Turquie : l'article à lire sur la disparition du journaliste saoudien Jamal Khashoggi

Critique du pouvoir, le collaborateur du "Washington Post" est porté disparu depuis qu'il s'est rendu au consulat de son pays à Istanbul (Turquie), mardi 2 octobre.

Le journaliste saoudien Jamal Khashoggi, le 15 décembre 2014, à Manama (Bahreïn). 
Le journaliste saoudien Jamal Khashoggi, le 15 décembre 2014, à Manama (Bahreïn).  (MOHAMMED AL-SHAIKH / AFP)

"Les faits évoqués sont très graves." Le président Emmanuel Macron juge même "extrêmement inquiétants" les premiers éléments de l'enquête après la disparition de Jamal Khashoggi.

Opposant au prince héritier Mohammed ben Salman, le journaliste saoudien n'a plus donné signe de vie après s'être rendu mardi 2 octobre vers 13 heures au consulat de son pays à Istanbul (Turquie). Depuis, les médias turcs et américains ont donné des détails terrifiants sur les circonstances présumées de cette disparition. Franceinfo revient sur cette affaire qui provoque des répercussions diplomatiques.

Que dit l'enquête ?

Mardi 2 octobre, quelques minutes après 13 heures, Jamal Khashoggi entre au consulat saoudien à Istanbul pour régler des formalités en vue de son remariage avec une femme turque. Il n'est jamais ressorti, selon sa fiancée qui était chargée d'alerter la police locale en cas de problème, ce que les autorités turques confirment. 

Pour reconstituer ce qu'il s'est passé, les enquêteurs turcs se sont concentrés sur la montre connectée noire que Jamal Khashoggi portait au poignet. Connecté à un téléphone portable, que le journaliste avait laissé à sa fiancée restée à l'extérieur, l'objet a transmis un enregistrement audio de quelques minutes. On y entend des dialogues et des cris, selon les quotidiens turcs Sözcü et Milliyet. Ce dernier évoque aussi les bruits d'"une querelle".

La police turque a également reconstitué le trajet des quinze Saoudiens qui sont entrés dans le consulat en même temps que le journaliste et en sont ressortis peu de temps après. Ces hommes étaient arrivés quelques heures plus tôt de Riyad, la plupart par avion privé, ont indiqué des responsables turcs. La télévision turque a diffusé les images de vidéosurveillance, sur lesquelles on les voit arriver à l'aéroport d'Istanbul. 

A la fin de la journée, les quinze hommes étaient déjà sur le chemin du retour vers l'Arabie saoudite. Le quotidien pro-gouvernemental turc Sabah a publié leurs noms. L'un d'eux est un médecin légiste qui travaille depuis vingt ans au ministère de l'Intérieur saoudien, selon son profil sur LinkedIn. D'autres sont des officiers de l'armée saoudienne.

Quels détails donne la presse ?

"Nous savons quand Jamal a été tué, dans quelle pièce il a été tué et où le corps a été emmené pour être démembré. Si la police scientifique est autorisée à entrer, elle sait exactement où aller", affirme "une source turque en lien direct avec l'enquête" au Middle East Eye, qui couvre l'actualité du Proche-Orient.

Le média affirme aussi qu'"une demi-heure avant [le rendez-vous fixé au journaliste, à 13 heures], tous les membres du personnel local [du consulat] sont sortis pour leur pause déjeuner (...) On leur a demandé de prendre leur après-midi car une réunion diplomatique de haut niveau était prévue au consulat (...). Khashoggi a été accueilli par un fonctionnaire et conduit dans le bureau du consul général. Peu de temps après, deux hommes sont entrés dans la pièce et l'ont traîné hors du bureau, dans une autre pièce où ils l’ont tué", poursuit le Middle East Eye.

Ankara aurait affirmé à Washington détenir des enregistrements audio et vidéo montrant comment Khashoggi a été "interrogé, torturé puis tué" à l'intérieur du consulat, avant que son corps soit démembré, affirme de son côté le Washington Post. Selon un officiel turc, les Saoudiens possédaient "une scie à os pour démembrer Khashoggi". "C'était comme dans Pulp Fiction", a-t-il raconté dans les colonnes du New York Times. (article en anglais). 

Qui est Jamal Khashoggi ?

Ce journaliste de 59 ans a couvert de multiples conflits, notamment la guerre en Afghanistan. Il a également été le rédacteur en chef de deux grands journaux saoudiens, Al Arab et Al Watan. Si, dans un premier temps, il a soutenu le prince héritier Mohammed ben Salmane lors de sa prise de pouvoir en 2016, il a ensuite critiqué l’intervention saoudienne au Yémen, et la concentration du pouvoir dans les mains du prince.

En 2017, Jamal Khashoggi s'est exilé aux Etats-Unis, après une campagne d'arrestations de dissidents, dont des prédicateurs et des intellectuels. Il contribue notamment aux pages d’opinions du Washington Post. En septembre de cette même année, le journaliste écrivait ainsi : "Quand je parle de peur, d'intimidation, d'arrestations et d'humiliations publiques d'intellectuels et de dirigeants religieux et que je vous dis que je suis d'Arabie saoudite, êtes-vous surpris ?"

En signe de soutien, le Washington Post a décidé de laisser vide l'espace qui aurait dû être occupé par la tribune de Jamel Khashoggi, dans son édition du 5 octobre. Le quotidien a depuis pressé les autorités américaines d'"exiger des réponses" de la part de l'Arabie saoudite.

"Si les informations sur l'assassinat de Jamal sont vraies, c'est un acte monstrueux et incompréhensible", a déclaré dans un communiqué Fred Hiatt, directeur de la rubrique opinions du Washington Post. "Jamal était – ou, comme nous l'espérons, est – un journaliste courageux et engagé. Il écrit par amour de son pays et a une foi profonde en la dignité humaine et la liberté", poursuit-il.

Que répond l'Arabie saoudite ?

Dans un premier temps, le consulat saoudien a démenti sur son compte Twitter les informations "dénuées de fondement" selon lesquelles le journaliste y aurait été tué. Dans un entretien à l'agence Bloomberg (en anglais), le prince héritier Mohammed ben Salmane a affirmé que Jamal Khashoggi était effectivement "entré" dans le consulat, mais qu'il en était sorti peu après. Il a même invité les autorités turques à "fouiller" le consulat. "Nous n'avons rien à cacher", a-t-il précisé.

Samedi 13 octobre, l'Arabie saoudite a évolué dans sa réaction. Selon l'agence de presse officielle SPA, le ministre de l'Intérieur saoudien, Abdel Aziz ben Saoud ben Nayef, a ainsi dénoncé "ce qui a été rapporté dans certains médias à propos de fausses accusations contre l'Arabie saoudite (...). Ce qui a été rapporté au sujet d'ordres de tuer le citoyen Kashoggi est un mensonge et une allégation infondée." Le démenti porte, désormais, sur le fait d'avoir ou non donné l'ordre de tuer le journaliste.

Un nouveau tournant ? L'Arabie saoudite s'est réjoui vendredi de l'ouverture d'une enquête conjointe avec la Turquie pour élucider les "circonstances" de la disparition et a envoyé à Ankara une délégation saoudienne qui doit s'entretenir ce week-end avec des responsables turcs.

Quelles sont les réactions ?

Interrogé par France 24 vendredi 12 octobre, le président de la République Emmanuel Macron a estimé que "les faits évoqués sont des faits graves, très graves (...). La France, instamment, souhaite que tout soit mis en œuvre pour que nous ayons toute la vérité sur cette affaire dont aujourd'hui les premiers éléments sont (...) extrêmement inquiétants."

Du côté des Etats-Unis, Donald Trump a fait part mercredi 10 octobre de sa "déception" sur la chaîne Fox News : "Nous sommes très déçus. Nous n'aimons pas ça et nous voulons savoir ce qu'il se passe là-bas." Le président des Etats-Unis a néanmoins précisé, selon le média en ligne européen Politico, qu'il n'était pas question d'arrêter les ventes d'armes à l'Arabie saoudite. "Notre pays a les meilleurs résultats économiques qu'il ait jamais eu, et une bonne partie d'entre eux viennent de l'industrie de la défense (...). Je pense que la pilule serait très très dure à avaler pour notre pays."

S'exprimant sur l'affaire, dimanche 14 octobre, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a déclaré attendre "avec bon espoir" le résultat de l'enquête avant de se prononcer. Mais la Turquie cherche à éviter une crise diplomatique d'ampleur, explique Le Monde.

L'onde de choc commence toutefois à se faire sentir du côté de quelques investisseurs naguère enthousiasmés par les pharaoniques projets économiques du prince héritier Mohamed ben Salman. Des partenaires tels que le Financial Times, le New York Times et The Economist ont retiré leur soutien à la deuxième édition du sommet Future Investment Initiative qui se tient à Riyad du 23 au 25 octobre.

Mais cette position n'est pas générale : tout en se disant "horrifiée" par l'affaire Kashoggi, la directrice générale du Fonds monétaire international (FMI), Christine Lagarde, a confirmé son intention d'y participer. "Les droits humains et la liberté d'expression sont des droits essentiels (...) et je suis horrifiée, écrit-elle dans un communiqué reproduit sur Twitter. Mais ma mission consiste à conduire les affaires du FMI partout dans le monde (...) Je n'ai pas l'intention de changer mon programme."

Existe-t-il des précédents ?

La disparition d'un opposant saoudien à l'étranger n'est pas une nouveauté. "Selon des enquêtes convergentes du Guardian et de la BBC, en l’espace de cinq mois, entre septembre 2015 et février 2016, trois princes saoudiens, qui vivaient en exil en Europe, ont été ramenés de force dans leur pays et ne sont pas réapparus depuis"  rappelle Le Monde. Riyad, apparemment, ne lésine pas sur les moyens. Deux de ces princes, Sultan ben Turki ben Abdelaziz et Saoud ben Saif al-Nasr, ont vu leur jet privé détourné vers Riyad, alors qu'ils se rendaient respectivement au Caire et à Rome. Autre cas de figure : la collaboration des autorités locales. Le troisième prince, Turki ben Bandar, un policier de haut rang, été arrêté au Maroc par la police "puis transféré vers l’Arabie saoudite".

"A la manœuvre dans la plupart des cas, précise le site en ligne Orient XXIse trouve, non le ministère de l’Intérieur, mais un nouvel organe créé en juillet 2017 : la présidence de la sûreté d’État (ri’asat amn al-dawla), directement rattachée au palais royal et qui s’appuie, dit-on, sur des conseillers issus de la tristement célèbre sûreté d’Etat égyptienne." Des changements voulus par le prince héritier Mohammed ben Salman, analyse Orient XXI avant de citer en conclusion le disparu Jamal Khasshogi, dans une tribune publiée en 2017 dans le Washington Post "L’Arabie saoudite n’a pas toujours été aussi répressive. Aujourd’hui, c’est devenu insoutenable."

J'ai la flemme de tout lire, vous me faites un résumé ?

Entré le mardi 2 octobre dans le consulat saoudien d'Istanbul, le journaliste Jamal Khashoggi n'en est jamais ressorti. Cet opposant au prince héritier Mohammed ben Salman a été tué, et même démembré, selon le Washington Post, à l'intérieur de l'ambassade. Images de vidéosurveillance à l'appui, la télévision turque a montré que 15 Saoudiens étaient arrivés le matin même en Turquie. Ces hommes, parmi lesquels des officiers de sécurité et un médecin légiste, sont entrés dans le consulat en même temps que le journaliste et sont repartis dans leur pays le soir même.

Difficile de savoir quelles seront les répercussions diplomatiques pour Riyad après cette disparition d'un opposant au régime. Le chef de l'Etat français, Emmanuel Macron, parle de "faits très graves", mais n'évoque pas de sanctions. Le président des Etats-Unis, Donald Trump, se dit "très déçu", mais n'envisage pas l'arrêt des livraisons d'armes à l'Arabie saoudite, qui mène une guerre meurtrière au Yémen. Enfin, si des partenaires tels que le Financial Times, le New York Times et The Economist ont retiré leur soutien à la deuxième édition du sommet Future Investment Initiative qui se tient à Riyad du 23 au 25 octobre, la directrice du FMI, Christine Lagarde, s'y rendra.