Catalogne : "La majorité de la population sont des gens qui se sentent à la fois catalans et espagnols"

Après la proposition de dissolution du parlement catalan, par Madrid, le professeur de sciences politique, Hubert Perès, pense qu'à terme cela pourrait fonctionner, mais ne "crois pas beaucoup" à cette initiative "à court terme".

Des manifestants dans les rues de Barcelone, le 4 octobre 2017.
Des manifestants dans les rues de Barcelone, le 4 octobre 2017. (LLUIS GENE / AFP)

Après la tenue du référendum d'autodétermination, interdit par le gouvernement de Madrid, le pays connait sa pire crise politique depuis plusieurs décennies. Pour sortir de cette impasse, le gouvernement espagnol appelle les indépendantistes à dissoudre le parlement catalan et à convoquer des élections. Une initiative qui pourrait fonctionner selon professeur de sciences politique, Hubert Perès, a condition "que les indépendantistes ne recueillent pas comme aujourd’hui la majorité en siège". 

franceinfo : L’organisation de nouvelles élections régionales, c'est une façon de sortir la crise ?

Hubert Perès : A terme oui, les élections en Catalogne permettront, à la condition que les indépendantistes ne recueillent pas comme aujourd’hui la majorité en siège, de sortir de la crise. Maintenant, à court terme, je n’y crois pas beaucoup. (…) 

D’une manière générale, il n’y a pas grand monde qui croit à la possibilité d’une dissolution immédiate.Hubert Perès, professeur de sciences politiqueà franceinfo

Effectivement, cela peut se produire du parlement de Catalogne, cela peut se produire si le président de la Généralité le décide, ou bien si le gouvernement espagnol prend les rênes de l’administration catalane en mettant en œuvre l’article 155, mais l’une ou l’autre hypothèse ne sont pas très crédibles pour l’instant.

Que permet cet article 155 ?

Il permet tout simplement à l’Etat espagnol de prendre les rênes de la communauté autonome, de suspendre l’autonomie, de prendre toutes les décisions à la place des pouvoirs politiques normaux en Catalogne, c’est-à-dire le parlement catalan et le gouvernement catalan qu’on appelle la Généralité. Ce serait une solution de force, à laquelle le gouvernement n’a pas vraiment intérêt, il hésite beaucoup à le faire même s’il y est poussé par des membres extrémistes du parti populaire (…) parce que cela radicaliserait beaucoup l’opinion en Catalogne. Il y a beaucoup de personnes en Catalogne qui ne sont pas pour l’indépendance mais qui sont extrêmement attachées à l’autonomie. Une telle manifestation d’autorité de la part de l’Etat serait très mal vécue. D’autre part, cela engendrerait des tensions avec d’autres régions d’Espagne en particulier au Pays basque (…).

L’historien Emmanuel Todd disait, vendredi soir, sur franceinfo que peut-être l’Espagne était en train d’entrer dans une guerre civile, vous êtes d’accord avec lui ?

Non, je pense que c’est complètement exagéré. On a vu que les évènements qui se sont produits pendant le référendum du 1er octobre sont restés assez isolés, il y a eu des blessés mais des blessés qui ont été relativement légers. Il n’y pas grand monde en Espagne qui a envie, à nouveau, de se lancer dans un conflit de cette nature. Bien sûr sur le très long terme, l’Espagne a été une société très conflictuelle avec deux Espagne très profondément divisées et c’est ce à quoi la constitution de 1978 a tenté de mettre fin. Il n’y a pas vraiment d’appel à la violence. Le mouvement indépendantiste en Catalogne n’est pas un mouvement totalement pacifiste car il y a de fortes pressions qui s’exercent sur les gens qui n’expriment pas un soutien à la cause indépendantiste mais ce n’est pas un mouvement violent.

Cette crise, c’est une mauvaise nouvelle pour l’Espagne ? Notamment au point de vue économique, la 3e banque espagnole a transféré son siège social en dehors de Catalogne, à Valence

C’est d’abord une très mauvaise nouvelle pour la Catalogne et pour le projet indépendantiste lui-même car finalement les indépendantistes avaient fait miroiter un rêve, celui de l’indépendance tout en restant en Europe et sans conséquences économiques avec au contraire une amélioration car on paierait moins d’impôts à Madrid. Ce qui s’est passé le 1er octobre et notamment les images de violences ont d’abord suscité la sympathie pour le projet indépendantiste et elles ont finalement renversé la situation (…). Les milieux économiques se sont mis à penser que cela pourrait être un scénario. Les entreprises commencent à fuir. Et d’autre part, (…) l’Europe a répété clairement qu’une Catalogne déclarant son indépendance unilatéralement serait hors de l’orbite européenne. Il y a très peu de Catalans qui sont pour l’indépendance et qui envisagent ce scénario. Donc, c’est inquiétant pour la Catalogne mais comme la croissance espagnole est fragile dans son ensemble et que la Catalogne est un élément important, c’est aussi une mauvaise nouvelle pour l’Espagne.

Quel est le poids de la rue en Espagne ?

Je ne crois pas qu’elles feront changer les choses. Pour le moment la rue est occupée par les indépendantistes. Ce sont eux qui font des grandes manifestations. Ils ne représenteraient probablement 40% de la population. C’est une force très importante mais la société catalane est extrêmement divisée. Mais la majorité de la population sont des gens qui se sentent à la fois Catalan et Espagnol et qui en général ne se mobilisent pas.