Récit franceinfo Législatives 2022 : ces quelques jours de négociations qui ont permis à la gauche de s'unir, après des années de querelles

La France insoumise a conclu des accords politiques avec les trois autres principaux partis de gauche que sont Europe Ecologie-Les Verts, le Parti socialiste et le Parti communiste français. Les tractations ont accouché, dans la douleur, d'une Nouvelle Union populaire écologique et sociale.

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Jean-Luc Mélenchon, chef de file de La France insoumise, et Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste, à Paris, le 1er mai 2022. (ALEXANDRE BRE / HANS LUCAS / AFP)

Et soudain, les images du confidentiel passage Dubail, dans le 10e arrondissement de Paris, inondèrent les écrans des chaînes d'information en continu. C'est là, au siège de La France insoumise (LFI), que les discussions entre les partis de gauche se sont en partie tenues, pendant une dizaine de jours et presque autant de nuits. Elles ont débouché, mercredi, sur une Nouvelle Union populaire écologique et sociale. Le feu vert du Conseil national du Parti socialiste (PS), dans la soirée du jeudi 5 mai, a posé le dernier étage de cette fusée arc-en-ciel pour les élections législatives des 12 et 19 juin prochains.

Sous cette bannière d'un nouveau genre se rassemblent, outre La France insoumise, Europe Ecologie-Les Verts (EELV), le PS et le Parti communiste français (PCF), désormais tournés vers le même objectif : obtenir une majorité à l'Assemblée nationale dans un mois et demi pour installer Jean-Luc Mélenchon à Matignon, comme le mentionnent noir sur blanc les différents communiqués publiés après des négociations aussi âpres qu'attendues, faites d'intox et de revirements.

Après des contacts informels pendant toute la campagne et des courriers restés sans réponse, les tractations débutent officiellement dans l'entre-deux-tours de l'élection présidentielle. Si la députée LFI Mathilde Panot assure, le dimanche 17 avril, que le "refus" de dialoguer avec le PS est "définitif", son mouvement se montre moins fermé à cette idée. "Nous réaffirmons notre volonté d'échanger avec toutes celles et tous ceux qui le souhaitent, sans volonté hégémonique ni exigence de ralliement", déclare l'intergroupe parlementaire de LFI, mardi 19 avril. Ce soir-là, le Conseil national du PS adopte une résolution qui ouvre la porte à des discussions avec l'ensemble des forces de gauche.

Les "points incontournables" de La France insoumise

Les négociations ont déjà débuté avec EELV, en coulisses, depuis quelques semaines. Elles s'intensifient pendant l'entre-deux-tours. "Les discussions se déroulent dans des conditions incroyablement favorables", se réjouit Jean-Luc Mélenchon, de passage au Festival du livre, à deux jours du second tour. Au lendemain de la réélection d'Emmanuel Macron, le Conseil fédéral des écologistes, l'équivalent du parlement du parti, valide la recherche d'un accord pour les législatives.

Avec les communistes, les choses sont un peu plus compliquées. Le PCF pousse pour inclure les socialistes dans l'union en construction à gauche, ce qui déplaît à LFI. Il y a cependant une éclaircie : les différences de programme sont vite oubliées. "La question du nucléaire ne sera pas dans le contrat de législature", annonce Fabien Roussel, lundi 2 mai.

Cela tombe bien : la question de l'énergie ne fait en effet pas partie des "points incontournables" avancés par Manuel Bompard, avant le début des discussions. Parmi ceux-ci figurent "la retraite à 60 ans, le blocage des prix, la VIe République, la planification écologique", met en garde le bras droit de Jean-Luc Mélenchon, le 24 avril. D'autres éléments sont davantage discutés, comme le rapport à l'Europe, avec les écologistes. Lors d'une conférence de presse, le 27 avril, les négociateurs EELV assurent que la question de la désobéissance à certains traités européens est un des points majeurs qui restent à trancher.

Un 1er-Mai aussi intense qu'historique

Ce jour-là, les socialistes entrent en piste. Mais point d'éléphants du PS dans les couloirs de LFI : François Hollande, Bernard Cazeneuve ou Jean-Christophe Cambadélis ne cessent de s'opposer au rapprochement avec une gauche radicale qu'ils ont tant décriée. "Négocier avec des gens de notre propre camp qui nous tirent dans le dos, ce n'est pas très confortable, retrace Sébastien Vincini, l'un des négociateurs socialistes. Le mercredi, tout le monde s'observe. Mais, très vite, on se rend compte qu'on parle la même langue, qu'on est de la même génération, entre 30 et 40 ans." Dans un premier temps, l'équipe d'une dizaine de négociateurs "insoumis" est agréablement surprise par les positions du Parti socialiste, qui accepte sans broncher de défendre la retraite à 60 ans, la VIe République ou le retrait de la loi El Khomri, vestige du quinquennat Hollande.

Les négociateurs du Parti socialiste arrivent au siège de La France insoumise, le 27 avril 2022. (CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP)

C'est ensuite que ça se complique. Vendredi midi, le PS suspend sa participation aux négociations. La direction du parti met en avant les attitudes "hégémoniques" de LFI. Le soir-même, dans Le JDD, Jean-Luc Mélenchon pointe "la culture permanente de la défaite" de ses partenaires de gauche. Le climat se détériore au début du week-end, fixé par beaucoup comme le dernier délai pour conclure. Et hormis un accord conclu jeudi 28 avril avec Génération.s, le parti créé par Benoît Hamon et membre du pôle écologiste, rien n'est prêt.

L'approche du 1er-Mai change tout, sous l'impulsion, notamment, de Jean-Luc Mélenchon. Officiellement absent des groupes de travail, celui qui a demandé aux électeurs de l'élire Premier ministre supervise les négociations. "Si on vous dit qu'il va lâcher quelque chose, c'est une blague", s'amuse alors un écologiste. Mais finalement, le dimanche, "il sort de sa réserve", relate une cadre de LFI.

"Le but, c'était jusque-là de faire pression, mais après avoir passé la nuit de samedi à dimanche à négocier, Jean-Luc Mélenchon a compris que ça coinçait et qu'il fallait faire quelque chose."

Une cadre de La France insoumise

à franceinfo

D'habitude plutôt syndical que politique, le défilé du 1er-Mai laisse cette fois-ci les responsables de gauche mettre en scène leur unité nouvelle. Quatorze ans après avoir claqué la porte du Parti socialiste pour se lancer dans l'aventure du Parti de gauche, ancêtre de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon serre la main d'Olivier Faure, premier secrétaire du PS, autour d'une nuée de caméras, signe que la gauche est revenue au centre du jeu, médiatique du moins.

Le candidat malheureux à la présidentielle croise même Sandrine Rousseau dans un café du quartier Voltaire, à Paris. Après cet échange inopiné, l'intéressée est rassurée : "J'ai insisté sur la nécessité du mot 'écologique' dans la bannière et il m'a dit que ça serait le cas", confie-t-elle à franceinfo. Le nom de cette alliance inédite, la Nouvelle Union populaire écologique et sociale, a pourtant été discuté tardivement, dimanche soir, assurent plusieurs négociateurs. Depuis le bureau de Manuel Bompard, Julien Bayou, numéro un écologiste, réunit son Conseil fédéral pour faire valider l'accord, ce qui est chose faite vers minuit.

Alors que LFI avait fixé une date butoir à la fin de semaine pour aboutir à un accord entre les différents partis, les discussions se prolongent en début de semaine suivante. Les socialistes sont revenus à la table des négociations samedi soir, après une journée de pause. "J'ai eu peur que ça échoue sur les circonscriptions", confie Laurent Baumel, l'un des négociateurs PS. Initialement, les "insoumis" proposent une trentaine de circonscriptions aux socialistes, qui en demandent une centaine. Les allers-retours entre les négociateurs et leurs groupes de travail sont incessants. Au total, une trentaine de personnes ont travaillé sur l'accord entre LFI et le PS, côté socialiste.

Avec le PS, un accord aux aurores

L'état-major communiste, lui, avance plus rapidement avec l'entourage de Jean-Luc Mélenchon. Les programmes sont très proches et le PCF est assuré de récupérer les circonscriptions de ses députés sortants pour constituer un groupe parlementaire. Un accord est trouvé dans la journée du mardi 3 mai, et officialisé en fin d'après-midi.

Du côté des principaux partis de gauche, il ne reste plus que le PS à rallier. Les cadres de LFI mettent la pression sur leurs homologues socialistes, mardi midi. "Ils n'auront pas le nombre de députés qu'ils espéraient. Ils sont un peu trop gourmands", tacle Eric Coquerel devant les journalistes. Les circonscriptions, c'est justement tout l'objet de ces discussions finales entre les deux parties. Chaque camp formule des propositions, que l'autre doit examiner, modifier et renvoyer, deux ou trois heures plus tard. Finalement, la répartition des circonscriptions aboutit au petit matin, un peu avant 7 heures, mercredi 4 mai. Dans la foulée, Corinne Narassiguin, numéro deux du PS, confirme aux cadres socialistes un accord de principe. 

Alors que le pôle écologiste a récupéré 100 circonscriptions et le PCF 50, le PS doit se contenter d'une investiture dans seulement 12% des 577 circonscriptions. "On n'a pas obtenu ce qu'on voulait, mais à un moment, il fallait qu'on y aille", glisse un cadre PS entre soulagement et frustration.

Vers un éclatement du Parti socialiste ?

Après cette première étape, les discussions entre socialistes et "insoumis" ne sont pas finies. Il faut désormais se mettre d'accord sur la formulation de l'accord final, notamment sur l'Europe, un point crucial des négociations sur le programme. "On a repris le projet pendant deux, trois heures", confirme Laurent Baumel côté socialiste. Publié dans l'après-midi, le communiqué ménage les deux camps : "Du fait de nos histoires, nous parlons de désobéir pour les uns, de déroger de manière transitoire pour les autres. (...) La mise en œuvre de notre programme partagé conduira nécessairement à des tensions, à constater des contradictions", est-il écrit.

Immédiatement, plusieurs cadres du PS condamnent cet accord. François Hollande le "récuse", tandis que son ancien Premier ministre, Bernard Cazeneuve, fait savoir dans la soirée qu'il quitte le parti. Les proches de l'ancien chef de l'Etat tentent de préparer le coup d'après, si l'accord est entériné jeudi 5 mai, avec des dissidents déjà déclarés. La présidente de la région Occitanie, Carole Delga, annonce qu'elle soutiendra la campagne de trois socialistes dissidents dans l'Hérault. Et plusieurs présidents de fédération dénoncent publiquement cet accord avant le Conseil national de jeudi soir.

Rien n'y fait : dans cette instance du parti, où les prises de parole s'enchaînent, les partisans de l'accord l'emportent sur leurs opposants avec 62,3% des voix. Stéphane Le Foll, maire du Mans et opposant à Olivier Faure, s'est proposé de "conduire la campagne" des dissidents PS, en donnant rendez-vous à la gauche le 16 juillet, pour "reconstruire une autre gauche". D'ici là, la gauche représentée par la Nupes aura-t-elle porté Jean-Luc Mélenchon à Matignon ?

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