Soldats tués au Mali : la France peut-elle se désengager du Sahel ?

La mort de deux militaires samedi relance une nouvelle fois le débat sur l'engagement français dans la région. Cette question reste en suspens, à quelques semaines d'un sommet attendu avec les pays du G5 Sahel.

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Un véhicule militaire de l''opération française Barkhane, le 27 mars 2019 au Mali. (DAPHNE BENOIT / AFP)

La force Barkhane a de nouveau été frappée au Mali. Deux soldats, un homme et une femme, sont morts dans une attaque à l'engin explosif artisanal, samedi 2 janvier, trois jours après la mort de trois militaires dans des circonstances similaires. Ce qui porte à 51 le nombre de soldats français tués en opérations au Sahel depuis 2013, selon l'état-major des armées à franceinfo.

Au total, 5 100 militaires sont engagés dans la région afin de lutter contre différents groupes terroristes qui y sévissent. Mais la question d'un futur désengagement occupe de plus en plus les esprits, alors qu'un nouveau sommet à N'Djaména (Tchad), dans les semaines qui viennent, réunira la France et ses partenaires du G5 Sahel (Mali, Niger, Burkina Faso, Mauritanie et Tchad), créé en 2017. "J'ai toujours dit et répété que nous n'avions pas vocation à rester éternellement mais le temps nécessaire pour que nos partenaires sahéliens et leurs armées, soutenus et accompagnés efficacement par la communauté internationale, soient capables de répondre eux-mêmes à la menace, ce qu'ils commencent à faire", a déclaré la ministre des Armées, Florence Parly, dans Le Parisien, le 3 janvier.

Un relais difficile à transmettre sur le terrain

La France, qui a envoyé l'an passé un renfort temporaire ("surge") de 600 militaires dans la région, pourrait commencer par rappeler ces effectifs, tout en misant sur une efficacité accrue des forces locales. "Notre objectif est de nous concentrer sur la région des 'trois frontières' [où se rencontrent les territoires du Mali, du Niger et du Burkina Faso], d'affaiblir les groupes terroristes, et surtout d'accompagner la montée en puissance des forces armées nationales", résume sur franceinfo Hervé Grandjean, porte-parole du ministère des Armées. Cette tâche est notamment confiée à la Mission de formation de l'Union européenne (EUTM), qui dispense des enseignements aux forces maliennes.

Mais ces efforts peinent encore à se traduire par des succès des différentes armées sahéliennes sur le terrain. En témoignent ces propos cinglants de l'ambassadeur malien Toumani Djimé Diallo, lors d'une audition au Sénat en février dernier.

"On a formé – excusez-nous – des armées excellentes pour les défilés militaires, mais absolument inadaptées à la guerre asymétrique d'aujourd'hui."

Toumani Djimé Diallo, ambassadeur du Mali en France

devant la commission des affaires étrangères du Sénat, en février 2020

Autre levier pour la France : convaincre ses partenaires européens de lui prêter main forte. L'arrivée de forces suédoises et tchèques en ce début 2021, en plus des forces estoniennes et françaises déjà présentes, fait aussi espérer une plus grande implication au sein de la task force Takuba, une alliance de forces spéciales qui connaît des débuts timides et ne devrait être pleinement opérationnelle qu'au premier semestre. Ce groupement, destiné à accompagner les Maliens au combat, est promu par Paris, qui cherche à internationaliser l'engagement militaire dans la région, comme l'expliquait récemment sur RFI François Lecointre, chef d'état-major des armées.

"C'est la première fois, grâce à Takuba, qu'on arrive à entraîner les Européens à s'engager dans des missions de combat qui comportent du risque, et c'est assez positif."

Le général François Lecointre, chef d'état-major des armées

sur RFI, le 14 décembre 2020

La force conjointe du G5 Sahel, la Minusma (ONU) – dont le mandat est limité au maintien de la paix – et des forces américaines complètent le panel des forces présentes dans la région. Mais pour l'heure, aucune armée ou alliance ne semble prête à endosser seule la lutte antiterroriste. Dans ce contexte, le général nigérien Oumarou Namata, commandant de la force conjointe du G5 Sahel, défendait encore fermement la présence de la force Barkhane au micro de RFI, début décembre.

"Barkhane permet de compenser les déficits de nos forces armées nationales (...) Pour nous, il serait [donc] prématuré d'envisager [une réduction de son format]."

Le général Oumarou Namata, commandant de la force conjointe du G5 Sahel

sur RFI, le 3 décembre 2020

Un retrait au profit d'actions ponctuelles ?

La stratégie sahélienne de la France vise à ce que "les Etats partenaires acquièrent la capacité d'assurer leur sécurité de façon autonome". En l'état, un désengagement de la France ferait figure de "reddition en rase campagne et [serait] un triomphe propagandiste et opérationnel pour les jihadistes", estime donc sur franceinfo le journaliste et essayiste Vincent Hugeux. Alors, stop ou encore ? "On est vraiment dans un dilemme de la tragédie classique, c'est-à-dire que la France ne peut ni partir brusquement ni rester indéfiniment."

Toutefois, certains chercheurs, comme Marc-Antoine Pérouse de Montclos, estimaient déjà il y a un an que Paris devrait annoncer un calendrier de désengagement, car la présence de la force Barkhane n'incite guère les gouvernements de la région à se réformer. "Les opérations de longue durée impliquant des effectifs nombreux doivent-elles demeurer la norme ? Je ne le pense pas", écrivait mi-décembre le député Thomas Gassilloud (groupe Agir) dans une tribune parue sur le site du Figaro. L'élu soulignait lui aussi un "risque de déresponsabilisation des pays aidés, qui voient affluer l'aide de toute part avec peu de conditionnalité". Il misait donc sur des "actions ponctuelles" et un "appui de la force conjointe G5 Sahel".

"Aujourd'hui, 80% des ennemis neutralisés le sont par des moyens aériens", estime par ailleurs Michel Goya, spécialiste de l'histoire militaire et de l'analyse des conflits, interrogé par France 2. Un retrait de militaires ne serait donc pas nécessairement synonyme de désengagement sur le terrain.

Un sommet décisif dans les prochaines semaines

Pour l'heure, toutes ces questions restent en suspens. Lors de sa visite-éclair au Tchad, pour le passage à la nouvelle année, le Premier ministre, Jean Castex, ne s'est pas exprimé sur le dossier. Il a simplement déclaré avoir "évoqué des pistes de renforcement de cette coopération" entre la France et le Tchad avec le président tchadien, Idriss Déby. L'objectif commun "est la lutte contre le terrorisme, que ce soit au Sahel", contre le groupe Etat islamique ou la nébuleuse d'Al-Qaïda, "ou dans la zone du lac Tchad" face à Boko Haram.

A cet égard, le prochain sommet de N'Djaména, en janvier ou février, est très attendu pour dessiner les futurs contours de l'intervention française au Sahel. Il y a un an, lors du sommet de Pau, les objectifs avaient été recentrés sur la zone dite des "trois frontières", avec plusieurs succès tactiques à la clé, notamment contre l'Etat islamique au Grand Sahara (EIGS). Cette année, l'amée française a également éliminé Bah ag Moussa, un haut responsable du Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (GSIM), affilié à Al-Qaïda. 

Dernière option, la piste politique. "Ce n'est pas uniquement avec des stratégies militaires qu'on pourra résoudre ce problème", estimait récemment sur franceinfo André Bourgeot, directeur de recherches émérite au CNRS. Face à la persistance des violences jihadistes, doublées de conflits intercommunautaires, les autorités de transition maliennes pourraient être tentées de négocier avec des groupes armés. "Ce n'est pas la position de la politique française, qui considère qu'on ne négocie pas avec les groupes jihadistes. Mais c'est susceptible d'évoluer."

La Mali évalue notamment l'intérêt d'organiser des pourparlers avec le GSIM. En revanche, Paris ne veut pas entendre parler de discussions entre les Etats du Sahel et les directions d'Al-Qaïda et du groupe Etat islamique.

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