L'article à lire pour comprendre le procès des attentats de janvier 2015

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Une femme dépose une bougie devant l'Hyper Cacher, porte de Vincennes (Paris), le 16 janvier 2016, plus d'un an après l'attentat terroriste perpétré dans l'épicerie. (BERTRAND GUAY / AFP)

A partir du 2 septembre, et pendant environ deux mois et demi, la justice va se replonger dans les attaques sanglantes perpétrées en janvier 2015 par les frères Kouachi et Amedy Coulibaly, qui ont fait 17 morts et marqué la France à jamais.

Il est historique. Le procès des attentats des 7, 8 et 9 janvier 2015, à Charlie Hebdo, à Montrouge (Hauts-de-Seine) et dans l'Hyper Cacher de la porte de Vincennes, s'ouvre mercredi 2 septembre, après un report lié au coronavirus. Quatorze accusés, soupçonnés à des degrés divers de soutien logistique aux trois terroristes tués, les frères Chérif et Saïd Kouachi, ainsi qu'Amedy Coulibaly, comparaissent devant la cour d'assises spéciale de Paris jusqu'au 10 novembre. Franceinfo vous explique tous les enjeux de cette audience fleuve.

>> RECIT. "Une course contre la montre" : de "Charlie Hebdo" à l'Hyper Cacher, sur les traces d'Amedy Coulibaly

Ce procès est-il celui de la tuerie de "Charlie Hebdo" ?

Oui, mais pas seulement. Rappelons les faits : le mercredi 7 janvier 2015, vers 11h30, deux hommes cagoulés et lourdement armés pénètrent dans les locaux de Charlie Hebdo. Les membres de l'hebdomadaire satirique sont en pleine conférence de rédaction. En quelques secondes, le duo tue Elsa Cayat, Cabu, Tignous, Georges Wolinski, Philippe Honoré, Michel Renaud, Bernard Maris, Mustapha Ourrad, Charb et le policier qui assurait sa protection, Franck Brinsolaro. Un peu plus tôt, un agent de maintenance de l'immeuble, Frédéric Boisseau, a été froidement abattu.

Les auteurs de la tuerie sont identifiés quelques heures plus tard : il s'agit de Chérif et Saïd Kouachi. Ils s'enfuient et exécutent un policier, Ahmed Merabet. Leur cavale se poursuit jusqu'à une imprimerie de Dammartin-en-Goële (Seine-et-Marne). Le vendredi 9 janvier 2015, à 16h56, ils sortent des locaux et tirent sur les forces de l'ordre. Le GIGN réplique et blesse mortellement les deux terroristes, qui se réclament d'Al-Qaïda au Yémen.

En parallèle, un autre homme, Amedy Coulibaly, sème la terreur. Lui revendique une appartenance au groupe Etat islamique. Le 8 janvier 2015, vers 8 heures, il assassine Clarissa Jean-Philippe, une policière municipale à Montrouge (Hauts-de-Seine). Deux employés de la mairie sont grièvement blessés. Le terroriste est introuvable jusqu'au lendemain, quand il ouvre le feu dans l'épicerie Hyper Cacher, porte de Vincennes à Paris. Au total, il tue quatre personnes et en prend 26 en otage, libérées saines et sauves lors de l'assaut. Amedy Coulibaly, lui, meurt sous les balles des forces d'intervention. Ce procès est donc celui des personnes soupçonnées d'avoir prêté main-forte, de près ou de loin, aux frères Kouachi, et surtout à Amedy Coulibaly, dans le but de commettre ces attaques.

Qui sont les individus jugés ?

Quatorze accusés sont renvoyés devant la justice. Un premier cercle de personnes ont été interpellées après l'analyse de la téléphonie du terroriste et la découverte de leur ADN, ou de leurs empreintes digitales, sur des armes. On y retrouve deux accusés qui ont rencontré Amedy Coulibaly au début des années 2010, lorsqu'il était incarcéré à la prison de Villepinte : Nezar Mickaël Pastor Alwatik et Amar Ramdani. Ce dernier est soupçonné d’avoir fourni des armes au terroriste de l'Hyper Cacher avec le concours de deux autres hommes qui seront également jugés lors de ce procès, Saïd Makhlouf et Mohamed-Amine Fares. Il y a aussi Willy Prévost, qui connaît Amedy Coulibaly depuis l'enfance : les deux hommes ont grandi dans le même quartier à Grigny (Essonne). Comme lui, la plupart des accusés démentent avoir eu connaissance des intentions terroristes d'Amedy Coulibaly.

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Un autre accusé, Ali Riza Polat, a également rencontré Amedy Coulibaly à Grigny. Ce délinquant multirécidiviste, radicalisé en 2014, apparaît à tous les stades de la préparation des attentats. Son écriture a notamment été identifiée sur une liste, dans laquelle il demande le prix d'explosifs, de détonateurs, de munitions et de chargeurs de kalachnikov.

Le document a été retrouvé chez un accusé belge, Metin Karasular. Gérant de garages, ce dernier fait partie du deuxième cercle de mis en cause, ciblés pour leur implication supposée dans le volet armes du dossier. Metin Karasular est soupçonné d'avoir fourni un arsenal aux terroristes avec Michel Catino, son ami et voisin en Belgique. Les deux hommes ont eu plusieurs contacts avec deux autres accusés, Abdelaziz Abbad et Miguel Martinez.

Si l'enquête a permis d'identifier le réseau d'Amedy Coulibaly, il n'en est pas de même pour les frères Kouachi. La justice manque d'éléments pour mettre en cause d'éventuels complices et commanditaires dans l'attaque de Charlie Hebdo. L'arrestation inespérée du jihadiste français Peter Chérif, un cadre d'Al-Qaïda au Yémen, en décembre 2018, a contraint les juges à disjoindre ce volet de l'enquête de celui des attentats de janvier 2015. L'instruction est toujours en cours et pourrait aboutir à un autre procès.

Seront-ils tous présents au procès ?

Non. Trois accusés sont visés par un mandat d'arrêt et manquent à l'appel : les frères Mohamed et Mehdi Belhoucine, ainsi qu'Hayat Boumeddiene, épouse religieuse d'Amedy Coulibaly. Le trio a rallié les rangs du groupe terroriste Etat islamique cinq jours avant la tuerie de Charlie Hebdo. Hayat Boumeddiene apparaît, pour la dernière fois, le 2 janvier 2015, sur des images de vidéosurveillance de l'aéroport de Madrid, aux côtés de Mehdi Belhoucine. Ils s'apprêtent à prendre un avion pour Istanbul, d'où ils rejoindront la Syrie. 

Hayat Boumeddiene est-elle toujours vivante ? Dans une audition face à un juge d'instruction, en mars, une jihadiste rentrée en France affirme l'avoir croisée sous une fausse identité, en octobre 2019, dans l'immense camp syrien d'Al-Hol, selon France 2. Mais elle reste introuvable et sera donc jugée par défaut, tout comme les frères Belhoucine. Selon des informations obtenues par les enquêteurs, les deux hommes auraient été tués en Syrie : l'aîné, Mohamed Belhoucine, serait mort au combat début 2016, le cadet dès le printemps 2015. Mais les décès ne peuvent être officiellement confirmés.

Que reproche-t-on aux accusés ?

Les accusés encourent des peines allant de dix de prison à la réclusion criminelle à perpétuité. La majorité d'entre eux sont jugés pour "association de malfaiteurs terroriste en vue de la préparation d'un ou plusieurs crimes".

Deux personnes sont soupçonnées d'être davantage impliquées dans la préparation de ces attentats : Mohamed Belhoucine et Ali Riza Polat, les seuls à être jugés pour complicité d'"actes de terrorisme". Ils encourent donc la peine maximale. L'instruction a permis d'établir que le premier avait écrit la prestation d'allégeance au groupe Etat islamique retrouvée en possession d'Amedy Coulibaly à l'Hyper Cacher. Il a aussi créé des adresses mail permettant au terroriste de recevoir des instructions.

Le second, ami d'Amedy Coulibaly depuis 2007, apparaît comme la cheville ouvrière du dossier. Il est le point de contact entre plusieurs accusés, que ce soit dans le volet logistique ou le volet armes. Si aucun lien entre Ali Riza Polat et les frères Kouachi n'a pu être établi, les magistrats estiment qu'il leur a apporté une assistance opérationnelle, via Amedy Coulibaly. Ainsi, les enquêteurs pointent son rôle dans la recherche et la fourniture des armes, munitions et explosifs utilisés lors des trois attaques, et pas seulement à Montrouge ou à l'Hyper Cacher.

De son côté, Hayat Boumeddiene est accusée d'avoir réalisé des escroqueries pour se procurer des voitures et l'argent nécessaire à l'achat d'armes et de matériel pour les attentats. Elle est donc renvoyée devant la justice à la fois pour "financement du terrorisme" et "association de malfaiteurs terroriste en vue de la préparation d'un ou plusieurs crimes". Elle risque 30 ans de réclusion criminelle.

Un seul accusé comparaît libre : Christophe Raumel. S'il reconnaît avoir participé à l'achat de matériel et d'un véhicule en compagnie de Willy Prévost, il n'a jamais été en contact direct avec Amedy Coulibaly. Les magistrats ont donc établi qu'il ne pouvait avoir connaissance du projet terroriste et l'ont renvoyé devant la justice pour simple "association de malfaiteurs". 

Qui sont les parties civiles ?

Plus de 200 personnes se sont constituées partie civile, d'autres pourront le faire au cours du procès. Il s'agit, pour la plupart, des proches des personnes tuées lors des attentats, de tous les otages de l'Hyper Cacher et des personnes blessées par les terroristes (dans les locaux de Charlie Hebdo, les rues de Montrouge, dans une station-essence de Villers-Cotterêt ou à l'imprimerie de Dammartin-en-Goële). L'Association française des victimes du terrorisme figure aussi parmi les parties civiles, à l'instar de la commune de Montrouge et de plusieurs collègues du policier Ahmed Merabet.

Qu'attendent-elles de ce procès ?

Toutes les parties civiles n'envisagent pas toutes l'audience de la même façon. Beaucoup sont encore traumatisées. "Ce procès est une usine pour pas grand-chose, si ce n'est une condamnation symbolique. On ne va rien apprendre d'extraordinaire et cela ne soulagera personne", estime l'avocat Laurent Hazan. Ce dernier représente un homme pris en otage à l'Hyper Cacher qui ne souhaite pas assister à l'audience. Il est resté en France, mais d'autres sont partis en Israël après les attentats.

Suzanne Alcindor, la tante de Clarissa Jean-Philippe, hésite encore. "Si ça pouvait ramener Clarissa, je dirais oui. Mais ça va raviver de mauvais souvenirs. Chaque année, les commémorations font mal", souffle-t-elle. "Ce qui s'est passé est irréparable. Peu de gens peuvent comprendre, quand bien même on arriverait à le raconter", considère avec douleur la sœur de François-Michel Saada, tué par Amedy Coulibaly à l'Hyper Cacher. En revanche, le ressenti du directeur adjoint du magasin est un peu différent. Il assistera au procès de temps en temps. "Il veut avoir le sentiment que justice passe, il souhaite des condamnations même si les principaux auteurs sont morts", affirme son avocat, Franck Serfati.

D'autres, encore, attendent des réparations pécuniaires à la hauteur du traumatisme subi. Cependant, le volet indemnitaire fait l'objet d'une autre procédure, auprès du Fonds de garantie des victimes des actes de terrorisme et d'autres infractions.

Pourquoi ce procès est-il historique ?

Avant tout parce que c'est le deuxième procès organisé pour un attentat jihadiste commis en France. Le premier s'était tenu à l'automne 2017, pour les tueries perpétrées par Mohammed Merah, à Toulouse et à Montauban, cinq années plus tôt. Le terroriste avait été tué pendant l'assaut du Raid, mais Fettah Malki, délinquant de droit commun qui lui avait fourni une arme, ainsi que le grand frère de Mohammed Merah, Abdelkader Merah, considéré comme son "mentor", avaient été renvoyés devant la justice. Relaxé en première instance du chef de complicité, Abdelkader Merah a finalement été reconnu coupable en appel et condamné à 30 ans de réclusion criminelle en 2019. Une peine définitive depuis le rejet de son pourvoi en cassation, en avril dernier.

Le procès a une autre dimension historique. Pour la première fois, en France et pour des faits de terrorisme, l'audience sera filmée. La captation d'images et d'enregistrements lors des procès est en principe interdite en France. Mais depuis la loi Badinter de 1985, elle peut être autorisée si cela "présente un intérêt pour la constitution d'archives historiques de la justice". Le Parquet national antiterroriste a fait une demande en ce sens, qui a été acceptée par la cour d'appel de Paris le 8 juillet.

Une audience étalée sur deux mois et demi, quatorze accusés, plus de 200 parties civiles, des dizaines d'avocats et des mesures de sécurité drastiques… C'est aussi pour des raisons logistiques que ce procès s'annonce hors normes. Par conséquent, la cour d'assises spéciale de Paris siégera au nouveau tribunal de Paris, porte de Clichy, et non, comme à l'accoutumée, dans le palais de justice de l'île de la Cité.

J'ai eu la flemme de tout lire, vous me faites un résumé ?

Mercredi 2 septembre, un procès historique s'ouvre devant la cour d'assises spéciale de Paris : celui des personnes soupçonnées, à des degrés divers, d'avoir apporté un soutien logistique aux frères Kouachi et à Amedy Coulibaly, auteurs des attaques terroristes perpétrées en janvier 2015 à Charlie Hebdo, à Montrouge et dans l'Hyper Cacher.

Quatorze personnes figurent parmi les accusés. Hayat Boumeddienne, Mohamed et Mehdi Belhoucine semblent parmi les plus impliqués dans la préparation de ces attentats, mais ils sont absents et seront jugés par défaut. Ali Riza Polat est donc le seul accusé présent renvoyé pour "complicité d'actes de terrorisme". Les autres sont jugés pour "association de malfaiteurs terroriste criminelle", à l'exception d'un accusé, qui comparaît libre. Certains encourent la réclusion criminelle à perpétuité. Plus de 200 personnes se sont constituées partie civile dans ce procès, prévu pour durer jusqu'au 10 novembre.

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