"Chaque jour je descendais un peu plus aux enfers" : avant le procès de Georges Tron, une plaignante raconte son "calvaire"

Après un faux départ en décembre 2017, le procès pour viols de Georges Tron s’ouvre mardi 23 octobre. Franceinfo a rencontré Eva Loubrieu, l’une des deux employées municipales qui porte les accusations contre le maire de Draveil (Essonne).

Eva Loubrieu, le 8 octobre 2018 à Paris.
Eva Loubrieu, le 8 octobre 2018 à Paris. (VIOLAINE JAUSSENT / FRANCEINFO)

"Ma vie n'est rien depuis 2006. Je survis." La voix rauque d'Eva Loubrieu résonne dans la pièce où nous la rencontrons, lundi 8 octobre. Les jambes croisées et le visage fermé, elle raconte son quotidien brisé, sa vie qui a basculé le jour où elle est entrée dans la permanence parlementaire de Georges Tron. Douze ans plus tard, le maire de Draveil (Essonne) et son ancienne adjointe à la Culture, Brigitte Gruel, sont renvoyés devant la cour d'assises de Seine-Saint-Denis. Après un report du procès en décembre 2017, ils sont jugés pour viols et agressions sexuelles du mardi 23 octobre au vendredi 16 novembre. Tous deux contestent tous les faits et clament leur innocence.

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Eva Loubrieu, elle, affirme que Georges Tron lui imposait des "parties sexuelles à trois", avec Brigitte Gruel, sous couvert de réflexologie plantaire. Une passion pour les massages de pieds qui a suscité nombre de détournements et de caricatures au moment de sa révélation au grand public. "Ce ne sont pas des histoires de pieds. Tout a été amenuisé", rétorque Eva Loubrieu.

"Douze ans après, je ne dors toujours pas la nuit. Je souhaite juste que ça cesse", souffle la quadragénaire. En juillet 2017, elle s'est installée près de Poitiers. "J'étais tranquille, puis on m'a reconnue. Certaines personnes ont tapé mon nom dans Google." Elle a créé une association de reliure d'art, sa passion. "J'ai réussi à reprendre une activité professionnelle, cela me permet de reprendre pied. Mais je ne suis pas apte à travailler à temps plein", soupire-t-elle. Elle tire principalement ses revenus du RSA et élève seule son fils de 14 ans. Quant à sa vie affective, "c'est le néant".

"Toujours le même mode opératoire"

En 2006, Georges Tron a 49 ans et dirige la mairie de Draveil depuis 1995. Il est aussi député de l'Essonne, un poste qu'il a occupé jusqu'en 2012. Eva Loubrieu, elle, a 32 ans. Son mari vient de la quitter, elle vit chez ses parents. Elle est sans emploi. "Je n'étais pas en capacité de subvenir aux besoins de mon fils. Une connaissance de ma mère lui a conseillé de faire appel au député-maire", se remémore-t-elle. Eva Loubrieu cherche à ouvrir un atelier de reliure. "Je fais part de mes difficultés à monsieur Tron." Elle dépose un dossier, il la recontacte. Elle devient rédactrice territoriale et développe des manifestations autour du livre, des rencontres littéraires et des expositions de calligraphie. Puis, rapidement, assure-t-elle, "les exactions commencent".

La quadragénaire parle d'un "mode opératoire" qui se répète : "Il faisait appeler sa secrétaire, qui me disait : 'Monsieur le député-maire vous attend au restaurant japonais.' Madame, le député-maire souhaite vous voir dans son bureau.'"

Il fermait à clé la porte de son bureau et me faisait fermer les yeux. Le tripotage des pieds commençait, mais dégénérait.Eva Loubrieuà franceinfo

Aujourd'hui, Eva Loubrieu n'arrive plus à raconter la suite. Mais elle s'était confiée à France 3 il y a près d'un an, avant le procès : "Très rapidement, ce n'était plus des massages de pieds. (...) Il s'agissait de mon mollet, de ma cuisse, de me détendre au niveau de mon torse et des seins. (...) Il m'ordonne d'écarter les cuisses pour me détendre et laisser passer l'énergie, je refuse donc il le fait." La quadragénaire parle d'attouchements sur les seins et le sexe, ainsi que de pénétrations digitales sous la contrainte.

"Dès le départ, un mécanisme se met en place"

Dans l'arrêt de renvoi de Georges Tron aux assises, les magistrats mentionnent une "relation consentie" avant "une relation contrainte et de quasi-soumission". "C'est beaucoup plus complexe que cela", estime Eva Loubrieu. "Dès le départ, un mécanisme se met en place : je suis demandeuse pour subvenir à mes besoins et à ceux de mon fils. Je suis soumise, analyse-t-elle avec le recul. Les premiers temps, j'ai cru qu'il était bienveillant à mon égard. Il a fallu du temps pour que je me rende compte que j'avais été dupée." 

Le déclic se produit au cours d'une rencontre avec l'une des attachées parlementaires de Georges Tron. "A la virgule près, il lui tenait le même discours." Eva Loubrieu affirme alors avoir demandé au maire de cesser son comportement. "J'ai eu trois semaines d'accalmie, soupire-t-elle. Ensuite, ça a recommencé, sous une contrainte plus présente." Selon ses dires, ses conditions de travail se dégradent : "J'ai été isolée. J'étais mal vue par les autres. J'ai perdu pied."

"Pour supporter, votre esprit est comme ailleurs"

Un jour du printemps 2007, Georges Tron lui présente Brigitte Gruel. "Il me dit qu'elle travaille pour la communauté d'agglomération de Draveil, qu'elle est douée, cultivée. J'avais ouï dire que c'était la Pompadour, sa maîtresse attitrée. Je me suis dit 'merveilleux, je vais devenir proche d'elle et plus rien ne pourra se passer'." Mais ce n'est pas ce qui se produit. "Je me suis retrouvée dans le trio. Chaque jour, je descendais un peu plus aux enfers." Sa voix éraillée monte dans les aigus.

J'étais convoquée à des réunions avec les chefs de service. Une fois tout le monde parti, je devais rester. Ils me faisaient boire, beaucoup.Eva Loubrieuà franceinfo

Elle raconte qu'ensuite, Georges Tron lui pinçait les mollets, lui touchait la poitrine et, finalement, lui imposait des pénétrations digitales ou encore l'obligeait à faire des cunnilingus à Brigitte Gruel. "Tétanisée", elle dit n'avoir jamais réussi à les repousser. Devant les assises, en 2017, elle a expliqué s'être trouvée comme une "poupée de chiffon" entre eux.

En mars 2008, Brigitte Gruel est nommée adjointe en charge de la Culture et devient la supérieure hiérarchique d'Eva Loubrieu. Pour les magistrats qui ont renvoyé les deux élus devant les assises, "cette position de subordination directe" peut justifier "la passivité" de la plaignante. Les entrevues se succèdent. "J'ai retrouvé un bout d'agenda lors de mon déménagement. En 2008, sur six mois, j'ai relevé une quinzaine de rendez-vous, pointe-t-elle. Pour supporter, votre esprit est comme ailleurs. Vous vous voyez au-dessus et votre corps n'est plus votre corps, comme une désincarnation." Eva Loubrieu est finalement licenciée, en juin 2009, accusée d'avoir détourné l'argent de la régie qu'elle gère.

"J'ai senti le devoir de me joindre à Virginie"

"Après le licenciement, je voulais juste trouver une fenêtre assez haute pour passer par dessus. J'ai essayé plusieurs fois." Sa voix se brise. Un silence. "Je me suis confiée à mon compagnon de l'époque, j'ai lâché des bribes." Elle hésite à porter plainte. Son compagnon l'en dissuade, son avocat le lui déconseille. Ce n'est qu'au printemps 2011 qu'elle franchit le pas, après sa rencontre avec Virginie Ettel (épouse Faux), une autre employée municipale qui porte les mêmes accusations. Cette dernière a sollicité l'Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail (AVFT), partie civile au procès. "L'AVFT lui a demandé si certaines personnes avaient pu vivre des choses similaires. Elle a pensé à la manière dont j'avais été mise au placard et m'a contactée", explique Eva Loubrieu. Virginie Ettel lui fait part de sa volonté de déposer plainte. "J'y ai réfléchi longuement. Mais j'ai senti le devoir de me joindre à elle."

En déposant plainte, je ne pouvais pas imaginer le calvaire dans lequel je m'engouffrais. On m'insultait dans la rue, on me crachait dessus.Eva Loubrieuà franceinfo

D'autant plus que "l'affaire Georges Tron" se heurte à l'actualité. Lorsque Le Parisien révèle l'affaire, le 25 mai 2011, un autre homme politique fait les gros titres : DSK. Nafissatou Diallo, femme de chambre au Sofitel de New York, vient d'accuser le patron du FMI d'agression sexuelle. L'affaire ébranle Virginie Ettel. Quand elle entend Georges Tron tenir des propos compatissants à l'égard de Nafissatou Diallo, elle demande à son avocat d'accélérer le dépôt de plainte. "Je me suis mise dans une colère pas possible", a-t-elle raconté, fin 2017, devant les assises de Seine-Saint-Denis. Mais pour Eva Loubrieu, c'est une "coïncidence". "Lorsque nous avons décidé de porter plainte, rien ne préfigurait que l'affaire Strauss-Kahn allait sortir."

"Tout était orchestré pour décrédibiliser mes propos"

Virginie Ettel suggère Gilbert Collard pour les représenter. Eva Loubrieu accepte. "C'est un avocat public avec une grande gueule", justifie-t-elle. Mais elle ne s'attendait pas à autant de médiatisation. "On a été données en pâture en 2011." A cette époque, Georges Tron est, lui, secrétaire d'Etat à la Fonction publique. Quatre jours après les révélations, il démissionne, tout en restant maire de Draveil. "La réflexologie est devenue un outil pour me nuire", soutient-il. Il n'a de cesse de dénoncer un complot ourdi par l'extrême droite, y compris devant les assises. Il pointe son rival local Philippe Olivier, beau-frère de Marine Le Pen.

La thèse est confortée par la diffusion d'un enregistrement sonore pirate, sur BFMTV, début 2012. On entend Eva Loubrieu déclarer : "J'ai toute la machine du FN derrière moi." Elle se défend aujourd'hui : "Je viens d'une famille de médecins, de gauche. Le FN est loin de mes opinions politiques. BFMTV a coupé mon discours. Tout était orchestré pour décrédibiliser mes propos." Quant à Gilbert Collard, "nous ne connaissions pas son désir de députation à l'époque", justifie-t-elle. L'avocat n'annonce sa candidature aux législatives qu'en janvier 2012. Après cet épisode, Eva Loubrieu change de conseil et refuse toute interview. Puis elle part en Haute-Loire pour retrouver un peu de tranquillité.

De multiples rebondissements dans le dossier

Eva Loubrieu ne profite pas de cette quiétude très longtemps. Alors qu'en 2013, deux juges d'instruction d'Evry estiment que les charges ne sont pas suffisantes pour un procès, la chambre de l'instruction de la cour d'appel, elle, décide de renvoyer l'affaire devant les assises, considérant notamment que les plaignantes ne peuvent pas être "suspectes de calculs politiques" et que leurs "mœurs libres" n'excluent pas "des abus sexuels". Le renvoi est validé par la Cour de cassation le 3 avril 2015. Entre-temps, Georges Tron a été confirmé dans son fauteuil de maire.

Imaginez un homme qui vous a violée, qui est réélu maire en 2014, sur les lieux des crimes… Insupportable. Au niveau émotionnel, il n'y a jamais eu de pause.Eva Loubrieuà franceinfo

Les rebondissements continuent fin 2017. Le procès de Georges Tron et Brigitte Gruel s'ouvre, comme prévu, le 12 décembre. Mais quatre jours plus tard, il est ajourné à la suite de multiples incidents. D'abord, l'impartialité du président de la cour d'assises est mise en doute, lors de l'interrogatoire de Virginie Ettel, au troisième jour du procès. Le soir même, un sujet d'"Envoyé spécial" diffusé sur France 2 jette le trouble : Virginie Ettel est interviewée face caméra. Une ancienne attachée parlementaire, appelée à témoigner quelques jours plus tard devant la cour d'assises, est également interrogée.

Le lendemain matin, la défense de Georges Tron s'en offusque et demande le renvoi du procès. La cour d'assises refuse. En début d'après-midi, Eric Dupond-Moretti, l'avocat de l'accusé, joue son va-tout. Il révèle le contenu d'une conversation privée entre le président de la cour d'assises et des avocats. Selon Eric Dupond-Moretti, le magistrat a confié qu'il aurait préféré "que ce soit une femme qui préside". L'audience est suspendue. Finalement, le président de la cour renvoie le procès, en mettant en avant le retard pris dans les débats.

"Cela fera partie de moi pour toujours"

"Ce procès avorté m'a replongée dans l'attente", réagit Eva Loubrieu. Les larmes lui montent aux yeux. "Je me suis dit : 'Jamais je n'aurai un espace dans ma tête pour vivre autrement qu'à travers le souvenir de ces actes subis'." Le contexte avait ajouté à la fébrilité des débats. Les accusations de viol et de harcèlement sexuel à l'encontre du producteur hollywoodien Harvey Weinstein, suivies du mouvement #MeToo, étaient dans toutes les têtes en décembre 2017. Pour Eva Loubrieu, cela n'a rien changé. "Quand l'affaire Weinstein est sortie, j'étais dans l'enfer de la procédure judiciaire depuis des années." 

Des quatre jours d'audience, elle garde un souvenir amer. "C'était une parodie de justice. On n'avait plus de place pour être entendues." C'est la raison pour laquelle Eva Loubrieu a accepté de nous rencontrer. "Je trouve juste que le point de vue de monsieur Tron ne soit pas le seul à être médiatisé. Mais je pèse mes mots." Elle a aussi décidé, à nouveau, de changer d'avocat. Elle est cette fois représentée par Loïc Guérin.

Avec ce procès, Eva Loubrieu a "l'espoir que la justice reconnaisse toute la vérité" pour, un jour, tourner la page. "Je ne crois plus à la politique : j'ai déchiré ma carte d'électrice. Mais je crois encore à la justice", glisse-t-elle dans un sourire, le premier depuis le début de l'entretien. Puis s'interroge à voix haute : "Une fois ma parole déposée, est-ce que j'arriverai à retrouver le sommeil ?" Depuis un accident vasculaire en 2016, elle se fait aider psychologiquement. Le visage à nouveau grave, elle se répond à elle-même : "Cela fera partie de moi pour toujours, je dois faire face à cette évidence."