"Elle est l'ennemie biologique des républicains" : Nancy Pelosi, la speaker démocrate qui tient tête à Donald Trump

La présidente de la Chambre des représentants donne le tempo de la procédure de destitution qui vise le président américain. Franceinfo brosse son portrait.

La speaker de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, lors d\'une conférence de presse au Capitole (Washington, Etats-Unis), le 26 septembre 2019.
La speaker de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, lors d'une conférence de presse au Capitole (Washington, Etats-Unis), le 26 septembre 2019. (ZACH GIBSON / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP)

"Elle vous coupe la tête et vous ne vous rendez même pas compte que vous saignez. Personne n'a jamais gagné en misant contre elle." A en croire sa fille Alexandra*, Nancy Pelosi est une femme redoutable. Les républicains auront peut-être cette menace à l'esprit, mercredi 13 novembre, lors des premières auditions publiques de l'enquête parlementaire visant Donald Trump. La présidente démocrate de la Chambre des représentants est en effet la stratège en cheffe de la procédure en vue de la destitution du président des Etats-Unis.

"Nancy Pelosi est pour ainsi dire l'ennemie biologique des républicains", résume Corentin Sellin, professeur agrégé d'histoire et spécialiste de la politique américaine. Même lorsqu'elle n'est pas directement impliquée dans une campagne électorale, l'élue de 79 ans fait figure d'épouvantail pour les conservateurs. Durant les élections de mi-mandat (midterms) de 2018, plus de 135 600 spots télévisés l'ont prise pour cible, chiffre L'Obs. Un candidat républicain a cité son nom 21 fois* lors d'un débat en Virginie, Etat situé à l'autre bout du pays par rapport à la circonscription californienne de Pelosi. La ficelle était si grosse que son adversaire a fini par lui demander "s'il savait quelle candidate démocrate il affrontait".

"La politique, elle a ça dans le sang"

Cette obsession des républicains pour la speaker est en partie liée à son parcours. "Nancy Pelosi a été élevée dans le Parti démocrate. Son père, Thomas D'Alesandro [proche des anciens présidents Roosevelt et Kennedy], a été représentant du Maryland et maire de Baltimore", rappelle Marc Sandalow, journaliste et auteur d'une biographie de l'élue. A 13 ans, Nancy Pelosi tracte avec Steny Hoyer (aujourd'hui n°2 des démocrates à la Chambre des représentants) et prend les messages téléphoniques pour son père. "La politique, elle a ça dans le sang", insiste Marc Sandalow.

Nancy Pelosi a baigné toute sa vie dans ce milieu. Contrairement à Donald Trump, c'est une politicienne de carrière.Corentin Sellin, spécialiste de la politique américaineà franceinfo

C'est pourtant à l'autre bout du pays que sa carrière politique débute véritablement. Après son mariage avec un financier, Paul Pelosi, la diplômée de sciences politiques s'installe en Californie. Le couple a cinq enfants et amasse une fortune aujourd'hui évaluée entre 16 et 30 millions de dollars, selon L'Obs. "C'est son seul point commun avec Donald Trump : ils font partie de l'élite économique des Etats-Unis", souligne Corentin Sellin. En 1987, à 47 ans, la démocrate est élue à la Chambre des représentants dans la circonscription de San Francisco, l'une "des plus à gauche des Etats-Unis". "Elle représente une ville qui a toujours été à l'avant-garde de la culture américaine", relève Marc Sandalow.

"Stratège hors pair"

Depuis son premier mandat, Nancy Pelosi défend farouchement les droits des immigrés, l'accès à l'IVG et les droits LGBT+. Ce n'est donc "pas vraiment une surprise" de la voir jouer la "jurée star" d'un concours de drag queens, en 2018, dans l'émission de téléréalité "RuPaul's Drag Race". "Son ancrage politique, profondément progressiste, est aux antipodes de celui de Donald Trump", pointe Corentin Sellin.

Nancy Pelosi fait surtout trembler les républicains par sa maîtrise des arcanes politiques. Depuis 2008, elle a systématiquement été réélue avec plus de 80% des voix dans sa circonscription, atteignant même 87% des votes lors des dernières midterms, rappelle le Los Angeles Times*. Elle est également la première femme à diriger la Chambre des représentants et le seul speaker, homme ou femme, à avoir été réélu à ce poste. "Elle est le troisième personnage le plus important de l'Etat américain, souligne Corentin Sellin. On accède à cette fonction après des années d'ascension au sein de son parti."

Pour Marc Sandalow, Nancy Pelosi a gravi ces échelons parce qu'elle est une "stratège hors pair, qui sait œuvrer en coulisses pour obtenir les votes nécessaires". Pugnace et infatigable (elle se lève tous les jours à 5h30, cesse de travailler à une heure avancée et prend rarement des vacances), c'est elle qui a permis à Barack Obama de faire passer sa réforme de l'assurance-maladie. "Elle enchaînait les rendez-vous, jour et nuit. Elle jonglait entre les coups de fil aux leaders de la Chambre et du Sénat, les responsables de l'administration, le président", se remémore une élue citée par la BBC*.

La speaker qui fait "enrager" le président

Nancy Pelosi n'est pas réputée pour ses talents d'oratrice. Le précédent speaker, le républicain Paul Ryan, avait ainsi ironisé* : "Chaque fois qu'elle ouvre la bouche, un républicain est élu." Mais son sens de la repartie a désarçonné plus d'une fois Donald Trump. "Elle est très douée pour remettre le président à sa place", remarque Marc Sandalow. Le milliardaire s'emporte facilement, n'hésite pas à insulter ses adversaires. Nancy Pelosi, qui "déteste les injures", garde un langage châtié. "Donald Trump a l'habitude de pousser à bout ses adversaires, mais elle reste calme et disciplinée", poursuit le journaliste.

Nancy Pelosi, le vice-président Mike Pence et Donald Trump dans le bureau ovale de la Maison Blanche, à Washington (Etats-Unis), le 11 décembre 2018.
Nancy Pelosi, le vice-président Mike Pence et Donald Trump dans le bureau ovale de la Maison Blanche, à Washington (Etats-Unis), le 11 décembre 2018. (BRENDAN SMIALOWSKI / AFP)

La démocrate en a fait la démonstration en décembre 2018, lors d'une passe d'armes avec le républicain dans le bureau ovale, rappelle le Guardian*. Sous l'œil des caméras, Donald Trump sous-entend qu'elle n'est pas appréciée au sein de son parti. "Monsieur le Président, ne minimisez pas la force dont je dispose en tant que leader des démocrates à la Chambre, alors que nous venons de remporter une large victoire [aux midterms]", rétorque Nancy Pelosi. Après la réunion, elle explique son refus de céder à la colère par une métaphore osée.

Lorsqu'on se lance dans un concours de pipi avec une mouffette, on finit par être couvert d'urine.Nancy Pelosi

Dans sa partie d'échecs contre le locataire de la Maison Blanche, Nancy Pelosi a souvent un coup d'avance. "Elle n'est pas seulement plus habile que lui, elle le fait enrager", observe Michael Cornfield, politologue à l'université George Washington, dans le Guardian. En plein bras de fer sur le shutdown (la fermeture d'une partie des administrations fédérales faute d'accord sur le budget), en janvier 2019, la speaker promet de retarder le discours présidentiel sur l'état de l'Union tant qu'une solution n'aura pas été trouvée. "Elle menace de le priver de son passage annuel à la télévision : elle sait vraiment appuyer où ça fait mal", poursuit Michael Cornfield.

Trump a offert une "deuxième jeunesse" à Pelosi

Le discours est finalement prononcé début février. Une fois de plus, Nancy Pelosi parvient à tourner la séquence à son avantage. Alors que Donald Trump salue le nombre record de femmes élues au Congrès, elle se lève et l'applaudit lentement, un sourire presque narquois sur les lèvres. "C'est un avertissement dans un applaudissement", assure le Washington Post*.

Nancy Pelosi applaudit Donald Trump lors du discours sur l\'état de l\'Union, le 5 février 2019, à Washington (Etats-Unis).
Nancy Pelosi applaudit Donald Trump lors du discours sur l'état de l'Union, le 5 février 2019, à Washington (Etats-Unis). (AFP)

La dernière manche de cette bataille médiatique s'est jouée mi-octobre. Après un échange musclé sur le retrait des troupes américaines du nord de la Syrie, Donald Trump tweete une photo de la réunion, censée montrer "Nancy la nerveuse" en plein "craquage". Sur l'image, la démocrate est debout au milieu d'hommes grisonnants, pointant du doigt un Donald Trump visiblement irrité. La stratégie du milliardaire se retourne contre lui. Loin de voir une femme "déséquilibrée", de nombreux internautes saluent une politicienne "qui déchire" et le hashtag "Pelosi maîtrise Trump" se retrouve parmi les plus utilisés sur Twitter*. Nancy Pelosi met la photo en couverture de son compte sur le réseau social.

Des organisations démocrates y voient même une occasion de lever des fonds, indique le New York Times*. Un groupe de soutien au parti utilise l'image dans un appel aux dons, tandis qu'un autre met en vente des tasses arborant la photo. "Donald Trump déteste Nancy Pelosi parce qu'il lui a offert une deuxième jeunesse, estime Corentin Sellin. Elle prend d'autant plus d'importance que le président sature l'espace médiatique. Elle a adapté le rôle de speaker à la mesure de son adversaire."

Une "pragmatique" indéboulonnable

L'aplomb de Nancy Pelosi lui a permis de marquer des points auprès de l'opinion publique, mais aussi au sein de son parti. Les démocrates modérés l'encensent désormais, alors qu'une quinzaine d'entre eux appelaient un an plus tôt à ne pas la réélire à la présidence de la Chambre. "Ils lui reprochaient, comme certains Américains, son âge avancé mais aussi son côté progressiste", explique Marc Sandalow. Comme toujours, la speaker a trouvé la parade. Elle s'est engagée à quitter ce poste au plus tard en 2022.

Nancy Pelosi reçoit le marteau du speaker lors de la session inaugurale de la Chambre des représentants, le 3 janvier 2019, à Washington (Etats-Unis).
Nancy Pelosi reçoit le marteau du speaker lors de la session inaugurale de la Chambre des représentants, le 3 janvier 2019, à Washington (Etats-Unis). (SAUL LOEB / AFP)

Elle s'est surtout montrée "plus pragmatique que progressiste" en tant que speaker, quitte à froisser l'aile gauche du parti, souligne Marc Sandalow. En particulier sur la question de l'impeachment. "Des élus comme Alexandria Ocasio-Cortez appellent depuis des mois à la destitution de Donald Trump, qu'ils accusent de menacer la démocratie", rappelle Corentin Sellin. Mais Nancy Pelosi refuse de lancer la procédure pour des motifs partisans, de peur de perdre des électeurs. "Elle s'était opposée à l'impeachment de George W. Bush pour les mêmes raisons, après l'invasion de l'Irak en 2003", rappelle Marc Sandalow.

La plainte d'un lanceur d'alerte, déposée en août, change la donne. Ce membre de la CIA accuse Donald Trump d'avoir fait pression sur son homologue ukrainien pour qu'il enquête sur Joe Biden, favori de l'investiture démocrate pour la présidentielle. L'opposition voit dans ce coup de fil du président une tentative d'influencer les élections, avec l'aide d'une nation étrangère. Fin septembre, Nancy Pelosi annonce l'ouverture d'une enquête à la Chambre des représentants, en vue de l'impeachment du président.

"Montrer que Trump n'est pas apte à présider"

La démocrate assure ne pas avoir "changé d'avis". "J'ai dit que nous attendrions d'avoir des faits concrets, et nous les avons", justifie-t-elle*. "Donald Trump a apporté à Nancy Pelosi le motif de destitution sur un plateau d'argent, analyse Corentin Sellin. En lançant la procédure, elle permet au Congrès de remplir son rôle constitutionnel : s'opposer à un président qui bafoue ses devoirs."

Les chances que la procédure aboutisse sont maigres. ême si la Chambre vote en faveur de la destitution de Donald Trump, il peut être acquitté lors du procès au Sénat, majoritairement républicain. "L'objectif de Nancy Pelosi n'est pas tant de le destituer que de faire élire des démocrates en 2020, au Congrès et à la Maison Blanche, décrypte Marc Sandalow. Avec cette enquête publique, l'opposition va tenter de montrer que Donald Trump n'est pas apte à présider." De quoi donner l'avantage aux démocrates dans les urnes.

Elle considère que la meilleure façon de le destituer est de ne pas le réélire.Marc Sandalow, auteur d'une biographie de Nancy Pelosià franceinfo

A moins d'un an des élections du 3 novembre 2020, Nancy Pelosi avance ses pions. Et elle compte bien utiliser chaque erreur adverse à son avantage. "Je crois que tout ce que [Donald Trump] dit est une projection [de son propre caractère]. Il m'appelle 'Nancy la nerveuse'. Je sais qu'il est très nerveux, a-t-elle raillé dans les pages du New Yorker*. Chacune de ses attaques est un coup de boost pour moi." Et pour le Parti démocrate.

* Lien en anglais