Incendie de l'usine Lubrizol de Rouen : ce que l'on sait (et ce que l'on ignore encore) cinq jours après le sinistre

Les habitants se sentent toujours abandonnés par les autorités. De son côté, Lubrizol laisse entendre que l’incendie a débuté à l’extérieur de son usine, avant de s'y propager.

L\'incendie de l\'usine Lubrizol de Rouen a provoqué un important panache de fumée, le 26 septembre au-dessus de la ville.
L'incendie de l'usine Lubrizol de Rouen a provoqué un important panache de fumée, le 26 septembre au-dessus de la ville. (PHILIPPE LOPEZ / AFP)

Des odeurs "gênantes" mais "pas nocives". Le Premier ministre, Edouard Philippe, est à son tour venu à Rouen, lundi 30 septembre, pour tenter de rassurer la population cinq jours après l'incendie de l'usine Lubrizol, classée Seveso. Toutefois, certaines zones d'ombre demeurent sur la cause de l'incendie, ou la toxicité à plus long terme des émanations. Voici ce que l'on sait, et ce que l'on ignore encore, de cet accident industriel majeur.

Ce que l'on sait

• La qualité de l'air n'est "pas en cause"Selon le Premier ministre, qui est venu à son tour à Rouen après cinq membres du gouvernement, "la qualité de l’air à Rouen n’est pas en cause". "Je ne dis pas que les odeurs ne sont pas gênantes. Elles ne sont pas nocives", a-t-il insisté, quatre jours après le sinistre. "C'est ce que me disent les scientifiques, c'est ce que me disent les techniciens. Et j'ai tendance à écouter ce que me disent les scientifiques et les techniciens lorsqu'il s’agit et de sécurité et de gestion des risques", a-t-il ajouté devant la presse.

Les analyses sont menées sous l'égide de l'Institut national de l'environnement industriel et des risques (Ineris). Les éléments volatils ont tous été mesurés à "des taux inférieurs au seuil de quantification, assure de son côté Pierre-André Durand, le préfet de Normandie. Nous sommes dans un état habituel de la qualité de l'air à Rouen". "A une exception près", selon le préfet, qui a fait état d'une "présence de benzène sur le site" de l'usine. Le détail des mesures a été publié sur le site de la préfecture de Seine-Maritime.

• De l'amiante dans le toit parti en fumée. Les toits de l'usine sinistrée sont équipés d'un toit en fibrociment, un matériau reconnu pour ses qualités isolantes mais qui contient de l'amiante. A ce sujet, "un programme de mesures de fibres dans l'air a été lancé dans un rayon de 300 mètres autour du site", a annoncé le préfet. Ce périmètre a été déterminé en prenant en compte les circonstances du sinistre, lors duquel "la quasi-totalité du toit s'est affaissée".

• Des traces de plomb à certains endroits. Le préfet s'est voulu rassurant au sujet de l'état des sols touchés par les suies qui se sont déposées par l'effet des pluies. Il n'y a "pas de différences significatives entre un prélèvement
témoin et d'autres situés sous le panache", a assuré le préfet. "On retrouve les teneurs habituelles pour une suie", a-t-il précisé.

Des traces de plomb ont en outre été relevées à certains endroits. Mais, selon le préfet, elles sont "vraisemblablement imputables à des traces historiques", cest-à-dire à une pollution préexistante à l'incendie.

• Des plaintes déposées. Au moins cinq personnes ont décidé de porter plainte contre X, à la suite de vomissements et malaises survenus après l'incendie. Leurs avocats, Jonas Haddad et Grégoire Leclerc, précisent que d'autres plaintes seront déposées dans les prochains jours. Ils disent avoir reçu "depuis 48 heures des appels de particuliers mais aussi d'entreprises""Certains plaignants se sont plaints d'avoir eu des nausées importantes, d'autres ont été obligés d'aller à l'hôpital. L'un des plaignants a eu un malaise pendant la nuit à cause de ça, alors qu'il n'est jamais pris de vertiges, et il est tombé la tête la première, ce qui lui a occasionné des points de suture, précise Jonas Haddad. "Une autre personne évoque le fait qu'elle avait stocké des eaux, et l'intégralité des eaux a été souillée par les suies d'hydrocarbures", ajoute l'avocat.

• Des associations attaquent. L'association de l'ex-ministre de l'Environnement Corinne Lepage a également saisi la justicePar le biais de son association Respire et d'une centaine de citoyens, elle a décidé de déposer un "référé constat" devant le tribunal administratif de Rouen. Il s'agit d'une procédure d'urgence "qui permet d'avoir des informations dans un délai très court". L'association Générations futures a elle aussi porté plainte contre X pour "mise en danger d’autrui" et "atteintes à l’environnement."

• Une enquête judiciaire élargie. Dès la survenue du sinistre, une enquête pour "destructions involontaires par l'effet d'une explosion ou d'un incendie" a été confiée au service régional de la police judiciaire de Rouen, en cosaisine avec l'office central contre les atteintes à l'environnement et à la santé publique, la direction centrale de la police judiciaire et la direction générale de la gendarmerie nationale.

Samedi, cette enquête a été élargie pour le chef de "mise en danger d'autrui". Dans un communiqué, le procureur de la République de Rouen, Pascal Prache, a justifié cette décision par "les plaintes portées à la connaissance du parquet, dans le ressort du tribunal de grande instance de Rouen ou hors ressort", et qui lui sont "adressées au fur et à mesure".

• Une plainte contre X déposée par l'entreprise. Le PDG de l'entreprise de produits chimiques, qui a très rapidement exprimé des doutes sur l’origine du départ de feu, a déposé une plainte contre X pour "destruction involontaire par explosion ou incendie par violation manifestement délibérée d'une obligation de sécurité ou de prudence".

Ce que l'on ignore encore

• La cause de l'incendie. Cinq jours après, on ignore toujours les raisons du gigantesque incendie. Mais le PDG de Lubrizol a quelques doutes sur l'origine. Au lendemain du sinistre, dans une interview exclusive à franceinfo, Frédéric Henry se disait déjà "très étonné" de voir "qu’un départ de feu se déclare dans cette zone-là où il n'y a pas d’activité, seulement du stockage".

Mardi 1er octobre, la directrice générale de Lubrizol est même allée plus loin, sur l'antenne de nos confrères de France Bleu Normandie. Isabelle Striga affirme disposer de documents "qui nous portent à penser que le feu a démarré à l'extérieur de l'entreprise (...), en dehors des limites de propriété du site. C'est là que nous avons constaté le départ du feu. Les équipes en place nous ont indiqué que le feu est parti très vite." Elle ne souhaite pas communiquer davantage d'éléments car "une enquête est en cours"

Jeudi, le préfet avait affirmé que cette usine était "aux normes telle que nous l'avons vue en 2019", "parfaitement à niveau". Il avait cependant reconnu qu'"elle ne l'[avait] pas toujours été" et qu'en 2017, "elle [avait] fait l'objet d'une mise en demeure" en raison de "dix-sept manquements" puis qu'une "mise à niveau" avait été réalisée.

• La liste des matériaux qui ont brûlé. "Des hydrocarbures, des huiles et des additifs chimiques pour huiles de moteur" constituent "l'essentiel de ce qui a brûlé", indiquait le préfet quelques heures après le début de l'incendie, sans détailler la liste exacte des composants chimiques. Il avait simplement souligné que "l'intégralité" des matériaux utilisée par l'entreprise était consultable publiquement. Le préfet et un responsable du Sdis (pompiers) de Seine-Maritime ont confirmé que des éléments radioactifs scellés, utilisés pour des instruments de mesure, étaient bien présents sur le site, mais que ceux-ci n'avaient pas été affectés par l'incendie.

Face à l'inquiétude de la population, le directeur de l'usine Lubrizol a assuré mardi sur franceinfo que "la liste des produits a été communiquée à l'administration". "Nous travaillons en totale transparence avec les services de l'Etat", a précisé Laurent Bonvalet.  

• La toxicité des émanations. Au total, 51 personnes ont consulté les établissements de santé rouennais jeudi et vendredi matin à cause de l'incendie. Parmi eux, cinq adultes qui avaient déjà des pathologies respiratoires auparavant ont été hospitalisés, selon le Samu. Immédiatement après l'incendie, le préfet avait indiqué qu'il n'y avait "pas de toxicité aiguë" dans la fumée, selon les premières analyses, précisant que les bruits d'explosion entendus par les habitants correspondaient à des explosions de fûts d'huile. Une observation confirmée par les analyses complémentaires.

En revanche, une toxicité à long terme n'est pas exclue. "L'inquiétude est absolument légitime. Ce nuage qui est passé au-dessus de Rouen est chargé en poussière hautement toxique au minimum cancérogène", estime Annie Thébaud-Mony, directrice de recherche honoraire à l'Inserm, spécialisée dans les cancers professionnels.

• Les conséquences sur les cultures agricoles. Des mesures conservatoires ont été décidées. "Les productions végétales non récoltées ne devront pas l'être", a annoncé le préfet. Les productions récoltées avant le 26 septembre et susceptibles d'avoir été exposées "devront être consignées sous la responsabilité de l'exploitant jusqu'à obtention de garanties sanitaires sur les productions et sur la base de contrôles officiels et d'une évaluation du risque sanitaire". Lors de son déplacement à Rouen, le Premier ministre s'est engagé à "accompagner" les agriculteurs de Seine-Maritime et d'autres régions touchés par les conséquences de l’incendie.

En ce qui concerne les potagers de particuliers, il est recommandé de ne pas consommer les produits souillés. Ils peuvent cependant l'être après avoir été soigneusement lavés ou épluchés, précisent les autorités.