Récit "Elle a traversé la rue, pleine de sang" : quatre ans après, Nice à nouveau frappée par le terrorisme

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Le président Emmanuel Macron, accompagné de plusieurs personnalités, sur les lieux de l'attaque au couteau à la basilique Notre-Dame de Nice, le 29 octobre 2020. (ERIC GAILLARD / AFP)

Trois personnes ont été assassinées lors d'une attaque au couteau dans la basilique Notre-Dame de Nice, ville déjà meurtrie par un attentat le 14 juillet 2016.

"Partez ! Partez ! Il y a des morts, il y a des blessés !" Il est 8h50 devant la basilique Notre-Dame de l'Assomption, à Nice, jeudi 29 octobre, quand les riverains entendent une femme hurler. "Tout le monde était affolé et courait partout pour essayer d’évacuer l'avenue Jean-Médecin et les rues aux alentours", raconte un témoin. La scène se déroule en plein centre-ville, à deux pas de la gare, le long de cette artère très commerçante desservie par une ligne de tramway. Dans les rues de la cité azuréenne, le souvenir de l'attentat du 14 juillet 2016 ressurgit immédiatement. "On a cru revivre ce qui s’était passé. Revivre ça, ce n'était pas facile, pas du tout", explique l'avocat Edouard Simier, dont les bureaux sont situés tout près.

Quelques minutes plus tôt, à l'intérieur, l'horreur vient de frapper à nouveau. Un homme armé d'un couteau s'attaque à plusieurs personnes présentes dans l'église. Une fidèle de 60 ans, venue prier, est retrouvée égorgée, quasiment décapitée, près du bénitier, à l'entrée de l'église. Le sacristain, personne laïque employée par le diocèse, a lui aussi été égorgé. Vincent Loquès, 55 ans et père de deux enfants, venait d'ouvrir l'édifice. "Vincent déambulait tout autour de la nef, d'une façon très bienveillante. C'était quelqu'un de rassurant, de sympathique, de sécurisant. Il était un pilier rassurant de la basilique parce qu'après les attentats de 2016 nous avions besoin d'être un peu sécurisés", témoigne un paroissien.

La troisième victime est une femme de 44 ans lardée de coups de couteau, qui a réussi à fuir la basilique et à se réfugier dans un restaurant situé à proximité. "Elle a traversé la rue, pleine de sang. Mon frère et un employé qui travaille avec nous l'ont récupérée et mise à l'intérieur", raconte à France 2 Brahim Jelloule, le gérant de ce fast-food. "Dites à mes enfants que je les aime", confiera-t-elle aux secours avant de succomber à ses blessures.

Des policiers municipaux en première ligne

Un passant active alors une borne de sécurité, un dispositif mis en place ces derniers mois par la mairie permettant d'entrer en relation audio et vidéo avec le centre de supervision urbain de la police municipale. Très rapidement, six policiers municipaux arrivent sur les lieux. Deux d'entre eux entrent dans l'église par la porte principale et tombent sur la scène de crime. Quatre autres entrent par la porte de la sacristie, sur le côté gauche de l'édifice, comme le montre une vidéo prise par des riverains depuis un immeuble situé juste en face. Des tirs retentissent dans tout le quartier. "On a entendu 4 à 5 coups de feu. Le Raid est arrivé, puis la BRI et ils sont entrés dans la basilique", témoigne un riverain.

Dans la soirée, le procureur du parquet national antiterroriste, qui s'est saisi de l'enquête, donnera des détails sur les circonstances de l'assaut. Les policiers municipaux, dont le procureur a salué "le courage et la détermination", se sont retrouvés face à l'auteur des faits "après s'être avancés dans un couloir". Alors que l'assaillant avait un comportement menaçant à leur égard, en criant "Allah akbar", les fonctionnaires ont d'abord utilisé un pistolet à impulsion électrique, avant d'utiliser leurs armes de service. En tout, 14 étuis de balles ont été retrouvés au sol. Par leur action, les policiers municipaux "ont sans aucun doute évité un bilan encore plus dramatique", a estimé le magistrat.

Le parcours de l'assaillant retracé

Grièvement blessé à la jambe et au thorax lors de l'assaut, l'assaillant affirme s'appeler Brahim. Médicalisé sur place, "il n'a cessé de répéter en boucle devant nous 'Allah akbar'", précise par ailleurs le maire de Nice, Christian Estrosi, lors d'un point presse improvisé depuis les abords de l'édifice.

Selon les éléments révélés par l'étude des images de vidéosurveillance et dévoilés par le procureur antiterroriste, l'assaillant a été vu entrer dans la gare de Nice au petit matin, à 6h47, où il a procédé à des "modifications vestimentaires", changeant ses chaussures et retournant sa doudoune. Il en est sorti à 8h13, a parcouru les 400 mètres qui le séparait alors de la basilique, dans laquelle il est entré à 8h29. "Il y restera un peu moins d'une demi-heure, période pendant laquelle il s'est attaqué" aux victimes, a détaillé Jean-François Ricard. Sur place, ont été retrouvés l'arme des crimes – un couteau de 30 cm avec une lame de 17 cm –, deux autres armes blanches non utilisées, ainsi qu'un sac comportant des effets personnels, un Coran et deux téléphones.

Inconnu des services de renseignement comme du fichier national des empreintes digitales, l'assaillant portait sur lui un document émanant de la Croix-Rouge italienne. Les premiers éléments de l'enquête ont établi que l'homme, ressortissant tunisien, est entré en Italie via l'île de Lampedusa le 20 septembre, et qu'il a débarqué sur le continent, au port de Bari, le 9 octobre.

A l'Assemblée nationale, le choc en quasi direct

A Paris, les députés, qui assistent en nombre à la déclaration du Premier ministre sur la situation sanitaire liée au Covid-19, apprennent la nouvelle en quasi direct. A 9h43, le Premier ministre vient de terminer son discours à l'Assemblée nationale. Au pied de la tribune, alors que les députés de la majorité l'applaudissent, il échange brièvement avec un conseiller qui l'informe de la situation. Jean Castex remonte alors sur l'estrade pour glisser quelques mots à Richard Ferrand, installé sur le perchoir. Le président de l'Assemblée annonce alors qu'un "attentat d'une gravité extrême" vient de se produire à Nice et fait observer une minute de silence "dans ces circonstances tragiques".

Après une suspension de séance, le Premier ministre indique se rendre immédiatement à la cellule de crise du ministère de l'Intérieur, place Beauvau. Contraint, donc, de rater une partie du débat dans l'hémicycle sur le reconfinement. "Ce nouvel attentat est incontestablement une nouvelle épreuve très grave qui frappe notre pays", déclare Jean Castex devant une Assemblée médusée.

Très vite, les réactions se multiplient face à la barbarie que représente cette attaque. "C'est parce qu'elles se trouvaient dans la basilique que ces personnes ont été attaquées, assassinées. Elles représentaient un symbole à abattre", écrit dans un communiqué la Conférence des évêques de France, qui rappelle le précédent du meurtre du père Jacques Hamel, égorgé dans une église de Saint-Etienne-du-Rouvray (Seine-Maritime) en 2016.

Un "retour en arrière vers le mal"

"Ce midi, j'avais prévu de déjeuner avec la sœur du père Jacques Hamel et ses nièces", confiait jeudi matin l'archevêque de Rouen, Dominique Lebrun. "On espérait continuer le chemin vers la vie et voilà que la mort nous rattrape. (...) C'est vraiment pour nous le retour en arrière vers le mal", se désole l'ecclésiastique. A travers ce nouvel attentat, Roseline Hamel dit vivre "un grand moment d'émotion, de tristesse, qui a ravivé" une "douleur toujours très vivante depuis quatre ans". Une douleur "que seules les personnes qui ont subi ce terrorisme peuvent ressentir". A Rouen, comme dans la quasi-totalité des églises de France, le glas a sonné à 15 heures.

Signe de la gravité du moment, Emmanuel Macron s'est rendu à Nice, devant la basilique, accompagné de ses ministres de l'Intérieur et de la Justice, Gérald Darmanin et Eric Dupond-Moretti. "Nous passerons de 3 000 à 7 000 militaires sur notre sol dans le cadre de l'opération Sentinelle", annonce le chef de l'Etat, afin de renforcer la protection des lieux de culte et des écoles.

"Très clairement, c'est la France qui est attaquée", estime le président en faisant référence à d'autres faits survenus le jour même : l'attaque contre un vigile au consulat général de France à Djeddah, en Arabie saoudite, mais aussi l'arrestation d'un homme muni d'un couteau dans les rues de Lyon. Des actes a priori sans lien direct avec l'attaque de Nice, mais qui s'inscrivent dans le contexte d'appels anti-Français venus de plusieurs pays musulmans ces derniers jours.

Nice, entre recueillement et défilé identitaire

Rapidement après l'attaque, le président du Conseil français du culte musulman, Mohammed Moussaoui, a condamné "avec force cet acte terroriste qui fait de nouveau irruption dans notre vie" et exprimé sa "solidarité à la communauté catholique de France qui s'apprêtait à fêter la Toussaint".

L'attaque à la basilique de Nice résonne dans le monde entier. Du Vatican, qui rappelle que "le terrorisme et la violence ne peuvent jamais être acceptés", aux voisins européens de la France qui ont exprimé leur "solidarité", et jusqu'aux Etats-Unis, où Donald Trump comme son rival démocrate Joe Biden ont dénoncé l'attentat. Même la Turquie, en conflit ces derniers jours avec Paris à propos de la publication de caricatures de Mahomet a "fermement" dénoncé cette attaque "sauvage".

Jeudi soir, avant l'entrée en vigueur du couvre-feu, quelque 200 militants identitaires ont chanté la Marseillaise et défilé dans le secteur de la basilique. "On est chez nous, les Niçois réveillez-vous", ont-ils également scandé, encadrés de près par les forces de l'ordre. Devant l'église, illuminée malgré les circonstances, c'est dans une toute autre ambiance que quelques jeunes Niçois se sont rassemblés, pour déposer des bougies en hommage aux victimes.

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