"Gilets jaunes" : quel rôle joue la violence dans l'histoire des mouvements sociaux ?

La 18e journée de manifestation des "gilets jaunes" à Paris, samedi, a été marquée par une nouvelle série de heurts et de saccages, alors que le grand débat touche à sa fin. Interview avec l'historienne Michelle Zancarini-Fournel, spécialiste des mouvements sociaux.   

Un kiosque à journaux dégradé après le 18e samedi de manifestation des \"gilets jaunes\", à Paris, le 16 mars 2019. 
Un kiosque à journaux dégradé après le 18e samedi de manifestation des "gilets jaunes", à Paris, le 16 mars 2019.  (PHILIPPE LOPEZ / AFP)

L'avenue des Champs-Elysées porte encore, mardi 19 mars, les stigmates des attaques de la 18e journée de mobilisation des "gilets jaunes". Avec les images du saccage du Fouquet's et de commerces en feu, Paris a renoué, samedi, avec les épisodes les plus violents du mouvement des "gilets jaunes".

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Comment expliquer ce regain de violences et de destructions alors que s'achève le grand débat national voulu par Emmanuel Macron pour s'extirper de la crise des "gilets jaunes" ? Quel rôle joue cette violence dans le mouvement, et plus largement dans l'histoire des mouvements sociaux en France ? Franceinfo a interrogé Michelle Zancarini-Fournel, historienne des mouvements sociaux et auteure de l'ouvrage Les luttes et les rêves. Une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours (La Découverte, 2016). 

Franceinfo : Comment peut-on qualifier la violence observée depuis le début du mouvement des "gilets jaunes", à l'aune de la violence déjà observée dans l'histoire des mouvements sociaux en France ?  

Michelle Zancarini-Fournel : On ne peut dissocier les violences du mouvement des "gilets jaunes" de la stratégie et de la tactique du maintien de l'ordre, et de l'usage de l'armement des forces de police. Par ailleurs, il s'agit d'un processus évolutif, une dynamique des violences qui comptabilise l'expérience des manifestants semaine après semaine. Il y a eu, samedi dernier, une forme de délégation de la violence de certains "gilets jaunes" à des éléments type black blocs, qui n'implique pas une participation directe, mais une forme d'approbation comme seul moyen efficace pour se faire entendre. La majorité des "gilets jaunes" ne se livre pas à des actes de violence, mais on peut faire le constat que la plupart des manifestants ne s'opposent pas aux actions violentes de petits groupes et ne veulent pas quitter le terrain puisqu'ils et elles sont venus parfois de loin pour manifester leur colère. Ceci est vrai dans toute l'histoire des mouvements sociaux, de l'Ancien régime au XXIe siècle. 

La violence politique est-elle une tradition dans le mouvement social français ? 

On peut faire le constat que dans les mouvements populaires, la violence est toujours une réponse à une situation considérée comme insupportable et injuste. On oublie souvent que la Révolution française, socle de notre régime politique, a commencé par des violences dans la rue, la destruction des barrières d'octroi à Lyon le 2 juillet 1789, et au premier chef le 14 juillet avec la prise de la Bastille, aujourd'hui célébrée comme la fête nationale. 

Quelles sont les variables qui déterminent la légitimité – aux yeux de l'opinion publique – de l'utilisation de la violence au sein des mouvements sociaux ?  

Le degré d'acceptation de la violence est évidemment variable dans les sociétés. La légitimer est le résultat de plusieurs facteurs : quand un grand nombre se reconnaît dans les revendications du mouvement social – ce qui a été le cas pour les "gilets jaunes", au moins jusqu'en janvier 2019 et ensuite la manière dont la violence est utilisée et répercutée de part et d'autre.

On peut prendre l'exemple du 24 mai 1968 : l'opinion publique était jusque-là favorable aux manifestations étudiantes et aux grévistes, mais tout bascule après des affrontements particulièrement violents et les deux morts  le commissaire Lacroix à Lyon et un jeune homme à Paris qui sont attribuées aux manifestants. On apprendra bien plus tard que ce dernier a en fait été tué par un éclat de grenade offensive de la police et pas poignardé par la "pègre manifestante", comme l'avait dénoncé le lendemain le ministre de l'Intérieur.

La nouveauté aujourd'hui, c'est la diffusion des informations sur les réseaux sociaux, en particulier les images des blessés graves, et la diffusion sur tout le territoire national et dans le monde entier, en boucle sur les chaînes d'information en continu, des images des lieux symboliques de la France attaqués et brûlés. Ces images ont à coup sûr un impact fort sur l'opinion publique, même si elles tranchent avec la figure plus rassurante qu'ont présentée les "gilets jaunes" sur les ronds-points.  

Quelles ont été les stratégies déployées par l'Etat français pour faire face aux éruptions de violence dans les mouvements sociaux ?

Aujourd'hui, depuis la mort de Malik Oussekine lors des manifestations étudiantes de 1986, le maintien de l'ordre a globalement  tenté d'éviter les contacts directs et les forces de l'ordre ont été formées à la gestion des manifestations. Mais il y a encore eu des morts, comme Rémi Fraisse, qui a été atteint par une grenade offensive dans une manifestation contre le barrage de Sivens, en octobre 2014. D'où l'usage du LBD, le lanceur de balles de défense qui tient les manifestants à distance, condamné à la fois par le Défenseur des droits, Jacques Toubon, dès décembre 2017 et par la Haute-Commissaire aux droits de l'homme de l'ONU, Michelle Bachelet. 

Les violences ont-elles, historiquement, eu un rôle déterminant pour favoriser les avancées sociales ?  Et inversement, y a-t-il des violences qui ont nui aux mouvements ?  

C'est une question très compliquée, à laquelle il ne peut y avoir de réponse générique. Peu de temps avant le déclenchement de la Commune de Paris, le 18 mars 1871, Karl Marx écrivait dans Le Capital, publié en 1867, que "la violence est accoucheuse de toute vieille société qui est enceinte d'une nouvelle". Il faut chaque fois analyser le contexte, les forces en présence, les positions et actions des protagonistes, et garder à l'esprit que les changements peuvent avoir lieu à plus ou moins long terme. L'émeute n'est pas forcément émancipatrice, mais les changements de régime sont advenus le plus souvent à la suite d'épisodes violents, y compris la Ve République, née du coup d'Etat à Alger le 13 mai 1958.