"Inadéquate et inappropriée" : une campagne choc contre l'homophobie indigne des militants LGBT

Diffusée dans plusieurs villes françaises, cette campagne aux slogans violents est destinée à lutter contre l’homophobie dans le monde, mais elle suscite de nombreuses réactions négatives dans la communauté LGBT. Les concepteurs des affiches assument le fait de vouloir "provoquer un maximum de réactions".

En France, des militants pour les droits des LGBT+ défilent contre la discrimination.
En France, des militants pour les droits des LGBT+ défilent contre la discrimination. (JULIEN MATTIA / NURPHOTO)

"Pour qu’une femme aime les hommes, rien ne vaut un viol collectif." Voici le slogan qu’ont découvert les passants de plusieurs grandes villes françaises, mercredi 15 août, sur plus de 1 000 panneaux publicitaires JC Decaux. “En Jamaïque, on viole les femmes pour les 'guérir' d’être lesbiennes”, sous-titre (en petits caractères) l’affiche. Lancée pour dénoncer l’homophobie, cette campagne de communication lancée par le magazine autrichien Vangardist, et signée par les agences de communication françaises Serviceplan et Mediaplus, est très critiquée par les militants LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels et trans).

"Vous imaginez ce que peut ressentir une femme lesbienne en lisant un tel slogan ?" Alice Coffin, cofondatrice de l’association française pour les journalistes LGBT, a été l’une des premières à réagir sur Twitter. "Je comprends très bien le principe marketing de choquer pour faire réagir. Mais sur ce type de sujets, le second degré n’a tout simplement pas sa place", explique-t-elle à franceinfo.

"Obliger le regard des passants à se poser"

Déployée dans plusieurs villes françaises, à Londres ou encore en Autriche, cette campagne, lancée par le magazine autrichien Vangardist, vise pourtant à dénoncer les comportements homophobes et violents que subissent les membres de la communauté LGBT dans certains pays. "L’objectif principal est simple : nous voulons obliger le regard des passants à se poser sur ces affiches, et provoquer un maximum de réactions", explique Alain Roussel, directeur de l’agence de communication Serviceplan, conceptrice de l’affiche.

Avec cette campagne, 'Vangardist' souhaite avant tout mettre en avant une opération de sensibilisation internationale.Alain Roussel, directeur de l'agence de communication Serviceplanà franceinfo

Derrière ces slogans coups-de-poing, le magazine autrichien espère mobiliser la population autour de l’initiative The Pink Triangle. "Ce projet invite à la signature d’une pétition mondiale visant à obtenir des Nations unies l’inscription des droits des personnes LGBTQI à l’article 2 de la Déclaration universelle des droits de l’homme", développe Serviceplan dans son communiqué.

"On peut prendre le message au premier degré"

Malgré cette intention "louable", la forme de cette campagne "pose plusieurs problèmes", estime Alice Coffin. "Au vu de la typographie utilisée, beaucoup de personnes prennent ce message au premier degré", s’inquiète-t-elle. "Cela fait plusieurs années que l’on retrouve des slogans réellement homophobes sur les murs publics, notamment depuis la Manif pour tous. Certains peuvent penser qu’il s’agit d’un message parmi d’autres, et être désorienté face à l’agressivité de ces propos." Egalement coprésidente de la Conférence européenne lesbienne, elle s’agace du caractère "inadéquat et inapproprié" du slogan. Pour elle, "pas la peine d'en rajouter".

Les violences faites contre les personnes lesbiennes ne sont-elles déjà pas assez choquantes comme ça ?Alice Coffin, cofondatrice de l'Association française pour les journalistes LGBTà franceinfo

Alain Roussel, lui, se défend de toute publicité "malsaine" : "On décrit des faits qui se sont réellement déroulés en Jamaïque, en essayant de marquer les passants." Le communicant comprend que ces affiches puissent choquer. "Mais si on est trop convenu, on n’arrive pas à provoquer la mobilisation escomptée, et si on est trop choquants, on peut avoir les effets inverses de ce qu’on visait au départ…"

"Tout cela n'arrive pas que chez les autres"

Sur les réseaux sociaux, plusieurs militants s'insurgent également d'une "dénonciation"  des actes homophobes commis dans d'autres pays, lorsque de nombreux comportements violents envers la communauté LGBT ont lieu en France. "L’un des éléments choquants, c’est également le fait de dire systématiquement : 'Ce n’est pas ici, c’est ailleurs'", explique Alice Coffin. Dénonçant les viols collectifs commis sur les femmes lesbiennes en Jamaïque, les affiches désignent aussi les tortures subies par les homosexuels dans des pays "situés à trois heures d'avion". "Pourquoi avoir besoin de cibler des pays lointains, de les montrer du doigt, quand les violences homophobes et lesbophobes peuvent être tout aussi rudes en France ?" s'interroge la militante.

"C’est un travail mondial avant tout, juge pour sa part Alain Roussel. Si on prend l’exemple de la Jamaïque, c’est que l’homophobie n’y est pas punie, et que ces violences ne sont jamais sanctionnées." Face aux demandes d’annulation et de suppression de la campagne par des militants, dont la European Lesbian Conference, le directeur de Serviceplan rappelle que ces affiches ne seront diffusées que durant une semaine. "J’aurais préféré une campagne moins agressive, regrette de son côté Alice Coffin. Il faudrait expliquer, donner des chiffres, commenter ce qui se passe en France."