 euros. Les sénateurs mentionnent aussi des initiatives gracieuses, comme l'organisation pour l'Elysée du sommet Tech for Good en 2018. Cette technique du "pied dans la porte", qui consiste en une intervention gratuite des consultants pour l'administration, s'inscrit dans "la stratégie commerciale" des cabinets de conseil et sont dénuées de tout régime juridique, alertent les parlementaires.

"Moi en l'espèce, je peux vous dire ce que fait un président de la République et ce que ne fait pas président de la République : il ne va pas s'amuser à attribuer tel ou tel marché", a répliqué le chef de l'Etat mardi. Comme l'avait souligné Le Monde, l'Elysée avait refusé de suivre la recommandation de la Commission d'accès aux documents administratifs et de communiquer au journal les documents liés aux missions des cabinets de conseil entre 2017 et 2022. La justice aura sans doute plus de succès pour obtenir ces éléments.

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