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Grand entretien "L'expression, ce n'est pas l'information" : quelle place pour le dessin de presse aujourd'hui ?

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Propos recueillis par - Clément Parrot
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 14 min.
Un montage de caricatures et de dessins de presse signés Louis Duschesne, Plantu, "Charlie Hebdo", Coco, François Guillon, Louison, Riss, Miguel Medina, Nicolas Pinet et Tignous.  (LEEMAGE VIA AFP / PIERRE-ALBERT JOSSERAND / FRANCEINFO)

La polémique autour d'un dessin de Xavier Gorce publié par "Le Monde" a relancé des débats concernant la liberté d'expression, la place des réseaux sociaux et le rôle des dessinateurs de presse.

Xavier Gorce ne travaillera plus pour Le Monde. Le dessinateur n'a pas supporté les excuses présentées par la direction de la rédaction du journal au sujet de l'un de ses dessins sur l'inceste. Le croquis avait provoqué une vague d'indignation, notamment sur les réseaux sociaux. Après la démission du dessinateur, le 20 janvier, de nombreuses voix ont alors pris sa défense, au nom de la liberté d'expression. Pour prendre un peu de recul et comprendre les enjeux de ce débat, franceinfo a choisi d'interroger Jean-Marie Charon, sociologue spécialiste des médias. 

Franceinfo : Après la nouvelle polémique autour d'un dessin publié par Le Monde, est-ce que la France a, selon vous, un problème avec le dessin de presse ?

Jean-Marie Charon : Pour commencer, l'expression "dessin de presse" véhicule aujourd'hui plusieurs sens. La caricature est une forme de dessin de presse, mais celui-ci dépasse la caricature. Si on prend le dessin qui a posé problème au Monde, on voit que ce n'est pas une caricature. On a quelque chose qui repose essentiellement sur les mots prononcés par des personnages qui ne sont pas caricaturés, puisque ce sont toujours les mêmes, quels que soient les dessins, des manchots en l'occurrence.

Il y a un certain nombre de débats, notamment en raison de ce qui s'est passé aux Etats-Unis en 2019 avec le New-York Times [qui a décidé d'arrêter les caricatures politiques dans ses éditions internationales après une publication controversée], mais j'ai l'impression qu'on garde en France un attachement au dessin de presse. Ce qui change la donne, c'est l'environnement de la presse, tout cet univers des réseaux sociaux, dans lequel on va pouvoir trouver des dessins qui ne sont pas forcément des dessins de presse, même s'ils sont produits par des dessinateurs de presse.

Quelque chose m'a frappé dans la récente discussion à propos du dessin publié par Xavier Gorce : il s'agit de la question de la liberté d'expression, qui vient s'entrechoquer avec la logique éditoriale, qui doit me semble-t-il rester première. Il y a une responsabilité éditoriale qui revient au média et qui peut interférer avec la manière dont le dessinateur de presse va lui-même travailler. On retrouve le phénomène dans le traitement de l'actualité. Par exemple, dans les mouvements sociaux, certains témoins utilisent les mêmes outils que les journalistes et vont mettre en ligne du contenu. Mais un média travaille à l'intérieur d'un cadre qui est sa logique éditoriale, avec un filtre et de la vérification.

Les polémiques autour des dessins de presse sont-elles un phénomène nouveau ou une habitude avec ce format ?

Le format n'a jamais cessé d'évoluer, mais il y a toujours eu une forme de tension. Les dessins interviennent souvent comme des éléments dans un certain nombre de débats politiques ou de société. Jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, lorsqu'on reprend un certain nombre de journaux, on trouve des dessins à relents antisémites ou racistes. On peut être surpris de voir qu'à l'époque de tels dessins puissent avoir été publiés, y compris dans des journaux qui nous paraissent fréquentables.

Une caricature sur l'affaire Dreyfus en couverture du journal "Le Grelot", le 14 novembre 1897. (LEEMAGE / AFP)

Il y avait à la fois une plus grande violence et une plus grande tolérance à la violence, qui peuvent surprendre aujourd'hui, dans les dessins comme à l'écrit. Il faut dire qu'on était beaucoup plus dans une presse d'opinion, d'engagement. Mais on est surpris de voir le niveau d'invective de certains éditoriaux, et d'un certain nombre d'articles. Parfois quand on évoque la violence de nos sociétés, on a perdu un peu l'image de ce qu'ont pu être certaines périodes, si on regarde par exemple l'entre-deux-guerres ou la période de l'affaire Dreyfus.

Quelles sont les limites de la liberté d'expression pour un dessinateur de presse ?

La notion de liberté d'expression, qu'on retrouve dans les textes de la Révolution française mais surtout dans la loi de 1881, est une liberté qui s'applique à des médias, et non à des individus. Ce n'est pas le journaliste qui est dans sa position d'exprimer sa liberté, mais son média. On a une difficulté avec ça, et peut-être encore plus aujourd'hui avec les réseaux sociaux. On a du mal à intégrer que le journaliste n'est pas un intellectuel qui dit ce qu'il pense. Il intervient dans un collectif qui est la rédaction et dans un lien de subordination. La loi de 1881 le dit explicitement lorsqu'elle parle des questions de responsabilité.

Il peut y avoir ainsi des tensions, parfois des polémiques, entre d'une part le journaliste et sa manière de concevoir le traitement d'une information, et d'autre part sa hiérarchie qui représente le responsable éditorial. Dans le cadre du dessin de presse, cela se double du fait qu'il s'agisse d'une personne qui se considère indépendante et qui est un créatif. D'ailleurs, les dessins de presse se retrouvent dans un certain nombre d'expositions. Donc, il y a une discussion nécessaire avec ce créatif à qui on demande de réagir à l'actualité, de manière cohérente avec la ligne de son journal.

Vous avez été rédacteur en chef de la revue Médiaspouvoirs, une revue de réflexion sur les médias, et avez travaillé avec des dessinateurs. Comment décide-t-on de publier ou non un dessin ? Quel est le processus ?

A Médiaspouvoirs, je travaillais à l'époque avec Tignous [dessinateur mort assassiné lors de l'attentat contre Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015]. Je me souviens que pour chaque exemplaire de la revue, en fonction du dossier, il arrivait avec tout un éventail de dessins et on discutait avec lui, de celui qui nous paraissait le plus intéressant ou celui qui, au contraire, nous posait des problèmes. Parfois, on se faisait expliquer le dessin, inversement parfois on expliquait davantage le dossier. Cela me paraît être la relation normale qui devrait s'établir entre une publication et l'un de ses collaborateurs.

J'ai été frappé par le fait que le dessin qui a fait débat au Monde n'ait pas donné lieu à un choix de la part de la rédaction en chef. Généralement, un dessinateur présente un certain nombre de dessins qui correspondent à l'actualité, comme l'a raconté Plantu à de nombreuses reprises pour expliquer son travail au Monde. Il est possible que le numérique – les réseaux sociaux mais aussi l'accélération que représente le numérique – conduise à prendre moins de précautions. J'ai l'impression que pour Le Monde, il est question de revenir sur le processus [voir les explications du journal après la démission de Xavier Gorce].

Dans votre relation avec les dessinateurs de presse, qu'est-ce qui vous a paru le plus difficile en tant que rédacteur en chef ?

Je n'avais pas eu l'habitude de travailler avec des dessinateurs, et ce qui m'a beaucoup frappé dans mon expérience à Médiaspouvoirs, c'est l'émotivité. Il y avait plusieurs dessinateurs, mais j'ai surtout en tête des discussions avec Tignous. Je ne sais pas si c'est le cas de tous les dessinateurs, mais il y avait une dimension émotive beaucoup plus forte autour des dessins, qu'on ne retrouve pas face à quelqu'un qui vous apporte un papier.

Le dessinateur Tignous, le 29 janvier 2012, à Paris. (STEVEN WASSENAAR / HANS LUCAS / AFP)

Le rejet de certains dessins était beaucoup plus difficile à gérer en termes d'émotions. Je pense qu'il y a une dimension de création beaucoup plus importante et une mobilisation certainement au niveau psychique qu'on retrouve moins chez un journaliste qui va s'exprimer par du texte, de la vidéo ou du son.

Quelles sont les limites juridiques qui se posent à un dessin de presse ?

En France, on a des textes qui sont extrêmement restrictifs à l'égard du dessin de presse, en tant qu'illustration de l'actualité. On est l'un des pays où l'on n'a pas le droit de restituer par le dessin les circonstances d'un crime, par exemple. Ce sont des textes qui datent du XIXe siècle, car on a eu dans notre histoire le sentiment que le dessin avait une puissance d'évocation, une capacité à conduire à la répétition des faits. On a donc voulu s'en protéger, d'où le fait de proscrire ces dessins. A l'époque, il s'agissait de suppléments illustrés de la presse populaire sur des faits divers.

Paradoxalement, à côté de ces textes restrictifs, il y a une plus grande tolérance dans la jurisprudence pour le dessin de presse que pour le texte, avec l'idée qu'on peut se permettre d'aller plus loin. Si vous êtes caricaturé par un dessin dans une situation qui vous paraît insultante et que vous poursuivez le journal pour diffamation ou injure, vous allez vous retrouver devant un juge qui va vous expliquer que vous êtes face à un dessin caricatural et donc qu'il y a une tolérance supérieure parce que le lecteur sait bien que le dessin en rajoute. Vous n'aurez sans doute pas la possibilité d'obtenir réparation. 


Et quelles sont les limites déontologiques ?

Je ferais plutôt référence à l'éthique de l'information. Il faut essayer de voir dans quelle mesure on ne va pas trop loin dans l'atteinte à la personne. Il y a une dimension d'évaluation autour du respect de la personne qui n'est pas toujours très simple. On sait qu'en matière de dessin de la presse, on peut aller plus loin, mais jusqu'à quel point ? Le dessinateur lui-même a souvent bien ça en tête, et son interlocuteur de la rédaction doit également penser à cette problématique.

Qu'est-ce qui différencie, selon vous, un dessin de presse réussi d'un dessin raté ?

Il y a tout un éventail. Je pense qu'il y a déjà des dessins qui ne rendent pas bien compte de l'actualité, qui font un peu des contresens ou qui déforment la lecture d'une situation ou d'un événement... donc ça, je pense que ça fait partie des ratages. Il peut aussi y avoir du mauvais goût, et probablement à certains moments des effets d'humour voulus par l'auteur qui ne vont pas être partagés.

Tignous disait : "Un dessin réussi prête à rire. Quand il est vraiment réussi, il prête à penser. S'il prête à rire et à penser, alors c'est un excellent dessin." La notion de réflexion vous paraît-elle également importante ?

Je ne l'aurais pas mieux formulé. Pour une revue comme pour un quotidien, l'intérêt de recourir au dessinateur de presse, ce n'est pas simplement d'avoir un sourire ou une respiration, c'est effectivement d'arriver à obtenir, lorsque c'est réussi, une réflexion qui va condenser toute une partie de ce que la rédaction avait envie de faire passer. C'est une délégation formidable, quelque chose que le dessinateur se voit confié de vraiment important.

Mais il y a aussi le risque de choquer ou d'être incompris. Comment éviter ce piège ?

On ne peut pas l'éviter. Il faut toujours se souvenir que dans la réception d'un contenu, il n'y a pas simplement ce que l'auteur a voulu faire passer, mais aussi le fait que chacun d'entre nous, nous arrivons avec nos propres bagages, nos a priori, nos systèmes de valeur, nos tabous. A priori ce choc se produit moins dans le cadre traditionnel d'un média qui s'adresse à son public, parce qu'il y a un partage de valeurs, un contrat de lecture. Par ailleurs, le dessin de presse va se situer dans tout un environnement éditorial, il n'est pas complètement indépendant de l'ensemble de la page dans laquelle il se situe. En revanche, quand on sort de ce cadre-là, avec des dessins qui vont se retrouver sur les réseaux sociaux, on n'a plus ce partage de valeurs. 

"Tout un chacun va se retrouver face à ce contenu avec ses a priori, son système de valeurs, et va procéder à un décryptage du dessin qui va peut-être choquer, révolter."

Jean-Marie Charon

à franceinfo

Le phénomène peut être encore amplifié à une échelle internationale, avec des traditions culturelles, des grilles de lecture qui peuvent être différentes. La chercheuse israélienne Tamar Liebes a réalisé des travaux sur ce thème. Elle a étudié la perception de la série télévisée Dallas, qui a fait le tour du monde, avec des analyses personnage par personnage. C'est très intéressant de voir que la lecture du caractère des personnages change complètement, selon les pays, selon un certain nombre de références culturelles.

Je pense que le dessin de presse se confronte au même phénomène. Ce qui se passe entre un média et son public ne se situe pas entièrement du côté du média, il y a toute une partie qui vient du public lui-même. On ne peut pas contrôler la réception du public, surtout lorsque le dessin devient, avec les réseaux sociaux, un objet qui va circuler et rencontrer des publics qui n'ont pas du tout la même familiarité.

Quel rôle doit jouer l'éducation aux médias ?

Plus ça avancera, plus nous aurons besoin de l'éducation aux médias. On a besoin de davantage comprendre les contextes dans lesquels sont produits les contenus. Là par exemple, avec l'affaire Xavier Gorce, j'ai été un peu surpris de cette manière d'invoquer, pour certains, la liberté de l'information. L'expression, ce n'est pas l'information. L'information, c'est un travail collectif dans lequel il y a des procédures de vérification, de mise en perspective, de respect de principes déontologiques... Dans l'univers de l'expression, c'est d'abord ce que l'individu a envie de faire passer comme message. En France, on a un peu de mal là-dessus.

La Révolution française a probablement sa responsabilité. Pendant cette période, on ne parlait pas de liberté d'information, mais de liberté d'expression. C'est un moment où la presse se libère complètement. En quelques mois à Paris, plusieurs centaines de journaux sont publiés, souvent par des individus isolés. Du coup, dans un premier temps, en France, la presse c'est d'abord l'expression. Ce n'est pas du tout la conception anglo-saxonne, où très tôt il y a la notion d'information, avec la nécessité d'exprimer différents points de vue dans le même média, avec un idéal d'objectivité.

En France, on est resté longtemps centré sur cette notion de liberté d'expression. Et les réseaux sociaux ont été incontestablement l'occasion de voir cette valeur rebondir, alors qu'avec le développement de l'audiovisuel, on s'était progressivement habitué à l'information. Il me semble qu'il y a un retour de la conception selon laquelle la valeur principale serait l'expression. Mais pour moi, on a d'abord un besoin d'information, surtout avec l'émergence de supports qui permettent de véhiculer toutes sortes de contenus.

N'existe-t-il pas un risque de censure ou d'autocensure pour les dessinateurs ?

Dans tout travail de responsable éditorial, il y a la prise en compte de la manière dont le public va accueillir le contenu. C'est un peu facile de dire à la direction de la rédaction du Monde qu'elle n'aurait pas dû tenir compte des réseaux sociaux. Un journal ne peut pas ignorer la manière dont son public, et le public plus globalement, réagit à un contenu. On doit être d'autant plus vigilant à un certain nombre de valeurs sur les réseaux sociaux que l'on se trouve dans un environnement où tout circule, et où certaines valeurs comme la vérification, la hiérarchisation ne dominent pas.

Selon vous, le dessin de presse a-t-il encore un avenir dans les médias ou est-il amené à se raréfier ?

C'est très compliqué d'anticiper sur les évolutions éditoriales. Je trouverais dommageable que le dessin de presse disparaisse des contenus d'information, car c'est une manière d'aider à penser, de concentrer les idées. On peut noter que le dessin de presse est largement utilisé dans la presse jeunesse et qu'il a su parfois se renouveler sur l'imprimé. Si on regarde certains Mook, comme Zadig ou XXI, ils ont su redonner au dessin de presse des dimensions qu'on ne lui donnait plus, avec du reportage, de l'enquête. Cela prouve que le dessin de presse n'est pas monolithique et qu'il sait évoluer.

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