La Hongrie présidente du Conseil de l'UE : quels sont les points de discorde entre Budapest et Bruxelles, qui font craindre six mois de tensions ?

Le pays de Viktor Orban prend, jusqu'à la fin de l'année, la présidence tournante de cet organe qui réunit les gouvernements des 27 Etats membres de l'Union européenne.
Article rédigé par franceinfo avec AFP
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Le Premier ministre hongrois, Viktor Orban, lors d'un sommet des dirigeants européens à Bruxelles (Belgique), le 27 juin 2024. (DURSUN AYDEMIR / ANADOLU / AFP)

Après l'Espagne et la Belgique, place à la Hongrie. Budapest prend la présidence tournante du Conseil de l'Union européenne pour six mois, lundi 1er juillet. Au sein de l'institution, qui partage le processus de décision avec le Parlement européen, les ministres des 27 ont pour mission de "négocier et adopter la législation de l'UE", d'"élaborer sa politique étrangère et de sécurité" ou encore d'adopter son budget. Dans ce cadre, la Hongrie devra notamment veiller "à assurer la continuité des travaux de l'UE", rappelle le site de l'institution

"Nous agirons en tant que médiateur impartial, en toute loyauté avec l'ensemble des Etats membres", a assuré le ministre hongrois des Affaires européennes, Janos Boka. "Dans le même temps", la Hongrie cherchera à mettre en avant sa "vision de l'Europe", a-t-il poursuivi. Une perspective qui inquiète, car le Premier ministre hongrois, Viktor Orban, avec son parti Fidesz, tient une ligne populiste, ultraconservatrice et nationaliste, eurosceptique et proche de Moscou. Le dirigeant a choisi pour sa présidence le slogan "Make Europe great again", référence claire au "Make America great again" de l'ancien président américain Donald Trump. Etat de droit et valeurs européennes, soutien à l'Ukraine... Franceinfo revient sur les principaux points de discorde entre Bruxelles et Budapest.

Le respect de l'Etat de droit en Hongrie

Des doutes jusque dans les rangs du Parlement européen. Dans une résolution votée en juin 2023, à un an de l'accession de la Hongrie à la présidence tournante du Conseil de l'UE, les eurodéputés s'interrogeaient sur la capacité de Budapest à "remplir sa tâche de manière crédible, au vu de son non-respect du droit et des valeurs de l'UE". Dans ce texte, le Parlement européen "condamne les efforts délibérés et systématiques du gouvernement hongrois pour saper les valeurs fondatrices de l'UE" et se dit "vivement préoccupé par la poursuite de la détérioration de l'État de droit et de la situation des droits fondamentaux en Hongrie".

Le Parlement s'inquiétait notamment de la corruption, des menaces sur la liberté d'expression, la liberté académique et les droits des personnes LGBTQI+ reprochés au régime de Viktor Orban dans son pays. Atteintes à la liberté des médias, entraves à l'indépendance de la justice... "Ce qui s'est passé en Hongrie, ça a été un travail de sape des contre-pouvoirs", confiait récemment à franceinfo Andras Kadar, coprésident de l'organisation de défense des droits de l'homme Hungarian Helsinki Committee. 

Autant d'inquiétudes qui ont poussé, en 2022, la Commission européenne à lancer une procédure visant à suspendre le versement de fonds européens à la Hongrie, utilisant une procédure prévue en cas de violations de l'Etat de droit. Une partie de cette somme a été débloquée fin 2023, mais quelque 19 milliards d'euros restent en suspens. La Hongrie fait par ailleurs l'objet de plusieurs procédures d'infraction, liées à une loi LGBTphobe interdisant la "promotion" de l'homosexualité auprès des mineurs ou encore à la mise en place d'une autorité de surveillance visant à prévenir des "interférences étrangères".

A la tête du Conseil de l'UE, quelle pourrait être l'influence de Budapest sur ces sujets ? Sa présidence "tombe, si l'on peut dire, au meilleur moment", confie au Monde un commissaire européen anonyme. Trois semaines après les élections européennes, l'heure est à la transition au sein des institutions. La nomination de la nouvelle Commission européenne va occuper les esprits au cours des prochains mois, et l'activité des eurodéputés devrait en conséquence être plus calme. "Ce n'est pas une présidence où il y aura du travail législatif", confirme auprès du site Politico l'eurodéputée écologiste française Gwendoline Delbos-Corfield.

L'aide à l'Ukraine et les sanctions contre la Russie

Alors que l'UE affiche une unité presque totale dans son rejet de l'offensive russe en Ukraine depuis 2022, Budapest n'a cessé de tenter de bloquer des aides européennes à Kiev, tout en cherchant à limiter ou à repousser des sanctions à l'encontre de Moscou. En 2022, le Premier ministre hongrois s'est opposé au projet d'embargo européen sur le pétrole russe. Et fin 2023, Viktor Orban a posé son veto – et bloqué – une aide européenne de 50 milliards d'euros pour l'Ukraine. Un accord a finalement été obtenu juste après le versement à Budapest d'une partie des fonds européens bloqués pour des soupçons de violation de l'Etat de droit.

Au fil des six prochains mois, "nous souhaiterions une discussion raisonnable sur notre implication dans la guerre entre l'Ukraine et la Russie", a prévenu Viktor Orban auprès du Point. "Dire 'Vladimir Poutine ne peut pas gagner' ne suffit pas." Le nationaliste hongrois, qui se présente comme "le seul à lutter pour la paix", estime que les troupes ukrainiennes ne peuvent pas l'emporter militairement face aux forces russes, et appelle à un cessez-le-feu. Budapest s'oppose aussi aux discussions d'adhésion de l'Ukraine à l'Union européenne, estimant que Kiev n'est pas encore prêt pour cette perspective.

A la tête du Conseil de l'UE, le pouvoir de la Hongrie sur ces dossiers devrait toutefois rester limité. Dans le programme mis en ligne sur le site de sa présidence (fichier PDF), Budapest veut rassurer : "L'Union européenne soutient la souveraineté et l'intégrité territoriale de l'Ukraine. (...) La présidence hongroise poursuivra les travaux en se fondant sur les décisions et les lignes directrices fixées par le Conseil européen." Surtout, d'importantes décisions ont été prises en amont de la présidence hongroise : un 14e paquet de sanctions contre la Russie a été approuvé par les Etats membres le 20 juin, et ils ont confirmé, le lendemain, l'ouverture de négociations d'adhésion avec l'Ukraine et la Moldavie.

La gestion de l'immigration et le respect du droit d'asile 

La question des migrations et de l'asile fait partie des priorités affichées par Budapest pour cette présidence tournante. Le Premier ministre hongrois, habitué des propos anti-migrants, dénonce le Pacte européen sur la migration et l'asile, réforme adoptée en mai et qui prévoit, entre autres, un renforcement des contrôles aux frontières mais aussi un mécanisme de solidarité entre Etats membres en matière d'accueil. 

Mi-juin, la justice européenne a même condamné la Hongrie à 200 millions d'euros d'amende, pour "violation inédite et exceptionnellement grave du droit de l'Union" en matière d'asile. Les autorités hongroises ont notamment bâti des clôtures aux frontières du pays, et restreint le dépôt de demandes d'asile à des ambassades à l'étranger, détaille le site InfoMigrants. L'attitude de la Hongrie, pour la Cour de justice de l'UE, "a pour effet de transférer aux autres États membres la responsabilité" d'assurer "l'accueil des demandeurs de protection internationale, le traitement de leurs demandes et le retour des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier".

Dans son programme, Budapest annonce qu'elle "accordera une attention particulière à la
la dimension extérieure de la migration, y compris une coopération efficace avec les pays tiers concernés, des retours plus efficaces et des solutions innovantes en matière de règles d'asile". Aura-t-elle une influence sur le sujet jusqu'en décembre ? Si ses capacités d'action sont limitées, la Hongrie pourrait tenter "des provocations côté communication", note auprès de l'AFP Daniel Hegedus, chercheur au centre de réflexion German Marshall Fund. "Les Européens connaissent Viktor Orban depuis très longtemps et savent qu'il aime tenter des coups d'éclat", pointe Ernst Stetter, conseiller spécial du président de la Fondation Jean-Jaurès pour l'Europe, auprès de France 24"Cependant, il n'oublie pas qu'il est aussi dépendant de l'Union européenne."

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