Six questions sur les expulsions de jihadistes étrangers, dont quatre Françaises et leurs sept enfants, par la Turquie

Ankara a commencé à renvoyer des membres étrangers du groupe Etat islamique.

Une patrouille russo-turque de retour du nord-est de la Syrie, à la frontière entre la Syrie et la Turquie, près de Kiziltepe (Turquie), le 1er novembre 2019.
Une patrouille russo-turque de retour du nord-est de la Syrie, à la frontière entre la Syrie et la Turquie, près de Kiziltepe (Turquie), le 1er novembre 2019. (KEMAL ASLAN / REUTERS)

La Turquie a mis sa menace à exécution. Ankara a commencé, lundi 11 novembre, à expulser vers leur pays d'origine les étrangers membres du groupe terroriste Etat islamique (EI) qu'elle détenait dans ses prisons. Parmi eux, selon les autorités turques, des ressortissants européens et notamment des Français. Selon les informations de franceinfo, il s'agit en fait de quatre femmes radicalisées et de sept enfants. Ces expulsions soulèvent plusieurs questions.

Combien de détenus vont être expulsés ? 

Le porte-parole du ministère turc de l'Intérieur, cité par l'agence turque Anadolu, a déclaré que 25 combattants supposés du groupe Etat islamique faisaient pour l'heure l'objet d'une procédure d'expulsion. Mais il n'a pas précisé si ces jihadistes étaient renvoyés dans leur pays d'origine, comme le pouvoir turc s'y est engagé.

Un Américain a déjà été expulsé, selon ce responsable, qui n'a toutefois pas précisé vers quelle destination. D'après lui, deux autres jihadistes – l'un Allemand et l'autre Danois – devaient également être renvoyés vers leur pays lundi. Sept autres Allemands devraient aussi être expulsés jeudi. Et des démarches sont en cours en vue du prochain renvoi de quinze autres jihadistes : onze Français, deux Allemands et deux Irlandais.

A Berlin, le gouvernement allemand a confirmé le renvoi d'un Allemand lundi par la Turquie, et les expulsions programmées de sept autres jeudi et de deux autres vendredi. Il s'agit de trois hommes, cinq femmes et deux enfants. Le ministère allemand des Affaires étrangères a indiqué qu'il n'était "pas encore confirmé qu'il s'agit de combattants de l'EI".

Que sait-on des Français concernés ? 

Officiellement, la France ne confirme pas le retour de onze de ses ressortissants. "Je n'ai pas connaissance, pour le moment, d'un retour précis de terroristes de la part de la Turquie", a déclaré la ministre des Armées, Florence Parly, lundi sur France Inter.

Selon les informations de franceinfo, les onze personnes françaises qui vont être expulsées sont quatre femmes radicalisées (qui font l'objet d'un mandat d'arrêt international) et leurs sept enfants. Elles avaient, pour certaines, quitté la France et rejoint la Syrie dès les premiers mois de la constitution de l'Etat islamique pour accompagner, rejoindre et épouser des jihadistes français. 

Parmi elles, figure Amandine Le Coz, originaire de Domont dans le Val-d'Oise. Partie dès 2014 en Syrie, elle avait épousé deux jihadistes. Il y a également Sarah Ali Mehenni, originaire de l'Aude, partie à l'âge de 17 ans rejoindre les rangs de Daech.

Combien de jihadistes présumés la Turquie détient-elle ?

Les chiffres diffèrent selon les sources. Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a affirmé que 1 201 membres de l'organisation terroriste étaient détenus dans les prisons turques. On ignore si ce chiffre tient compte des 287 personnes capturées par les forces turques après leur évasion de prisons syriennes à la suite du déclenchement de l'offensive contre les Kurdes dans le nord-est de la Syrie.

Les travaux d'identification des nationalités des combattants étrangers capturés en Syrie sont terminés, 90% d'entre eux ont été interrogés.Le porte-parole du ministère de l'Intérieur turcà l'agence Anadolu

Mais la chaîne de télévision publique turque TRT Haber rapporte pour sa part qu'Ankara entend expulser quelque 2 500 activistes de l'Etat islamique, dont une majorité vers des pays de l'Union européenne. Et selon ce média turc, 813 jihadistes présumés, actuellement détenus dans douze centres de rétention turcs, sont en attente d'expulsion.

Les pays d'origine sont-ils informés de ces expulsions ? 

Le porte-parole du ministère turc de l'Intérieur, toujours cité par l'agence Anadolu, a assuré que "les pays concernés" par les expulsions de jihadistes présumés avaient été "avisés".

A Paris, le Quai d'Orsay a rappelé à l'AFP que des jihadistes et leurs familles sont régulièrement renvoyés en France depuis la Turquie et arrêtés à leur descente d'avion. "La plupart du temps secrètement, l'information ne sort pas ou beaucoup plus tard", a souligné le ministère. Ces retours se font au terme d'un accord négocié en 2014 par le ministre de l'Intérieur de l'époque, Bernard Cazeneuve, comme l'a confirmé lundi, sur France Inter, la ministre des Armées.

En vertu de ce protocole, les autorités françaises sont averties en amont et les personnes expulsées escortées par des policiers français à bord de lignes régulières. Un accord "qui pour l'instant fonctionne sans accroc", selon le ministère des Affaires étrangères. "C'est parce que nous ne voulons pas être confrontés à des retours 'sauvages' de terroristes que ce protocole a été organisé et conclu", a fait valoir Florence Parly.

Pourquoi la Turquie expulse-t-elle ces prisonniers maintenant ?

Longtemps soupçonnée d'avoir laissé les jihadistes traverser sa frontière pour rejoindre la Syrie après le début du conflit qui déchire ce pays depuis 2011, la Turquie, frappée par plusieurs attentats commis par l'Etat islamique, a rejoint la coalition internationale en 2015. Depuis, Ankara a arrêté et placé en détention de nombreux terroristes présumés. Le pouvoir turc a aussi régulièrement appelé les pays européens à reprendre leurs ressortissants qui ont intégré les rangs de l'organisation terroriste en Syrie. 

Ces dernières semaines, la Turquie a été accusée d'affaiblir la lutte contre les éléments dispersés de l'EI en lançant, début octobre, une offensive contre la milice kurde des Unités de protection du peuple (YPG), le fer de lance du combat contre l'organisation jihadiste. Ces renvois de jihadistes présumés surviennent justement dans la foulée de cette offensive turque dans le nord-est de la Syrie, vivement critiquée par l'Occident.

Pourquoi ces rapatriements font-ils débat en France ?

Depuis longtemps déjà, de nombreuses voix s'élèvent en France, notamment au sein du monde judiciaire, pour réclamer que les Français impliqués dans les activités du groupe terroriste en Syrie ou en Irak soient rapatriés. L'avocat Gérard Chemla, qui représente des victimes des attentats de Nice (86 morts) et du Bataclan (138 morts), prévenait ainsi sur franceinfo que "soit on prend ses responsabilités" pour rapatrier et juger les jihadistes, "soit on va subir".

On ne peut pas être contre les attentats et contre le fait de s'occuper des auteurs d'attentats ou des auteurs des futurs attentats.L'avocat Gérard Chemla

"Il faut une volonté politique de rapatriement", plaidait également il y a moins d'un mois le juge d'instruction David De Pas, coordonnateur du pôle antiterroriste du tribunal de Paris. Selon le magistrat, la France encourt un "risque de sécurité publique" en refusant de prendre en charge judiciairement ses jihadistes.

Mais les autorités françaises, comme celles d'autres nations européennes, sont peu enclines à les récupérer, notamment pour des raisons de sécurité et parce que cette mesure serait impopulaire dans l'opinion publique. La doctrine officielle reste donc fondée sur du "cas par cas".