"Je suis dans le post-trauma, j’y resterai toute ma vie" : à la barre, les cicatrices des survivants de l'attentat de "Charlie Hebdo"

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Simon Fieschi, webmaster de "Charlie Hebdo", le 9 septembre 2020 devant la cour d'assises spéciale de Paris, au procès des attentats de janvier 2015.  (ELISABETH DE POURQUERY / FRANCEINFO)

La cour d’assises spéciale de Paris a consacré les cinquième et sixième journées du procès à l’audition des parties civiles de l’attentat, des employés des locaux périphériques aux journalistes blessés ce jour-là. 

Il a tenu à témoigner debout, sa béquille posée à côté de la barre. Simon Fieschi, 36 ans, était le webmaster de Charlie Hebdo. Celui sur lequel les terroristes ont tiré en premier lorsqu'ils ont pénétré dans la rédaction du journal satirique ce mercredi 7 janvier 2015. "Pour ceux qui ont vu la vidéo, vous savez que ça a été extrêmement vite pour moi", commente le jeune homme brun aux petits yeux noirs, pull et jean sombres. La cour d'assises spéciale de Paris a diffusé un extrait de vidéosurveillance deux jours plus tôt. On y voit le webmaster tomber sous les balles des frères Kouachi. Deux exactement, dont l'une s'est logée dans le cou et a touché la colonne vertébrale avant de ressortir par l'omoplate.

Simon Fieschi fait partie de ceux qui ont été grièvement blessés ce jour-là, au même titre que Riss, Philippe Lançon – qui n'est pas venu témoigner – et Fabrice Nicolino. Ce sont les rescapés de la tuerie. "Rescapés, cela suppose qu'on a réchappé à quelque chose, corrige Simon Fieschi. Aucun de ceux qui étaient là ce jour-là, qu'ils soient vivants ou morts, blessés physiquement ou pas, n'a échappé à ce qui s'est passé." Lui préfère le terme de "survivants". Ces survivants, qu'ils portent des cicatrices visibles ou psychiques, qu'ils soient membres ou non de la rédaction de Charlie, ont été entendus pendant deux jours au procès des attentats de janvier 2015, mardi 8 et mercredi 9 septembre.

La victime a des droits. En tant que survivant, on a des devoirs : le devoir de témoigner de ce que font des armes de guerre, de ce que cette balle a fait.

Simon Fieschi

devant la cour d'assises spéciale de Paris

Le jeune homme a pourtant hésité avant de venir témoigner mercredi. "Je n'ai aucune envie d'offrir ma douleur à ceux qui ont tout fait pour me l'infliger, et en même temps je n'ai aucune envie de cacher les conséquences de ces actes." Alors il montre. Ses jambes, qui le soutiennent difficilement même si sa paralysie est devenue "partielle". Ses mains, qui ont perdu de leur motricité. "Taper à la machine, faire des lacets est devenu compliqué. Je ne peux même plus faire de doigt d'honneur, parfois ça me démange", ironise-t-il, arrachant quelques rires dans la salle d'audience. Ses douleurs, qui sont devenues "neuropathiques". "Les nerfs continuent à envoyer un signal douloureux, on vit avec des douleurs à vie", explique Simon Fieschi, devenu expert sur ses maux à force de fréquenter les hôpitaux.

Le traumatisme de la mort imminente

Les séquelles psychologiques, elles, sont venues après, une fois que le corps était un peu moins atteint. "Je suis dans le post-trauma, j'y resterai toute ma vie, avec des épisodes de tristesse, de colère, d''à-quoi-bonisme'. J'essaie de voir le verre à moitié plein : je suis vivant, le journal continue. Je ne m'étendrai pas sur le verre à moitié vide."

Son ex-collègue Fabrice Nicolino, qui témoigne après lui, se montre lui aussi pudique sur les blessures invisibles. Ce jour-là, le journaliste vit son deuxième attentat, trente ans après l'explosion qui a visé le Festival international du cinéma juif, à Paris (18 blessés). "Cela m'a peut-être aidé car, à la différence de mes amis morts qui se sont soulevés et ont offert leur poitrine aux tueurs, je me suis jeté en arrière en tirant la table sur moi." Il s'en tire avec "trois balles dans la peau, une à chaque jambe qui ont fait beaucoup de dégâts et une à l'abdomen qui n'en a pas fait." Cet homme de 65 ans au crâne rasé, qui a lui aussi posé sa béquille à côté de la barre, ne s'étend pas trop sur les "conséquences, multiples", de l'événement. Un déménagement loin de Paris, des "chaussures spéciales" pour pouvoir marcher, et "cette crainte, qui vous poursuit, qu'un jeune imbécile se donne le droit de vous attaquer".

Pour Laurent Sourisseau, alias Riss, le traumatisme de la mort imminente est encore vif cinq ans après. Ce mercredi, il se voit mourir sur le sol de la rédaction de Charlie Hebdo, attend le tir fatal, qui finit par atterrir dans l'épaule. "Dans l'ambulance, je parlais tout le temps car j'avais l'impression que si j'arrêtais de parler, j'allais claquer. J'étais pas sûr d'être encore vivant", se souvient dans un souffle le dessinateur aux cheveux poivre et sel.

Personne ne peut comprendre ce qu'on ressent, ce qu'on a ressenti quand on est au bord de la mort. C'est une expérience qui n'est pas partageable avec beaucoup.

Riss

devant la cour d'assises spéciale de Paris

Cette solitude du survivant est amplifiée par une vie sous protection policière permanente, qui l'a obligé à renoncer à un projet d'adoption avec sa femme. "On nous a fait comprendre que jamais on ne confierait un enfant à des gens qui vivent" ainsi. Les balades dans la rue sont rares, les dîners à la maison avec des amis, inexistants. Et puis il y a ce grand vide laissé par les absents. "La sensation immédiate, c'est d'avoir été tronçonné en deux, vous êtes dépossédé. C'est une autre mutilation, l'amputation des vivants et de leur esprit, de leur intelligence", décrit avec réserve le caricaturiste, dont la reconstruction est passée par un engagement sans faille dans la renaissance du journal et le combat pour la "liberté".

"La culpabilité des survivants"

"Nos blessures physiques et psychiques ne sont toujours pas cicatrisées et se rejoignent dans la souffrance", résume Patrick Pelloux à la barre. Le médecin urgentiste, chroniqueur pour Charlie Hebdo depuis 2004, est arrivé sur place avant les secours. "C'est très difficile parce que, quand on fait médecine, c'est pour sauver des gens. Et s'il y en avait bien que je voulais sauver, c'était eux... mais j'en étais incapable", lâche-t-il, les yeux baissés.

La veille, les membres de la rédaction qui n'ont pas été blessés physiquement ont exprimé le même sentiment d'impuissance devant la cour d'assises. Comme le grand reporter Laurent Léger, qui a vu sa vie défiler "en un éclair" depuis sa cachette. "Les survivants étaient comme des fantômes, des zombies, on ne savait plus quoi faire." Sigolène Vinson, elle, a été épargnée par Chérif Kouachi parce qu'elle est une femme. Lorsqu'elle se relève après s'être vue mourir, elle se dirige, tremblante, vers la salle de rédaction. Cette ancienne avocate, chroniqueuse à Charlie Hebdo depuis 2012, raconte, avec un mélange de poésie et de crudité : "Il y avait des éclats d'os partout qui brillaient et de la matière que j'ai identifiée comme de la cervelle, qui, quelques instants avant, créait de l'intelligence et de l'humanisme. Et tout ça c'était par terre."

Cette femme de 46 ans aux longs cheveux châtains et au look d'adolescente vit aujourd'hui près de la mer, dans le Sud. "Je me baigne trois fois par semaine, j'aime bien être sous l'eau plutôt qu'hors de l'eau." Malgré l'éloignement de la capitale et du massacre, certains réflexes persistent. "Dans les bars, je mets toujours un coup de pied sous la banquette pour voir si elle est creuse et si je peux me cacher." Les cauchemars habitent toujours ses nuits.

Longtemps, j'ai vu Hayat Boumeddiene me tirer un carreau d'arbalète dans le front. Car si un homme ne peut pas tuer une femme, une femme peut tuer une femme.

Sigolène Vinson

devant la cour d'assises spéciale de Paris

Comme la dessinatrice Coco, qui a livré avant elle un témoignage glaçant, Sigolène Vinson souffre de la "culpabilité des survivants". Culpabilité d'avoir cru que le regard de Chérif Kouachi était doux quand il lui a laissé la vie sauve. Culpabilité que la psychanalyste Elsa Cayat, elle, ait été abattue. Culpabilité tout court. Elle montre à la cour son tatouage. "C'est ma cicatrice, je pensais que ça allait partir de la tête pour aller dans l'avant-bras. Cela représente Moby Dick et il y a douze personnes dans la barque. Le policier Ahmed Merabet et Frédéric Boisseau font partie de mon chagrin."

Dans leur parcours meurtrier visant Charlie Hebdo, les frères Kouachi ont fait d'autres victimes "collatérales". Frédéric Boisseau en fait partie. Ce responsable d'opérations de maintenance pour Sodexo a été fauché par une balle dans la loge d'un immeuble, alors que les terroristes cherchaient à localiser les locaux du journal. Son collègue Jérémy a vu mourir dans ses bras "Fredo", un père de famille aimant et aimé. Malgré son cran à la barre, le témoin est marqué au fer rouge : "J'ai pas eu cette malchance d'être blessé, mais de toute façon on le garde à vie. Il y a l'avant et l'après."

Une onde de choc au-delà du procès

Ces victimes périphériques, sans blessures apparentes, moins connues du grand public, ont exprimé des sentiments très proches de ceux qui étaient au cœur de l'attaque. Les quatre parties civiles entendues mardi racontent la même scène : deux hommes cagoulés et armés d'une kalachnikov, qui poussent la porte d'un bureau ou d'une entreprise au 10 rue Nicolas-Appert, demandent "Charlie", tirent en l'air, menacent. Certains tentent de prévenir le journal mais "ne trouvent pas le numéro".

"J'ai vraiment cru mourir et j'ai la culpabilité de ne pas avoir réussi à monter, encore que je n'aurais rien pu faire", témoigne Virginie, ex-directrice artistique. "J'étais une battante, je suis devenue une loque, j'ai peur de mon ombre", poursuit cette petite femme à lunettes, derrière son masque. L'incompréhension de l'entourage ajoute à la souffrance : "On m'a dit 'ça va, t'as pas pris de balle toi, elle est allée dans le plafond'." Patricia, ancienne secrétaire commerciale, est tout aussi traumatisée : "Ils m'ont tuée, ils nous ont tous tués. C'est mon ressenti", lâche-t-elle devant la cour.

L'attentat, c'est comme une cicatrice. Tous les jours je la vois, elle ne me gêne pas mais je la vois. Et si je commence à gratter, elle me fait mal.

Patricia, partie civile

devant la cour d'assises spéciale de Paris

Ces deux femmes ont en commun d'avoir été licenciées par leur employeur après de nombreux arrêts de travail. Comme Jeanne*, une ancienne cadre dirigeante. "Je n'arrivais plus à être dans des avions, des chambres d'hôtel loin de ma famille. C'était au-dessus de mes forces." Idem pour François*, licencié après "un arrêt de travail pendant deux ans avec des hauts et des bas". "La seule question qu'on m'a posée quand je suis revenu, c'est : 'alors, toujours motivé ?'" A la lecture des rapports médicaux par le président de la cour, le tableau clinique du stress post-traumatique est complet : "Troubles du sommeil avec réveil précoce, cauchemars, épuisement physique, perte de 10 kilos en deux mois, inquiétude accrue dans son quotidien."

Ces récits superposés devant la cour d'assises donnent la mesure de l'onde de choc de l'attentat de Charlie Hebdo, dont le retentissement se poursuivra au-delà du procès, comme l'a souligné Simon Fieschi : "Ce moment judiciaire est extrêmement important, mais une fois que la justice aura fait son travail, nous, on restera dans les faits et leurs conséquences."

* prénoms d'emprunt

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