L'article à lire pour comprendre pourquoi la Corse s'est embrasée après l'agression d'Yvan Colonna en prison

Article rédigé par
Miren Garaicoechea - Juliette Campion
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 12 min.
Des manifestants en soutien à Yvan Colonna, à Bastia (Corse), le 13 mars 2022.  (PASCAL POCHARD-CASABIANCA / AFP)

Plus de deux semaines après la tentative d'assassinat du militant indépendantiste, les Corses ne décolèrent pas. Le ministre de l'Intérieur, arrivé mercredi sur l'île, espère apaiser les tensions en offrant la perspective d'une "autonomie" aux élus nationalistes. 

Ces deux dernières semaines, le slogan "Etat assassin" a de nouveau résonné dans les rues de Corte, Ajaccio, Bastia ou Calvi, lors de violentes manifestations qui ont régulièrement dégénéré en émeutes. L'étincelle est venue de la violente agression du militant indépendantiste Yvan Colonna. Cette figure du "commando Erignac" se trouve, depuis, entre la vie et la mort, alors que ses soutiens réclamaient de longue date son rapprochement dans une prison corse. Jeudi 17 mars, la justice a finalement accordé une suspension de peine "pour motif médical" au militant, ont confirmé à France Télévisions une source judiciaire et l'un de ses avocats, Sylvain Cormier. 

Au-delà de la question juridique, c'est toute la frustration des indépendantistes qui ressurgit, alors qu'aucune de leurs revendications n'a été prise en compte par le gouvernement français. Face aux tensions, la venue de Gérald Darmanin, mercredi 16 et jeudi 17 mars, pourrait s'avérer décisive. Le ministre de l'Intérieur s'est notamment dit prêt à aller "jusqu'à l'autonomie" pour l'île. Franceinfo fait le point complet sur l'affaire Colonna et le dossier corse.

Qui est Yvan Colonna ?

Le 6 février 1998, Claude Erignac, préfet de Corse depuis deux ans, est assassiné en plein cœur d'Ajaccio (Corse-du-Sud), de plusieurs balles dans le dos. Sur l'île comme sur le continent, l'émotion est immense. Il s'agit d'un acte "barbare, d'une extrême gravité et sans précédent dans notre histoire", déclare le président de la République, Jacques Chirac.

L'enquête piétine jusqu'en mai 1999, quand sont arrêtés les membres du groupe suspecté de cet assassinat et que les premières dénonciations interviennent. Lors des interrogatoires, l'un des six hommes qui sera condamné pour cet assassinat donne les noms de plusieurs complices, dont celui qu'il désigne comme étant le tireur : Yvan Colonna, alors membre d'A Cuncolta Naziunalista, l'organisation publique du Front de libération nationale corse (FLNC). 

Ce dernier disparaît alors dans le maquis et entame une cavale de quatre ans. Sur la photo diffusée à l'époque, il apparaît les cheveux mi-longs, avec une boucle d'oreille et un tee-shirt blanc, nourrissant l'image d'un homme qui s'est forgé une "carapace" durant sa fuite.

Une reproduction de l'affiche de recherche d'Yvan Colonna, "auteur présumé de l'assassinat du préfet Claude Erignac", diffusée en mai 1999.  (AFP)

Pendant tout ce temps, l'homme était en réalité caché dans une bergerie près de Propriano, où il est arrêté en juillet 2003. Suivra une longue saga judiciaire, marquée par trois procès, avant une condamnation définitive à la réclusion criminelle à perpétuité (sans période de sûreté) en 2011.

Mais Yvan Colonna a toujours nié. "Je n'ai jamais tué personne, je n'ai jamais pensé tuer quelqu'un", avait-il insisté lors de son dernier procès, assurant avoir quitté le militantisme en 1989-1990, après la naissance de son premier fils, pour se consacrer à sa famille et à son élevage caprin.

Incarcéré à Fresnes (Val-de-Marne), Toulon (Var) puis Arles (Bouches-du-Rhône), entre autres, il a multiplié les demandes de rapprochement à la prison de Borgo (Haute-Corse), toutes refusées pour ce prisonnier placé sous le statut de "détenu particulièrement signalé" (DPS). Un statut qui implique une surveillance renforcée.

Que lui est-il arrivé en prison ?

Yvan Colonna a été retrouvé inanimé à la prison d'Arles mercredi 2 mars, après avoir été très violemment attaqué par un de ses codétenus. L'agresseur a "pendant plus de huit minutes (...) porté des coups violents à la victime" et "mis en œuvre des techniques de strangulation et d'étouffement, y compris en utilisant des sacs poubelle et des serviettes", a détaillé le procureur national antiterroriste, Jean-François Ricard, devant la presse le 6 mars. Yvan Colonna a été immédiatement envoyé à l'hôpital d'Arles puis transféré le jour même vers un hôpital de Marseille "dans un coma post-anoxique", consécutif à une privation d'oxygène dans le cerveau.

Son agresseur, Franck Elong Abe, est un détenu radicalisé de 36 ans qui purge une peine de neuf ans de prison pour association de malfaiteurs terroriste. L'homme affiche un parcours carcéral particulièrement chaotique et est à l'origine de pas moins de 14 incidents au cours de sa détention, selon France 3 Corse. En garde à vue, il a expliqué aux enquêteurs son geste en évoquant un "blasphème" d'Yvan Colonna qui aurait, selon lui, "mal parlé du prophète". Une information judiciaire a été ouverte dans la foulée pour "tentative d'assassinat en relation avec une entreprise terroriste" et "association de malfaiteurs terroriste". 

Le militant indépendantiste se trouve, depuis, entre la vie et la mort dans un hôpital à Marseille. Son état de santé "est toujours gravissime, il n'est jamais sorti du coma", a expliqué mardi maître Patrice Spinosi, avocat de la famille Colonna, en confirmant qu'une demande de suspension de peine allait être déposée.

Quelles ont été les réactions en Corse après son agression ? 

La tentative d'assassinat de cette figure du nationalisme a suscité une grande émotion sur l'île, qui a rapidement laissé place à la colère. Dès vendredi 4 mars, des marins STC ont bloqué l'arrivée d'un navire transportant des CRS, envoyés en renfort, à la veille d'une manifestation à Corte (Haute-Corse) organisée a l'initiative de syndicats étudiants. 

La violence est montée d'un cran, mercredi 9 mars au soir, et des affrontements ont éclaté dans plusieurs villes de Corse. A Bastia (Haute-Corse), 23 CRS et trois civils ont été blessés, dont un photojournaliste du quotidien Corse-Matin. A Ajaccio, un incendie a été allumé dans le palais de justice et des manifestants ont aussi attaqué une banque, à l'aide d'une tractopelle. A chaque fois, les forces de l'ordre font face à des manifestants particulièrement jeunes.

La guérilla urbaine a franchi un nouveau cap dimanche 13 mars à Bastia : un rassemblement de 7 000 participants selon les autorités – 12 000 selon les organisateurs – a viré à l'émeute et pris un tour particulièrement violent devant la préfecture, avec des échauffourées entre les forces de l'ordre et "300 manifestants encagoulés". Bilan : 67 blessés, dont 44 membres des forces de l'ordre.

Cette contestation est-elle inédite ?

La Corse a connu des périodes de violence importantes, notamment jusqu'en 2014, lorsque le Front de libération nationale corse (FLNC) a déposé les armes. Mais le mode d'action du mouvement était surtout centré sur les attentats. "Dans les années 1970 à 1990, on avait des commandos qui mettaient des explosifs agricoles et faisaient sauter des villas. Ces derniers jours, on observe une tout autre forme de violence, moins organisée, plus émeutière", constate Xavier Crettiez, professeur à Sciences Po Saint-Germain-en-Laye et spécialiste des violences politiques.

"On est dans des modes d'action très proches des black blocs, qui rompent avec le répertoire des actions violentes traditionnellement utilisées en Corse."

Xavier Crettiez, politologue, spécialiste des violences politiques

à franceinfo

Les experts sont également frappés par l'ampleur de la contestation, pilotée en grande partie par des étudiants, lycéens et collégiens. "C'était fou de voir 10 000 personnes défiler à Corte, qui reste une petite ville. Mais c'est aussi là que se situe la seule université de Corse et on voit que le mouvement est vraiment porté par les étudiants. C'est une première : jusqu'ici, ils étaient souvent instrumentalisés par les partis politiques", relève Thierry Dominici, enseignant en science politique à l'université de Bordeaux. 

Le mouvement, marqué par sa jeunesse, n'en reste pas moins "transpartisan et transgénérationnel" et brasse bien plus large que les seuls nationalistes. "La tentative d'assassinat d'Yvan Colonna a été ressentie de façon très forte par la population. Son nom est devenu mythique pour des jeunes biberonnés au mythe du 'ribellu' [le 'rebelle' en corse], très présent dans les récits familiaux. On enjolive énormément cette période du rebelle, du maquisard", analyse Xavier Crettiez.

"Les murs sont couverts de graffitis à sa gloire, où on peut lire 'Gloire à toi Yvan', 'Yvan tu nous a sauvés'. Yvan Colonna a toujours martelé son innocence mais il est paradoxalement devenu un mythe de la lutte nationaliste sur l'île."

Thierry Dominici, politologue, spécialiste de la Corse

à franceinfo

La famille Colonna avait d'ailleurs appelé dès le 5 mars à ce que la mobilisation soit relayée "au-delà des cercles nationalistes (...) à d'autres sensibilités associatives, politiques ou autres, que nos appels puissent être entendus", a-t-elle écrit dans une lettre transmise par Christine Colonna, la sœur de l'ancien berger.

Que dénoncent les manifestants ?

Les raisons sont d'abord politiques et concernent en premier lieu les détenus corses, à commencer par les trois membres du "commando Erignac" : outre Yvan Colonna, Pierre Alessandri, 63 ans, et Alain Ferrandi, 62 ans, ont été condamnés en 2003 à la réclusion criminelle à perpétuité. Ils purgent leur peine à la maison centrale de Poissy (Yvelines). Depuis des années, les militants nationalistes, qui les considèrent comme des "prisonniers politiques" réclament leur rapprochement au centre pénitentiaire de Borgo.

Mais qu'un tel transfèrement soit effectué, les prisonniers doivent obtenir la levée du statut de détenu particulièrement signalé (DPS), car la prison de Borgo n'est pas habilitée à recevoir ce type de prisonniers. L'inscription d'un détenu au répertoire des DPS se base sur plusieurs critères, liés notamment au "risque d'évasion" et au "comportement particulièrement violent en détention de certains détenus", écrit le ministère de la Justice dans une circulaire (en PDF). Or ces éléments ne s'appliquent pas, selon leurs soutiens, à Pierre Alessandri, Alain Ferrandi et Yvan Colonna, dont la détention s'est déroulée sans incident majeur.

Fin 2021, des présidents de groupe de l'Assemblée nationale s'étaient associés à sept députés et à deux sénateurs en signant une tribune dans Le Monde pour demander le rapprochement des trois hommes. En vain. Le Premier ministre, qui a la main sur la levée de ce statut, avait jusqu'ici toujours refusé de franchir le pas. Un refus perçu comme une réelle injustice.

Ce ressentiment s'agrège à une forme de mépris largement ressenti par la population depuis l'arrivée d'Emmanuel Macron au pouvoir. Venu commémorer les 20 ans de l'assassinat du préfet Erignac, en février 2018, le chef de l'Etat a alors "multiplié les affronts", se souvient auprès de franceinfo Jean-Louis Fabiani, professeur de sociologie à la Central European University de Vienne et auteur en 2018 de Sociologie de la Corse (ed. La Découverte). Lors de cette visite, Emmanuel Macron avait envoyé des signaux de fermeté envers les nationalistes, affirmant qu'il militait pour une justice "sans complaisance, sans oubli et sans amnistie" pour les assassins du préfet. Cette formule a été "très mal perçue", note Jean-Louis Fabiani, d'autant qu'il y a eu des amnisties auparavant, notamment sous la présidence de François Mitterrand en 1981 et 1988.

Emmanuel Macron avait également demandé que les élus de la République soient soumis à une fouille corporelle, y compris Gilles Simeoni et Jean-Guy Talamoni, président du conseil exécutif et de l'assemblée de Corse, les traitant comme des nationalistes violents. Une véritable "humiliation doublé d'une provocation" pour le peuple corse. 

Ce sentiment de mépris politique est alimenté par le manque de considération de Paris pour les élus nationalistes qui "bénéficient pourtant d'une légitimité démocratique absolue : ils ont obtenu près de 60% des votes aux régionales de juin 2021, toutes listes confondues", souligne Xavier Crettiez. Or, l'Etat refusait jusqu'ici d'accéder à leurs demandes, que ce soit la demande d'autonomie, de reconnaissance du peuple corse ou le statut de résident. 

A cela s'ajoute une impression très forte de "déclassement", selon Jean-Louis Fabiani. "Beaucoup de jeunes ne vivent que des emplois saisonniers, malgré un bac +4 ou bac +5. Je connais des bac +6 en histoire qui sont conférenciers pour l'office du tourisme. Ils sont nombreux à penser que le système républicain devrait mieux fonctionner", détaille le sociologue.

Quelle est la réponse du gouvernement ?

Après un silence de plusieurs jours, Jean Castex s'est entretenu avec le président du conseil exécutif de la collectivité de Corse, jeudi 10 mars. Le lendemain, après neuf jours de manifestation, il a finalement levé le statut de DPS de Pierre Alessandri et Alain Ferrandi, après l'avoir fait trois jours plus tôt pour Yvan Colonna, ouvrant la voie à leur rapprochement vers la prison de Borgo. Mais ce geste ne suffit pas à apaiser la colère et certains, comme le fils du détenu Alain Ferrandi, demandent la libération des prisonniers.

Le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, a finalement annoncé lundi 14 mars qu'il allait se rendre sur place, mercredi et jeudi, pour "ouvrir" un "cycle de discussions" avec "l'ensemble des élus et des forces vives de l'île"."Un bon début, mais nous attendons des signes forts avant d'y croire", a jugé Marie-Antoinette Maupertuis, présidente de l'Assemblée de Corse.

Dont acte. Le ministre de l'Intérieur a annoncé être prêt "à aller jusqu'à l'autonomie" pour l'île. "Après, la question est de savoir ce qu'est cette autonomie. Il faut qu'on en discute", a précisé le locataire de la place Beauvau. Le sujet n'est pas nouveau : reportée une première fois à l'été 2018 en raison de l'affaire Benalla, la réforme des institutions, qui devait entériner le statut particulier de la collectivité de Corse créée en 2015, avait de nouveau été présentée par le gouvernement un an plus tard sous une nouvelle mouture, mais sans jamais être examinée depuis.

Gérald Darmanin souhaite notamment s'inspirer de la Polynésie française, qui bénéficie d'une très large autonomie "qui lui permet évidemment d'être totalement dans la République et d'avoir une spécificité particulière, notamment pour tout ce qui est économique et social", a-t-il précisé sur BFMTV mercredi. Le statut de l'archipel, instauré par une loi organique en 2004, lui permet en effet de voter des "lois du pays" : elle est "compétente dans toutes les matières, à l'exception de celles expressément attribuées à l'Etat", selon le texte de loi.

Je n'ai pas eu le temps de tout lire, vous pouvez résumer ?

Depuis l'agression à la prison d'Arles du militant indépendantiste Yvan Colonna, début mars, plusieurs villes corses ont été le théâtre de violentes manifestations. Son agression, requalifiée en "tentative d'assassinat en lien avec une entreprise terroriste", remet au centre des débats l'épineuse question du rapprochement des détenus corses.

Plus globalement, les nationalistes insulaires ont le sentiment, de longue date, de ne pas être entendus par l'Etat français, malgré une réelle légitimité démocratique. Dans un contexte très tendu, le gouvernement a cherché une voie de sortie et envoyé un premier signe d'apaisement en levant le statut de "détenu particulièrement signalé" (DPS) pour les trois prisonniers du "commando Erignac", dont Yvan Colonna.

Mais cette décision n'a pas suffi à calmer les violentes contestations sur l'île. Le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, a finalement annoncé qu'il se rendait sur place pour "ouvrir un cycle sans précédent de discussions", qui pourrait aboutir à l'autonomie du territoire corse. Reste à savoir quels seront les contours et les modalités de cette autonomie.

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