Au procès de Nordahl Lelandais, les experts psy plongent dans la tête de l'accusé, où "deux mondes cohabitent"

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Nordahl Lelandais face à la cour d'assises d'Isère, à Grenoble, le 31 janvier 2022. (ELISABETH DE POURQUERY / FRANCE TELEVISIONS)

La troisième et dernière semaine du procès de l'ancien maître-chien s'est ouverte avec l'audition des experts psychologues et psychiatres, qui se poursuit mardi.

Il est au centre des débats, qu'il écoute avec attention dans le box. Mais qui est réellement Nordahl Lelandais ? Alors qu'il a répété, lundi 14 février, qu'il reconnaissait tous les faits qui lui sont reprochés – le meurtre de Maëlys et des agressions sexuelles sur deux petites-cousines –, sa personnalité reste une énigme. Son avocat, Alain Jakubowicz, le concède : des "zones d'ombre" subsistent "dans ce dossier", "c'est un euphémisme de le dire". Pour tenter d'éclairer la cour d'assises de l'Isère, experts psychologues et psychiatres se succèdent à la barre, lundi et mardi.

Sa personnalité fonctionne "par facettes", avance Magali Ravit, première à s'exprimer. Quand la psychologue clinicienne rencontre Nordahl Lelandais, il nie avoir tué Maëlys. Tout bascule le 14 février 2018, il y a pile quatre ans. L'accusé, confondu par la découverte d'une goutte de sang dans sa voiture, avoue avoir tué la fillette et conduit les enquêteurs dans le massif de la Chartreuse, en Savoie, où il s'est débarrassé du corps. Deux jours plus tard, Magali Ravit s'entretient avec Nordahl Lelandais. "Il avait le visage défait. J'ai vu un homme qui n'arrivait pas à parler", relate-t-elle. Pourquoi n'est-il jamais parvenu à expliquer son geste ? "Ça va être le travail d'une vie pour Nordahl Lelandais de raconter ce qu'il s'est passé", estime l'experte psychologue, qui parle de "dissociation psychique". "On a l'impression qu'il y a deux mondes qui cohabitent et ne se rencontrent jamais", expose-t-elle.

"Si vous racontez les faits, vous faites sauter un clivage. Vous faites rencontrer deux mondes. Ce n'est pas possible."

Magali Ravit, psychologue

devant la cour d'assises de l'Isère

"C'était une catastrophe qui était en train de se passer pour lui. C'est toute une vie secrète qui allait être dévoilée au grand jour", poursuit Magali Ravit. Mais elle ne ressent "ni regrets ni remords" chez l'ancien maître-chien. "Il n'y a pas de culpabilité, c'est de l'effondrement narcissique", insiste-t-elle.

"Une manipulation consciente"

Aux experts psychologues et psychiatres qui s'évertuent à comprendre son passage à l'acte, Nordahl Lelandais déclare avoir eu une "hallucination", au moment où il a porté les coups à Maëlys : il voit le visage du caporal Arthur Noyer, qu'il avait tué quelques mois plus tôt. Une version à laquelle les parties civiles ne souscrivent pas, mais que la défense soutient. Il y a "la thèse de l'affabulateur qui joue du cinéma et la thèse de la dissociation", résume l'avocat de l'accusé. La psychologue penche pour la deuxième : Nordahl Lelandais "est dans une autre réalité à ce moment-là, tout en étant tout à fait conscient". Son confrère Raphaël Loiselot, qui lui succède à la barre, nuance un peu : "Il dit qu'il y a Maëlys, et tout à coup Arthur Noyer surgit, et c'est pour ça qu'il la tue... Je pense plutôt qu'il y a le mouvement de violence. Il la tue et, ensuite, il voit Arthur Noyer."

Mais l'expert psychiatre entendu lundi en fin d'après-midi n'est pas du même avis. "Ces hallucinations n'ont pas eu lieu", tranche le Dr François Danet, qui a travaillé sur le profil de Nordahl Lelandais avec ses confrères Jean Cantérino et Marc Lavie. Les trois hommes ont rencontré l'accusé six fois, quatre en 2018 et deux en 2019, ensemble, séparément ou en binôme. "Il essaie de nous convaincre qu'il présentait un trouble délirant aigu pour nous entraîner du côté de l'irresponsabilité pénale", analyse François Danet. "Le fait-il sciemment ?", s'enquiert la présidente de la cour d'assises, Valérie Blain. "Sur ce point précis, oui", répond l'expert.

"Nordahl Lelandais n'est pas psychotique, il n'est pas schizophrène, pas halluciné."

François Danet, psychiatre

devant la cour d'assises de l'Isère

"C'est une manipulation consciente, insiste le psychiatre. Une hallucination, au sens clinique du terme, ce n'est pas ça. Il y a plutôt une réminiscence."

"Une personnalité clivée de type pervers"

Alors, avec quels termes définir l'accusé ? Magali Ravit souligne son "sentiment de toute-puissance", accentué par "un père défaillant et absent" d'un côté et "une mère qui le surestimait" de l'autre. Raphaël Loiselot relève chez l'accusé une "image grandiose" de lui-même. Nordahl Lelandais présente une "personnalité un peu exceptionnelle sur le plan de l'organisation", avec des traits "psychopathiques, de perversité narcissique et psychotiques", d'après lui. "Les trois à la fois, c'est très rare", souligne-t-il. Il ajoute que l'accusé "cherchait des objets sexuels pour satisfaire ses pulsions", y compris des enfants. Pour tous les experts, le "clivage" est le mot-clé. Outre "la question des penchants pédophiles", Nordahl Lelandais présente une "personnalité clivée de type pervers", résume le Dr Danet, qui constitue sa "dangerosité criminalisée". Mardi matin, le psychiatre Patrick Blachère ne dit pas autre chose à la barre : "On voit qu'il est capable de se cliver."

Nordahl Lelandais renvoie une image sympathique, ça lui permet de vivre avec la partie sombre de sa personnalité.

Patrick Blachère, psychiatre

devant la cour d'assises de l'Isère

Or, en creux, se pose la question de son avenir et d'une éventuelle réinsertion. "Est-ce qu'un pervers, ça se soigne ?", demande tout de go Fabien Rajon, l'avocat de la mère et de la sœur de Maëlys, au psychiatre. "Oui. Nous préconisons que Nordahl Lelandais puisse s'inscrire dans une expression émotionnelle, sans s'effondrer, sans risque suicidaire", répond l'expert. Un "chemin étroit", que l'accusé n'avait pas emprunté en 2019. "La remise en question n'était pas encore enclenchée", observe le psychiatre.

Qu'en est-il aujourd'hui ? Lundi, au terme d'une longue journée d'audience ponctuée de termes ardus, la présidente de la cour d'assises a invité Nordahl Lelandais à réagir. L'accusé s'est levé, a ôté son masque et s'est exprimé d'un ton monocorde : "J'ai bien compris qu'il fallait faire un long travail, et je m'y engage. J'ai bien compris qu'il fallait que je reprenne depuis le début."

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