Financement de groupes armés en Syrie : quatre questions sur les aveux du cimentier Lafarge

Le géant suisse des matériaux de construction a admis, jeudi, avoir "indirectement" financé, en 2013 et 2014, des groupes armés en Syrie, pour maintenir en activité sa cimenterie, en pleine guerre civile.

La cimenterie Lafarge située au nord de la Syrie, le 27 février 2017.
La cimenterie Lafarge située au nord de la Syrie, le 27 février 2017. (DANIEL RIFFET / PHOTONONSTOP)

LafargeHolcim plaide coupable. Le géant suisse des matériaux de construction a reconnu, jeudi 2 mars, avoir "indirectement" financé des groupes armés en Syrie, en 2013 et 2014, pour maintenir en activité sa cimenterie dans ce pays déchiré par la guerre civile. Des aveux qui soulèvent plusieurs questions.

Comment Lafarge s'est retrouvé mêlé au conflit syrien ?

La cimenterie en cause est située dans le nord-ouest de la Syrie, à Jalabiya, à 150 km au nord-est d'Alep, l'une des villes au cœur du conflit syrien entre le régime de Bachar Al-Assad, les rebelles syriens et les jihadistes.

Le site industriel est rachetée en 2007 par le Français Lafarge, qui a, depuis, fusionné avec le Suisse Holcim. L'usine représente l'un des investissements étrangers les plus importants jamais consentis en Syrie en dehors du secteur pétrolier : les trois ans de travaux ont coûté environ 680 millions de dollars.

La cimenterie est mise en route en 2010, un an avant le début du soulèvement contre le régime syrien. Alors que la guerre civile fait rage, le géant maintient son site en activité. En septembre 2014, l'organisation jihadiste Etat islamique (EI) finit toutefois par en prendre le contrôle.

La cimenterie du groupe Lafarge en Syrie.
La cimenterie du groupe Lafarge en Syrie. (DANIEL RIFFET / PHOTONONSTOP / AFP)

Quels soupçons pèsent sur le cimentier ?

Le Monde révèle l'affaire en juin 2016. Le quotidien affirme que Lafarge a missionné un intermédiaire pour obtenir de l'EI des laissez-passer pour ses employés aux checkpoints. D'après le journal, le siège de Lafarge à Paris était au courant de ces négociations.

Le journal évoque un laissez-passer estampillé du tampon du groupe jihadiste, permettant aux camions de circuler pour approvisionner le site, et laissant supposer le paiement de taxes. Il mentionne l'intervention d'intermédiaires et de négociants visant à vendre au cimentier du pétrole raffiné par l'EI.

Une enquête de "L'Œil du 20 heures" de France 2 confirme ces informations, en novembre 2016. Ainsi, lorsqu'en 2013, l'EI prend le contrôle des puits de pétrole à proximité de l’usine - pétrole nécessaire pour faire tourner la cimenterie - l’entreprise aurait fait appel à des fournisseurs locaux, eux-mêmes en affaires avec les jihadistes. Dans un e-mail obtenu par France 2, un intermédiaire en lien avec les fournisseurs demande à être payé.

Comment se défend l'industriel ?

Jeudi matin, LafargeHolcim a reconnu, en partie, les faits et a tenté de se justifier dans un communiqué. Alors que le conflit prenait de l'ampleur, "la détérioration de la situation politique en Syrie a entraîné des défis très difficiles quant à la sécurité, aux activités de l'usine et aux employés", explique le groupe.

Aussi, entre les "menaces pour la sécurité des collaborateurs" et les "perturbations dans les approvisionnements nécessaires pour faire fonctionner l'usine et distribuer ses produits", la filiale locale de Lafarge a tenté d'amadouer les diverses "factions armées" qui contrôlaient ou tentaient de contrôler les zones autour de la cimenterie.

La filiale locale de Lafarge a "remis des fonds à des tierces parties afin de trouver des arrangements avec un certain nombre de ces groupes armés, dont des tiers visés par des sanctions", détaille LafargeHolcim. Toutefois, une enquête interne "n'a pas pu établir avec certitude quels étaient les destinataires ultimes des fonds au-delà des tierces parties concernées", assure le groupe.

"Rétrospectivement, les mesures prises pour poursuivre les activités de l'usine étaient inacceptables", admet le groupe. "Les responsables des opérations en Syrie semblent avoir agi d'une façon dont ils pensaient qu'elle était dans le meilleur intérêt de l'entreprise et de ses employés, ajoute-t-il. Néanmoins, l'enquête révèle des erreurs de jugement significatives en contradiction avec le code de conduite alors en vigueur."

Le groupe est-il inquiété par la justice ?

Depuis octobre 2016, le cimentier est visé par une enquête préliminaire ouverte après une plainte de Bercy. Le ministère de l'Economie accuse notamment LafargeHolcim d'avoir enfreint les sanctions édictées par l'Union européenne contre le régime de Bachar Al-Assad et plus généralement l'interdiction de toute relation avec les organisations terroristes présentes en Syrie.

Des ONG ont, elles aussi, saisi la justice. Dans sa plainte, Sherpa vise plus largement des faits de financement du terrorisme, de complicité de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité, de mise en danger délibéré d'autrui, d'exploitation du travail d'autrui et de négligence.