Grève à EDF : pourquoi la décision de l'Etat de vendre davantage d'électricité à bas prix fait des étincelles chez les salariés

L'Etat, actionnaire principal d'EDF, lui a ordonné de vendre plus d'électricité à prix cassé à ses concurrents, afin de limiter l'envolée de la facture pour les particuliers et les entreprises. Mais EDF dénonce un manque à gagner important, qui met en danger son avenir.

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La centrale nucléaire de Golfech (Tarn-et-Garonne), le 6 janvier 2022. (JEAN-MARC BARRERE / HANS LUCAS / AFP)

Branle-bas de combat chez EDF. Les salariés du géant de l'énergie sont appelés à faire grève, mercredi 26 janvier, après la demande de l'Etat, actionnaire majoritaire de l'entreprise, de vendre davantage d'électricité à prix réduit à ses concurrents. Objectif : limiter à 4% l'augmentation des tarifs réglementés de l'électricité en 2022. Ce volume passe donc exceptionnellement de 100 à 120 térawattheures (TWh), toujours dans le cadre du mécanisme baptisé Arenh (Accès régulé à l'électricité nucléaire historique).

Pourquoi une telle mesure ? Depuis l'ouverture du marché à la concurrence, EDF doit vendre une partie de son électricité à un prix fixe (42 euros le mégawattheure) aux autres fournisseurs. Mais comme cette quantité d'électricité à prix cassé est limitée, ces fournisseurs doivent aussi aller se fournir à l'étranger. En raison de la flambée des prix ces derniers mois, cela leur revient donc très cher. Ce qui se répercute sur la facture du client. Sans intervention de l'Etat, le gouvernement affirme que 150 entreprises françaises très consommatrices d'électricité auraient pu fermer. Pourtant, la décision irrite jusqu'au PDG d'EDF, Jean-Bernard Lévy, qui a parlé, dans un message aux salariés, de "véritable choc". Franceinfo vous explique pourquoi elle ne passe pas.

Parce qu'elle coûtera 8 milliards à EDF

La vente d'un surplus d'électricité à prix cassé aux autres fournisseurs aura "un coût pour EDF compris entre 7,7 milliards et 8,4 milliards d'euros en fonction des prix de marché", selon le ministre de l'Economie, Bruno Le Maire, le 13 janvier, dans Le Parisien.

Or, cette importante manne financière, EDF en a besoin pour "investir dans ses projets, pour entretenir son parc actuel de production et dans de nouveaux moyens de production indispensables pour répondre aux besoins en électricité de la France et de l'Europe", explique sur franceinfo Amélie Henri, déléguée syndicale CFE-CGC Energie. Elle dénonce une "décision électoraliste", à moins de trois mois de la présidentielle. 

Déjà lourdement endetté, EDF fait en effet face à de nombreuses dépenses pour maintenir à flot son parc nucléaire vieillissant et investir dans les énergies renouvelables. Le gouvernement compte aussi sur l'entreprise pour racheter les activités nucléaires de General Electric et assurer la construction de futurs réacteurs EPR.

Parce qu'elle est considérée comme contre-productive à long terme

Pour la déléguée syndicale Amélie Henri, cette mesure est aussi "court-termiste". "Ne nous faisons pas d'illusions : cette mesure, qui a un coût pour EDF et pour l'Etat, c'est bien le contribuable qui en paiera la note dans les mois qui viennent."

"Au bout du bout, ceux qui vont payer, ce seront toujours les citoyens, au travers de leurs factures", estime aussi Fabrice Coudour, pour la CGT, à l'AFP, même si l'Etat a interdit à EDF de rattraper le coût de cette mesure en augmentant les tarifs en 2023. Le syndicaliste évoque aussi une forme de paiement différé à travers l'impôt. "Parce que s'il y a une recapitalisation, tous ces milliards dilapidés, le citoyen lambda les paie aussi."

Lors d'un déplacement fin janvier dans le nord de la France, la ministre de l'Industrie, Agnès Pannier-Runacher, a assuré qu'il n'était "pas question" de "fragiliser" EDF. "L'Etat actionnaire prendra ses responsabilités et sera aux côtés d'EDF pour faire en sorte qu'EDF traverse cette période et puisse renforcer sa situation", a-t-elle affirmé.

Parce que d'autres mesures étaient possibles

"C'est une décision totalement aberrante (...) qui va considérablement fragiliser EDF, sans rien résoudre à la problématique dans la durée", a aussi estimé, mercredi, Eric Kozlowski, délégué syndical CFE-CGC à la centrale nucléaire de Golfech (Tarn-et-Garonne). Pour lui, d'autres solutions existaient, comme une TVA ramenée à 5,5% sur le prix de l'électricité, contre 20% aujourd'hui.

Cette mesure, déjà mise en place en Espagne, est aussi défendue par l'association de consommateurs CLCV (Consommation, logement et cadre de vie), dans un communiqué paru à l'automne. Mais elle n'a pas les faveurs du gouvernement, en raison de son coût, alors que l'exécutif a déjà mis la main au porte-monnaie à hauteur de "15 milliards d'euros" pour limiter la hausse des prix de l'énergie, selon Bruno Le Maire.

Parce que l'entreprise fait déjà face à d'autres difficultés

Cette mauvaise nouvelle pour EDF intervient alors que le groupe est déjà aux prises avec d'autres difficultés. Il a annoncé le 12 janvier un énième retard sur le chantier du réacteur EPR de Flamanville (Manche), lancé fin 2007 pour une mise en service initiale prévue en 2012. Le chargement du combustible est désormais annoncé pour le deuxième trimestre 2023.

Fissures dans le béton en 2008, soudures à refaire, anomalies sur la cuve... Le chantier n'en finit pas d'accumuler les problèmes techniques et le coût est monté à 12,7 milliards d'euros, selon l'estimation d'EDF au 12 janvier. En 2006, ce réacteur était annoncé à 3,3 milliards d'euros.

Par ailleurs, EDF a prolongé en début d'année l'arrêt de certains de ses réacteurs nucléaires, où des problèmes de corrosion ont été identifiés. Dans certains cas, l'arrêt se prolongera jusqu'à la fin de l'année. Actuellement, sur les 56 réacteurs du parc nucléaire français, cinq sont à l'arrêt à cause de problèmes de corrosion identifiés ou soupçonnés sur un circuit de sécurité, et cinq autres sont à l'arrêt pour d'autres raisons.

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