"J'attends de comprendre l'incompréhensible” : au procès des attentats de janvier 2015, les questions sans réponse des parties civiles de "Charlie"

Pendant une semaine, la cour d'assises spéciale de Paris a entendu les survivants et les proches des victimes de la tuerie avant de donner la parole aux accusés. Mais la majorité d'entre eux appartiennent davantage au réseau d'Amedy Coulibaly qu'à celui des frères Kouachi. 

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La salle d'audience du procès des attentats de janvier 2015, à l'ouverture des débats, le 2 septembre 2020. (ELISABETH DE POURQUERY / FRANCEINFO)

On ne les avait pas entendus de la semaine. Presque oubliés. Les accusés du procès des attentats de janvier 2015 ont été invités à prendre la parole vendredi 11 septembre, au terme d'une semaine éprouvante consacrée aux témoignages des parties civiles de la tuerie de Charlie Hebdo. Les dix hommes présents dans le box et le onzième, qui comparaît libre, se sont levés chacun à leur tour pour réagir aux récits douloureux livrés à la barre ainsi qu'aux images du carnage projetées lundi devant la cour d'assises spéciale de Paris.

"C'était émouvant, c'était dur. On a vu les photos de Charlie, ce qu'il s'est passé", commence Willy Prévost. "Moi je suis musulman, mais je ne comprends pas comment on peut tuer au nom de Dieu, ça ne rentre pas dans ma tête", poursuit Metin Karasular. Véhément depuis le début des débats, le principal accusé, Ali Riza Polat, est passé en mode mezzo pour ce moment solennel : "Désolé pour mon comportement depuis le début. Je suis extrêmement désolé pour les familles, j'ai rien à voir avec ça, je me désolidarise de ce qu'ils ont fait les trois [les frères Kouachi et Amedy Coulibaly]."

"Je ne connaissais pas 'Charlie Hebdo'"

Tous condamnent les attentats et martèlent qu'ils ne connaissaient pas les Kouachi. "Je crache sur ces gens-là, sur les frères Kouachi que je ne connais même pas, sur Coulibaly, que je croyais connaître", se défend Nezar Pastor Alwatik.

Personne sur Terre ne mérite d'être assassiné et encore moins pour des dessins qui ont pour but de faire rire.

Nezar Pastor Alwatik, accusé

devant la cour d'assises spéciale de Paris

Les accusés assurent aussi avoir découvert Charlie Hebdo et son univers au cours de ces cinq jours. "Je pensais pas que j'allais rire, sourire pendant ce procès mais ça a été le cas", glisse Nezar Pastor Alwatik, en allusion aux dessins de Charb projetés pendant l'audience. Celui représentant une femme en burqa avec les fesses à l'air a particulièrement fait pouffer certains accusés sous leur masque. 

"Ce journal, je l'ai jamais lu", souligne depuis le box Amar Ramdani, qui se souvient seulement de Cabu dans le "Club Dorothée". L'accusé se dit particulièrement touché par le témoignage de Sigolène Vinson, épargnée par Chérif Kouachi. 

Avant la suspension, Marie-Laure Barré, avocate de plusieurs victimes, s'emporte face à la cour : "Je suis très mal à l'aise. Ils veulent se démarquer des terroristes. (…) Je veux rappeler que quand on fournit du matériel, quand on vend des armes et des kalach, c'est pas pour jouer au golf." Clameurs dans la salle, notamment du côté de la défense.

"Un puzzle auquel il manque des pièces"

Ce moment d'audience, beaucoup l'attendaient. Comme le souligne dans les couloirs du tribunal Antoine Comte, un autre avocat de la partie civile, "un procès, c'est le lieu de la réunion, un mélange violent, difficile et douloureux dont on peut tirer quelque chose". Or, depuis une semaine, les box vitrés semblaient avoir disparu des deux côtés de la barre. "C'est un procès par morceaux, un puzzle auquel il manque des pièces", déplore le conseil de plusieurs victimes.

C'est bien toute la difficulté de ce procès-fleuve, au moins dans sa première partie. La majorité des accusés appartiennent davantage au réseau d'Amedy Coulibaly, le terroriste de Montrouge et de l'Hyper Cacher. Cinq ans après, des zones d'ombre subsistent autour de la façon dont Chérif et Saïd Kouachi ont préparé l'attentat. Les juges ont ainsi préféré séparer ce volet de l'enquête, pour poursuivre les investigations sur leurs soutiens, et plus particulièrement sur Peter Cherif, cadre d'Al-Qaïda au Yémen, interpellé en décembre 2018. L'instruction, toujours en cours, pourrait aboutir à un autre procès. Faudra-t-il, alors, faire revenir toutes ces parties civiles à la barre ?

Laurent Léger, un ex-journaliste de Charlie Hebdo, qui a eu miraculeusement la vie sauve ce 7 janvier 2015, soulève la question. "Il y a quelque chose qui me chiffonne. On a quelqu'un qui fait l'objet d'une procédure distincte, qui sait peut-être des choses mais il n'est pas dans ce procès, fait-il observer. Comment ça va se passer le jour ou il sera jugé ? Il faudra reparler de Charlie ?" A un avocat de la partie civile qui lui fait remarquer que Peter Cherif sera entendu par visioconférence le 24 septembre, Laurent Léger rétorque : "Ce n'est pas pareil d'être entendu comme témoin et comme complice dans le box."

"J'attends d'y voir un peu plus clair"

"Qu'attendez-vous de ce procès ?" La question a été posée à chaque partie civile. Au-delà de l'effet cathartique, de la nécessité de raconter le traumatisme, de montrer les cicatrices, physiques et psychiques, de faire revivre les disparus, les 12 victimes des frères Kouachi, ces survivants, ces proches, ces familles disent toutes attendre des réponses.

Je vois bien que dans cette affaire il y a encore des mystères qui ne sont pas levés. J'attends que ce procès fasse la lumière sur la chaîne de responsabilités. Est-ce que vous allez pouvoir, monsieur le président, juger ceux qui sont là ? Je souhaite que ce soit le cas.

Laurent Léger, partie civile

devant la cour d'assises spéciale de Paris

"Je ne suis pas spécialiste du terrorisme, c'est ce qu'on appelle une nébuleuse, observe le dessinateur Riss, grièvement blessé dans l'attentat et toujours aux commandes de Charlie Hebdo. J'attends d'y voir un peu plus clair sur les tenants et les aboutissants pour mieux identifier qui a fait quoi, qui n'a pas fait, les responsabilités, comment fonctionne un attentat, comme ça se met en place, comme ça s'organise."

Chloé Verlhac, qui a rendu un hommage très touchant à son mari Tignous vendredi, ne dit pas autre chose : "Je suis là pour comprendre l'incompréhensible, comment cela a pu arriver. Les complicités, quelles sont les responsabilités et qui doit les porter." La veuve du dessinateur pointe, comme d'autres parties civiles, les "dysfonctionnements" avant l'attentat, comme "les levées de surveillance". Après l'incendie qui a visé Charlie Hebdo en 2011, la protection policière de Riss et Luz avait été levée en 2013 et la voiture de police qui stationnait en bas du journal retirée à l'automne 2014. "Lorsque j'ai été invitée à l'Elysée [après l'attentat], j'ai demandé pourquoi, rapporte la mère de Charb. On m'a dit : 'Vous savez, s'il y avait eu une voiture de police, ça n'aurait pas changé grand-chose tellement ils étaient déterminés'. Je passe sur cette réponse."

La seule qui s'est adressée directement aux accusés en répondant à cette question est la femme de Michel Renaud. Ce grand voyageur humaniste, invité par Cabu à la conférence de rédaction ce 7 janvier 2015, est tombé sous les balles des frères Kouachi. "Ce procès, c'est le procès des hommes et le degré de leur implication. J'espère qu'ils n'ont pas trop contribué, lance-t-elle, très émue, avant de jeter un regard vers le box. Mais surtout je suis avec les familles. Parce que nous les familles, nous avons affronté cette tragédie avec toute notre dignité."

Les accusés seront de nouveau interrogés mercredi 16 septembre sur les faits commis par les frères Kouachi. Le lendemain, la cour commencera à aborder les attentats perpétrés par Amedy Coulibaly, trois semaines après le début du procès.

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