Comment "Charlie Hebdo" n'a jamais cessé d'être une cible depuis la publication des caricatures de Mahomet en 2006

Une attaque à l'arme blanche a eu lieu, vendredi, devant les anciens locaux du journal, à Paris, alors que se déroule le procès des attentats mortels de janvier 2015. Et les journalistes de l'hebdomadaire reçoivent constamment des menaces.

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Une fresque en hommage aux membres de la rédaction assassinés en janvier 2015, rue Nicolas-Appert, dans le 11e arrondissement de Paris, où se trouvait le siège de "Charlie Hebdo". (AURELIEN MORISSARD / MAXPPP)

"Evidemment, on a l'impression que l'histoire se répète, mais elle ne peut pas se répéter." Dans les couloirs du tribunal judiciaire de Paris, lundi 14 septembre, Richard Malka improvise une conférence de presse en marge du procès des attentats de janvier 2015. L'avocat historique de Charlie Hebdo alerte sur les nouvelles menaces d'Al Qaïda visant le journal. Dix jours plus tard, les anciens locaux de l'hebdomadaire satirique, au 10 rue Nicolas-Appert dans le 11e arrondissement de Paris, sont le théâtre d'une attaque à l'arme blanche, vendredi 25 septembre. Deux salariés de l'agence audiovisuelle Premières lignes sont grièvement blessés alors qu'ils fument une cigarette sur le trottoir.

Si les motivations du principal suspect, interpellé rapidement, restent à déterminer, le parquet national antiterroriste s'est saisi de l'enquête. Et pour Paul Moreira, l'un des responsables de Premières Lignes, cette attaque ne doit rien au "hasard" : "Ce sont nos locaux. On a toujours été là. On était là pendant l'attaque de Charlie Hebdo. On a été parmi les premiers qui sont rentrés dans la pièce, on avait porté secours aux survivants. On constate qu'il y a le procès des attentats de janvier 2015, et que c'est le même immeuble. Il y a des gens qui pensent que c'est toujours les locaux de Charlie Hebdo."

Des menaces de mort depuis le début du procès 

Avec la republication des caricatures de Mahomet par l'hebdomadaire satirique à la veille de l'ouverture de l'audience, les menaces contre le journal se sont faites plus pressantes. "Depuis le début de ce procès, il n'y a pas une heure qui passe sans que Charlie Hebdo ne reçoive à nouveau des menaces par téléphone, par mails, par réseaux sociaux, a souligné Richard Malka. On est monté d'un cran dans la nuit de jeudi à vendredi avec ces nouveaux communiqués d'Al-Qaïda. Notre politique, c'est de ne jamais en parler, sauf que là c'est devenu public."

Ces menaces sont précises, elles sont travaillées, elles reprennent la charte graphique de 'Charlie Hebdo'. Elles visent des personnes expressément, leurs photographies sont diffusées, nous les prenons au sérieux.

Richard Malka, avocat de "Charlie Hebdo"

lors d'une conférence de presse


Les autorités aussi les prennent au sérieux. Selon nos informations, la protection du dessinateur Riss, d'Eric Portheault, l'ex-directeur général de Charlie Hebdo, et de Gérard Biard, le rédacteur en chef du journal, a été renforcée. Dans la salle d'audience, discrètement adossés au mur, le nombre d'"OS" (officiers de sécurité) entourant les journalistes et dessinateurs de Charlie augmente à vue d'oeil. Depuis le début du procès, près de 85 policiers sont chargés de leur protection. Marika Bret, responsable des ressources humaines du journal, a été obligée de quitter son domicile après des menaces : "C'était il y a une semaine, lundi dernier, en sortant du tribunal. Les officiers de sécurité m'ont annoncé que j'avais dix minutes pour préparer un sac et quitter mon domicile parce que ma sécurité n'y était plus assurée."

L'ancien immeuble n'était plus surveillé

Les nouveaux locaux du journal, dont l'adresse est tenue secrète, font aussi "l'objet d'une sécurisation renforcée avec garde statique depuis l'ouverture du procès", fait savoir la préfecture de police de Paris. "La sécurité bâtimentaire (sic) du site est extrêmement renforcée et fait l'objet de réévaluations régulières." Pourquoi ne pas avoir remis en place une surveillance de l'ancien site du journal, qui reste symbolique et qui accueille une fresque en hommage aux onze victimes tuées dans la rédaction ? Plusieurs responsables de l'agence Premières lignes s'interrogent. "J'ai demandé au préfet de police de nous dire pourquoi nous avons sous-évalué la menace dans cette rue, a commenté le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, vendredi au journal de 20 heures de France 2. Quand il y a eu un attentat, c'est qu'on aurait pu faire mieux, évidemment."

"Les locaux de la rue Nicolas-Appert ne sont plus occupés par Charlie depuis 2015, ils avaient fait l'objet de mesures de surveillance plusieurs mois après les attentats", s'est justifiée la préfecture de police de Paris.

L'ancien immeuble ne faisait l'objet d'aucune menace connue et les sociétés qui y sont actuellement hébergées n'ont fait état d'aucune menace à l'encontre de leur personnel.

La préfecture de police de Paris

à franceinfo

En matière de protection des personnes, c'est l'Unité de coordination de la lutte antiterroriste (Uclat), rattachée à la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), qui évalue la menace et donne le niveau d'alerte. "C'est un peu notre baromètre, notre curseur", explique Abdelhalim Benzadi, délégué syndical Alliance au SDLP, le service de la protection. Reste que les effectifs de ce service ne sont pas extensibles. Environ 600 policiers assurent la protection de 130 personnalités 24 heures sur 24, sans compter les missions gouvernementales. "Depuis 2015 et la vague d'attentats, on demande une hausse des effectifs pour absorber le nombre croissant de missions", plaide Abdelhalim Benzadi. Ces hommes de l'ombre cumulent plus de 3 millions d'heures supplémentaires.  

Une cible permanente depuis 2006

Le SDLP a perdu un des siens, Franck Brinsolaro, dans l'attentat contre Charlie Hebdo en 2015. L'officier assurait la protection de Charb lorsque les frères Kouachi ont fait irruption dans la rédaction et n'a pas eu le temps de riposter. "Entendre dire qu'il n'y avait pas de protection à Charlie, c'est oublier qu'un de nos frères d'armes est tombé", s'offusque Abdelhalim Benzadi.

Pendant le procès, des "dysfonctionnements" avant l'attentat, comme "les levées de surveillance", ont en effet été pointés de part et d'autre de la barre. Après l'incendie criminel qui a dévasté les locaux de Charlie Hebdo en 2011, cinq ans après la première publication des caricatures de Mahomet, la protection policière de Riss et Luz avait été levée en 2013. Seul Charb, dont la photo était publiée dans le magazine Inspire d'Al-Qaïda dans la péninsule arabique (Aqpa), avec la mention "Dead or alive" ("Mort ou vif"), bénéficiait encore d'une protection. Mais la voiture de police qui stationnait en bas du journal avait été retirée à l'automne 2014. "Lorsque j'ai été invitée à l'Elysée [après l'attentat de 2015], j'ai demandé pourquoi, a rapporté la mère du dessinateur devant la cour. On m'a dit : 'Vous savez, s'il y avait eu une voiture de police, ça n'aurait pas changé grand-chose tellement ils étaient déterminés'. Je passe sur cette réponse."

"Quand on s’expose dans les médias pour la liberté d’expression, on devient un symbole et Charb était devenu un symbole à abattre", a rappelé à la barre Marika Bret. Et l'attentat de 2015, qui a décimé la rédaction, n'a pas fait cesser les menaces.

Depuis cinq ans, certains ont un objectif : 'Il faut que soit terminé le travail des frères Kouachi'

Marika Bret, responsable RH à 'Charlie'

devant la cour d'assises spéciale

Aujourd'hui, Charlie Hebdo, "ce ne sont que vingt personnes. Il ne faut pas laisser cette équipe seule au front à porter ce combat. Le meilleur bouclier, c’est qu’il y ait cinq, dix, cinquante Charlie Hebdo pour qu’ils n’aient plus une cible sur le dos", a enjoint Richard Malka dans les couloirs du tribunal.  A l'initiative du journal, plus d'une centaine de médias français, dont Radio France et France Télévisions, ont signé, mercredi 23 septembre, une lettre ouverte pour défendre la liberté d'expression. L'attaque à l'arme blanche près des anciens locaux de Charlie est intervenue une semaine après. "Loin de nous terroriser, de tels évènements doivent nous rendre plus combatifs dans la défense de nos valeurs", a réagi la rédaction de l'hebdomadaire dans un communiqué. Riss avait prévenu, dans l'éditorial accompagnant la republication des caricatures : "Nous ne nous coucherons jamais. Nous ne renoncerons jamais."

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