Vrai ou fake Guerre en Ukraine : la France est-elle assez "indépendante en termes alimentaires" pour éviter les pénuries, comme le dit le gouvernement ?

Premier producteur agricole de l'Union européenne, la France ne devrait pas manquer de produits alimentaires de base, même si des hausses de prix sont attendues. La situation pourrait être plus tendue pour les agriculteurs, notamment pour l'alimentation du bétail.

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France Télévisions
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Un champ de blé à Chaâ (JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP)

Plus d'un mois après le début de la guerre en Ukraine, le monde "est en train de rentrer dans une crise alimentaire sans précédent", a alerté, jeudi 24 mars, Emmanuel Macron, en marge des sommets du G7 et de l'Otan. En effet, de nombreux pays dépendent de l'Ukraine et de la Russie, considérés comme les "greniers de l'Europe", pour leur approvisionnement en produits agroalimentaires, notamment en blé. Or, le conflit entrave les exportations, les productions étant bloquées dans les ports.

Le gouvernement français se veut cependant "très rassurant". "Il n'y a pas de risque de pénurie en France", a ainsi affirmé le ministre de l'Agriculture et de l'Alimentation, Julien Denormandie, sur RMC, le 24 mars. "On est indépendants en termes alimentaires, on produit notre alimentation", a renchéri le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal, le 28 mars sur LCP, se félicitant de cette "chance", de ce "luxe". Mais est-ce si sûr ?

Environ 20% d'aliments importés

La France est de loin le premier producteur agricole de l'Union européenne, relève un rapport d'information parlementaire publié en décembre. Elle représente encore à elle seule environ 18% de la production agricole européenne. La balance commerciale agricole française est également excédentaire depuis près d'un demi-siècle, notent les députés. Autrement dit : la France exporte plus de produits agricoles qu'elle n'en importe. La dernière fois qu'elle a été en déficit, c'était en 1976, année marquée par une grande sécheresse, qui avait obligé le pays à importer plus que d'habitude. 

Sans tenir compte des exportations, la production française de blé ou de maïs était ainsi suffisante pour couvrir la consommation des Français à plus de 150% en moyenne entre 2015 et 2019, selon FranceAgriMer, cité par le rapport parlementaire. Les productions de lait, de yaourts et de fromages couvraient elles aussi la consommation nationale à plus de 100%. Le ratio oscillait entre 94% et 100% pour les viandes bovine, porcine, de volaille et les œufs. Et il s'établissait à 90% et 84% pour les fruits et légumes frais. Sur cette période, France n'était très nettement importatrice que sur cinq types de produits – parfois pour des raisons évidentes : le riz (10%), les fruits exotiques et les agrumes (17%), les poissons (32%), le soja (40%) et la viande ovine (49%).

Des importations surtout intra-européennes

Toutefois, "on ne peut pas dire qu'on est complètement indépendants d'un point de vue alimentaire", relève Christophe Gouel, économiste à l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (Inrae). La France importe en effet environ 20% de sa consommation alimentaire, une dépendance qui a doublé en vingt ans et qui dépasse même les 50% dans certaines filières, constatent les députés, citant France Stratégie"La situation se dégrade depuis plusieurs années", soulignent les parlementaires, qui énumèrent quelques exemples. Plus de la moitié des fruits et légumes consommés en France sont importés, contre environ un tiers il y a vingt ans. Entre un tiers et 40% de la consommation française de volaille dépend d'importations, contre 13% en 2000. Un quart de la consommation de porc est également importée. Et plus de la moitié de la viande ovine consommée en France l'est également.

Mais ces importations françaises proviennent aux deux tiers de pays membres de l'Union européenne (hors Royaume-Uni), selon l'étude réalisée par FranceAgriMer. L'Espagne, la Belgique et l'Allemagne sont les trois principaux fournisseurs de l'Hexagone, suivies par les Pays-Bas et l'Italie. "Pour les fruits et légumes, on est très dépendants de pays comme l'Espagne ou les Pays-Bas", illustre l'économiste Christophe Gouel. Les premiers fournisseurs non européens de la France sont le Brésil et le Maroc, aux 9e et 10e places de ce classement.

"On dépend très faiblement de l'Ukraine et de la Russie."

Christophe Gouel, économiste à l'Inrae

à franceinfo

La Russie et l'Ukraine représentent certes à elles seules 15% de la production de blé et 30% des exportations mondiales de cette céréale, rappelle le chercheur Sébastien Abis auprès de France 24. Mais la France "reste la première puissance céréalière de l'Union européenne", renchérit Thierry Pouch, chef du service études et prospectives de l'assemblée permanente des Chambres d'agriculture. Elle produit chaque année environ 70 millions de tonnes de céréales, dont entre 35 et 40 millions de tonnes de blé, d'après le rapport parlementaire. "Notre production de blé, c'est un tiers pour notre consommation, un tiers pour l'alimentation animale et un tiers pour l'export", résume l'économiste Bruno Parmentier, ancien directeur de l'école supérieure d'agriculture d'Angers.

"Aucune raison qu'on manque de pain"

La France ne devrait donc pas rencontrer de difficultés d'approvisionnement pour les produits à base de blé. "Il n'y a aucune raison qu'on manque de pain, de farine ou de pâtes en France", rassure Bruno Parmentier. En revanche, l'envolée des cours du blé "va nous affecter au niveau des prix", complète Christophe Gouel. Car même si la France ne dépend pas du blé russe et ukrainien, les prix des céréaliers sont liés à la situation sur le marché mondial. A cela s'ajoute que "nous sommes dans un contexte de forte inflation, donc les prix dans les prochaines semaines vont augmenter", a reconnu le ministre de l'Agriculture. 

""Le consommateur commence déjà à sentir l'augmentation des prix sur son panier au supermarché, surtout sur le pain, la farine ou les biscuits."

Thierry Pouch, économiste

à franceinfo

Le prix de la baguette "va peut-être augmenter de cinq à dix centimes", sous l'effet de la hausse du prix du blé, mais aussi de l'énergie, prédit de son côté Bruno Parmentier. L'impact de ces hausses devrait cependant être relativement limité. "Les répercussions de la guerre en Ukraine sont avant tout perceptibles sur les prix de l'énergie et des carburants, qui pèsent davantage sur le budget des ménages, que sur les prix agricoles", expose l'économiste Christophe Gouel. 

Le tarif de l'huile de tournesol, dont l'Ukraine est le premier exportateur mondial, pourrait également grimper. Toutefois, "ce n'est pas une huile très coûteuse, donc ça ne va pas affecter beaucoup" le portefeuille des consommateurs, tempère Christophe Gouel. 

Des répercussions pour les agriculteurs

Les conséquences s'annoncent en revanche plus lourdes pour l'agriculture tricolore, "très dépendante de l'accès aux engrais", note Bruno Parmentier. Ces produits viennent en grande partie de Russie, premier exportateur d'engrais azotés, selon l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO). "Pour cette année, on avait des stocks d'engrais. Mais l'année 2023 risque d'être plus compliquée si le conflit s'enlise", s'inquiète Thierry Pouch. 

La France est par ailleurs fortement dépendante pour les protéines végétales, comme le soja et le tournesol, à la base de l'alimentation animale. Environ 40% de ces protéines sont importées, ce qui "constitue l'un des points les plus préoccupants au regard des enjeux d'autonomie alimentaire", relève le rapport parlementaire. Plus de la moitié des tourteaux de tournesol, notamment utilisés pour nourrir les ruminants, provient par exemple d'Ukraine, estime Thierry Pouch. 

Le manque d'approvisionnement en tourteaux ukrainiens "va augmenter le coût de l'alimentation animale et pénaliser l'élevage français", analyse Christophe Gouel. Pour aider les éleveurs, le gouvernement a promis une enveloppe de 400 millions d'euros dans le cadre de son plan de résilience.

Dans l'ensemble, les experts interrogés par franceinfo se veulent rassurants quant aux répercussions sur la France. A l'inverse, certains pays d'Afrique et du Moyen-Orient sont exposés "à de vrais risques de famine ou d'instabilité politique", pointe Thierry Pouch. L'Egypte, la Libye ou le Liban par exemple "dépendent entre 50% et 100% de la Russie et de l'Ukraine pour l'approvisionnement en blé", rappelle le spécialiste.

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