La défense de Bruno Le Roux tient-elle la route ?

Déjà échaudés par l'affaire Fillon et après les révélations sur les CDD des deux filles de Bruno Le Roux dans "Quotidien", les attachés parlementaires réagissent aux arguments avancés par l'ancien ministre de l'Intérieur pour se défendre.

Bruno Le Roux à l\'Assemblée nationale, le 7 décembre 2016. 
Bruno Le Roux à l'Assemblée nationale, le 7 décembre 2016.  (MAXPPP)

"Stupéfaits", "désespérés", "épuisés". Deux mois après le début de l'affaire Fillon, les attachés parlementaires se retrouvent de nouveau au cœur d'une polémique après les révélations de "Quotidien", lundi 20 mars sur TMC, sur les emplois par Bruno Le Roux de ses filles comme collaboratrices parlementaires lorsqu'il était député. 

L'ancien ministre de l'Intérieur, qui a présenté sa démission mardi 21 mars peu après 18 heures, a fait travailler ses filles alors qu'elles étaient lycéennes, puis étudiantes. Elles ont cumulé respectivement 14 et 10 CDD entre 2009 et 2016, pour un montant total de quelque 55 000 euros. Toujours selon l'enquête de la chaîne TMC, ses filles n'avaient que 15 ou 16 ans lors de leurs premiers contrats. Certains CDD ont pu se dérouler en même temps que des stages en entreprise ou sur le temps universitaire, à l'été 2013 pour l'une des filles, 20 jours en mai 2015 pour l'autre, affirme l'émission de Yann Barthès.

Franceinfo a interrogé trois représentants d'associations et de syndicat professionnel de collaborateurs parlementaires sur les justifications de Bruno Le Roux.   

Avait-il le droit d'embaucher ses filles ?

Comment Bruno Le Roux se défend. Dans le reportage de "Quotidien", l'ancien ministre reconnaît leur embauche ponctuelle, alors qu'il était député de Seine-Saint-Denis. "Bien entendu, j'ai mes filles qui ont travaillé avec moi sur des étés, notamment, ou des périodes de vacances scolaires." Lors de son intervention du mardi 21 mars, il a réaffirmé que les contrats de ses filles étaient "ponctuels et officiels, conformes aux règles juridiques des services de l'Assemblée nationale"

Ce qu'en disent les principaux intéressés. Au-delà des règles légales concernant le travail des mineurs en France, rien n'interdit à un parlementaire d'embaucher un proche. Selon une enquête du Monde de février 2017, un député sur six emploie un membre de sa famille (enfant, conjoint, cousin...) comme collaborateur.  

"Les parlementaires ont une liberté totale d'embauche. Si M. Le Roux a embauché ses filles et qu'il a enregistré ces contrats de travail auprès de la division des affaires financières de l'Assemblée, c'est que c'était possible", explique Nicolas Thibault, président de l’Association française des collaborateurs parlementaires (AFCP). Difficile de dire si la pratique est répandue : "Chacun est dans son bureau, on ignore ce que font les autres. Particulièrement ceux qui ne sont pas au Palais-Bourbon", ajoute Marianne Darmon, coprésidente du Cercle des collaborateurs et attachés parlementaires (CCAP), une association professionnelle. 

Quelle a été la nature de leur travail ?

Comment Bruno Le Roux se défend. Evoquant "un boulot d'été auprès d'un parlementaire"Bruno Le Roux explique dans "Quotidien" : "Quand il faut faire du classement, quand il faut faire un certain nombre de tâches parlementaires, je trouve que c’est une bonne école de faire ça." Dans son allocution du mardi 21 mars, il a affirmé que les contrats correspondaient "bien sûr" à des "travaux effectivement réalisés". Surtout, il a expliqué que l'embauche de ses filles lui permettait de passer du temps avec elles. "Ces moments de travail en commun étaient importants pour moi, comme ils étaient formateurs pour elles".

Ce qu'en disent les principaux intéressés. "Un collaborateur parlementaire fait du travail au quotidien et ne fait pas 'un job d'été'. C'est regrettable de dire ça, ça installe une suspicion dans l'opinion sur l'ensemble de profession", regrette Nicolas Thibault. Même agacement du côté du Syndicat national des collaborateurs parlementaires (SNCP-FO), le principal de la profession. "On aide nos patrons à légiférer et contrôler l'exécutif, ce n'est pas un stage", s'agace son secrétaire général Thierry Besnier. 

Le "classement" fait-il partie des tâches des collaborateurs parlementaires ? "Bien sûr qu'on classe des dossiers, répond Nicolas Thibault, le président de l'AFCP. Mais soyons sérieux, nous avons un vrai travail, on décortique les lois, il faut être un expert de la vie parlementaire."

Pourquoi leur travail est difficile à vérifier ? 

Comment Bruno Le Roux se défend. "Je me souviens d'avoir pris aussi des gens qui m’étaient recommandés sur l’été. Donc, je crois que c’est quelque chose qui se fait assez régulièrement, d’essayer de faire découvrir des choses, d’essayer de faire découvrir un travail", argumente Bruno Le Roux. Et il ajoute : "Pas d’amalgame [avec l’affaire Fillon]."

Ce qu'en disent les principaux intéressés. "Il n'y a pas de fiche de poste, pas de tâches définies. Et donc, aucun moyen de contrôle, déplore le syndicaliste Thierry Besnier. Donc, on va répondre : 'C'était légal, rien ne l'interdit'..." Tous réclament un "vrai" statut de collaborateur parlementaire "avec une définition claire des missions, des fiches de poste et une grille de salaire", explique Nicolas Thibault. "Sinon, on va croire que les collaborateurs sont payés très cher et font un travail plus ou moins fictif. Or, ce n'est pas un emploi de complaisance", poursuit le président de l'AFCP. Thierry Besnier se souvient avec amertume avoir tenté de travailler avec Bruno Le Roux en 2013, alors qu'il était député et président du groupe socialiste à l'Assemblée. "Le SNCP-FO voulait avancer sur la question d'un statut des collaborateurs. Mais on a reçu une fin de non-recevoir." 

Selon "Quotidien", certaines dates des contrats de travail des filles de Bruno Le Roux alimentent des soupçons d'emplois fictifs car elles ont pu être employées comme collaboratrices tout en étant en stage ou en classe préparatoire. Là encore, les attachés parlementaires redoutent une nouvelle affaire qui "éclabousse l'ensemble des collaborateurs parlementaires." "Désormais, on va chez le médecin ou à la boulangerie et on vous lance : 'Vous êtes payé 7 000 euros à rien faire !'", déplore Marianne Darmon, coprésidente du CCAP.