Attentats à Paris : que faire contre la haine déversée sur Internet ?

En même temps que des millions de messages d’espoir et de soutien, les attentats de Paris ont aussi suscité des messages haineux sur les réseaux sociaux. Le ministère de l’Intérieur a compté la semaine dernière plus de 3.700 messages faisant l’apologie du terrorisme. Que dit la loi ? Comment lutter contre leur diffusion ? Pour lutter contre ce phénomène, les internautes sont appelés à contribuer.

(La loi prévoit jusqu'à 7 ans de prison et 100.000 euros d'amende pour ceux qui font l'apologie du terrorisme sur Internet © Reuters-Regis Duvignau)

La réalité virtuelle subit les mêmes règles que la réalité physique. Une réalité que semblent oublier les centaines de personnes qui postent depuis l’attentat de Charlie Hebdo  des messages haineux, pire, faisant "l’apologie du terrorisme". Selon Le Monde , "Bernard Cazeneuve a indiqué [vendredi] aux préfets que 3.721 messages faisant l'apologie des attentats avaient été recensés sur les réseaux sociaux depuis l'attaque".

Alors que la manifestation du 11 janvier a rassemblé des millions de Français, créant un record sans précédent, la police traque les internautes hors-la-loi, car depuis la loi de novembre dernier sur la lutte contre le terrorisme, tenir de tels propos sur Internet est une circonstance aggravante.

Ce que dit la loiLa loi du 13 novembre 2014 renforce les mesures concernant la lutte contre le terrorisme. Dans la qualification des actes d’apologie du terrorisme, l’utilisation d’Internet est devenue une circonstance aggravante. L’article 421-2-5 du code pénal explique que "le fait de provoquer directement à des actes de terrorisme ou de faire publiquement l'apologie de ces actes est puni de cinq ans d'emprisonnement et de 75.000 € d'amende ", et précise que "les peines sont  portées à sept ans d'emprisonnement et à 100.000 euros d'amende  lorsque les faits ont été commis en utilisant un service de communication au public en ligne ".

La loi permet également de faire bloquer les sites internet qui font l'apologie du terrorisme sans passer par un juge. Une demande est adressé aux sites problèmatiques par l'exécutif pour demander de supprimer les contenus illicites. Si il n'y a pas de réponse sous 24h, l'Etat peut demander aux fournisseurs d'accès de bloquer l'accès à ces sites.

Ce que la loi du 13 novembre 2014 dit en matière de lutte contre le terrorisme, selon Alain Bensoussan, avocat spécialisé en droit d’Internet
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Déjà des poursuites Parmi les internautes auteurs de tweets faisant l’apologie du terrorisme, le polémiste Dieudonné. Dimanche soir, il a publié un message sur sa page Facebook où il dit se sentir "Charlie Coulibaly". Le parquet de Paris a ouvert une enquête en flagrance.

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Ce lundi, plusieurs comparutions immédiates ont eu lieu contre des internautes anonymes. A Toulon, un homme a été condamné à trois mois de prison ferme. Un Strasbourgeois a lui publié une photo montrant une kalachnikov à terre et des mots de réjouissances vis-à-vis des attentats. L’audience a finalement été renvoyée à fin janvier. Un jeune homme de 18 ans doit également être jugé à Châlons-en-Champagne.

Vendredi, une première condamnation a été prononcée à Carpentras, rapporte La Provence . Des collégiens d’Orange se sont bagarrés pendant la minute de silence observée en hommage aux victimes de Charlie Hebdo . Ils reprochaient à un des élèves d'avoir mis en ligne des propos "saluant l’atrocité commises par les djihadistes ", selon La Provence . Le jeune, âgé de 19 ans, a été condamné à un an de prison avec sursis et 210 heures de travaux d’intérêt général.

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Messages assez minoritaires Parmi les messages haineux, on a pu voir depuis mercredi un montage Vine qui détourne l’interview de Chérif Kouach à BFM TV pour en faire de la propagande. Il y a également eu sur Twitter, un hashtag BienFait et un autre qui s’est largement diffusé : #JesuisKouachi. Cependant, tempère Guilhem Fouetillou, cofondateur de Linkfluence, entreprise spécialisée dans l'analyse du web social, ce phénomène est très minoritaire.

Ce lundi, "l’ensemble des tweets qui traitent des attentats est de dix millions de tweets, ce qui est un record pour la langue française ", explique-t-il, "parmi ces dix millions de tweets, #jesuisKouachi ne représente que 35.000 tweets, c’est-à-dire environ 0,3% de la totalité ". 

"On a des lois en France qui régissent la prise de parole dans l'espace public et ce sont les mêmes qui s'appliquent sur les réseaux sociaux" (Guilhem Fouetillou cofondateur de Linkfluence)

L’expert ajoute que, sur ces 35.000 tweets, "seuls 70% promeuvent ce message, les 30% restant s’y opposent ". Parmi ces 70% : "Il y beaucoup de messages qui viennent des mêmes comptes ". Les autres twittos sont souvent des jeunes qui jouent les "trolls " qui "cherchent à choquer " et qui n’ont pas forcément conscience de la portée de leur message, selon Guilhem Fouetillou. D’où l’intérêt d’éduquer les jeunes sur "la signification de publier sur les réseaux sociaux ".

Qui sont les twittos qui publient des messages illicites ? L’analyse de Guilhem Fouetillou, cofondateur de Linkfluence
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Facebook espace privé ou public ? La plupart des personnes convoquées par la justice ont tenu leur propos sur Facebook. Le débat sur le statut de ce réseau social est relancé par certains. Les mots que je mets sur Facebook appartiennent-ils à la sphère privé ou public ? Alain Bensoussan, avocat spécialisé en droit d’Internet, rappelle que la Cour de Cassation a tranché sur cette question. En avril 2013, elle a décidé que le réseau de Mark Zuckerberg était un espace privé si le nombre "d’amis" était restreint, et un espace public si le nombre de personnes ayant accès au message était important.

"Le monde virtuel et le monde physique sont assez proches ", confie-t-il, "sur Facebook, lorsque les paramètres sont fermés et qu’il y a un nombre réduit d’amis, on considère qu’on est en présence d’un concept de vie privée, un peu comme si vous aviez tenu des propos à l’intérieur de votre domicile ". En revanche, "si votre fil d’actualité est ouvert au public, on ne peut pas dire que l’accès est restreint ".

« Quelle est la différence entre Facebook privé et Facebook public ? », la réponse d’Alain Bensoussan, avocat spécialisé en droit d’Internet
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L’internaute-citoyen Peut-on lutter empêcher ces messages ? Cela semble très délicat, mais on peut les signaler, et d’ailleurs, l'internaute est au cœur de la lutte contre les messages haineux sur le web. Les utilisateurs des réseaux sociaux qui sont appelés à alerter les sites, explique Guillème Fouetillou, co-fondateur de Linkfluence. Son entreprise, spécialisée dans l'analyse du web social, a scruté les conversations des blogs, forums, médias et réseaux sociaux sur les attentats de Paris. Il explique que toutes les plate-formes comme Facebook ou Twitter proposent des instruments de signalisation, ensuite, explique-t-il, "il y a des mécaniques extrêmement complexes et coûteuses qui sont mises en place par les réseaux sociaux pour faire de la modération a posteriori ".

Les internautes sont appelés à signaler les contenus haineux explique Guilhem Fouetillou, cofondateur de Linkfluence
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Les modérateurs vont juger si les messages sont en accord avec les règles d’utilisation des sites Internet, et lorsque les messages sont problématiques, ils en réfèrent à l’Etat. "Lorsqu’il y a vraiment des sujets problématiques, les plate-formes [Facebook, Twitter NDLR] collaborent. Elles ne vont pas forcément le crier sur tous les toits parce qu’en terme de communication c’est toujours compliqué ", précise Guillème Fouetillou.

Les techniques de Twitter L’expert explique que pour que les modérateurs se penchent sur un message, il faut qu’il ait été signalé plusieurs fois par différents utilisateurs. Joint par France Info, Twitter confirme que ses "reviewers" vérifent les tweets faisant l’apologie du terrorisme et les comptes illicites sont "suspendus ", les tweets disparaissent de fait.

 

Un porte-parole de Twitter a par ailleurs détaillé : "Nous vérifions tous les signalements de contenus qui contreviennent à nos règles. Celles-ci interdisent les menaces de violence à l'égard d'autrui. Nos règles pour les autorités publiques expliquent clairement les informations dont nous disposons sur nos utilisateurs, et la manière pour les autorités d'y accéder. Nous publions ces demandes d'information et de retrait de contenu dans notre rapport semestriel de transparence". Autre technique de Twitter, faire en sorte que les hashtags haineux ne fassent pas partie des "tendances" du réseau social.

L’appel du ministère de l’Intérieur Le ministère de l’Intérieur en appelle également à la vigilance des internautes. La police a demandé au public d’utiliser la plate-forme Pharos pour centraliser les signalements de messages litigieux. Le site explique que si vous voulez faire un signalement, vous pouvez le faire de façon anonyme, et qu’il restera "10 ans dans la base de données ". Sur Twitter, les hashtags problématiques sont aujourd’hui détournés par les Twittos pour inciter au signalement. Le ministère met cependant en garde : "Ces incitations partent d’une bonne intention ", mais les enquêteurs lancent une action "dès le premier signalement ", donc l’envoi massif peut "impacter leur travail ".

La réponse des hackers Enfin, en matière de lutte contre l’apologie du terrorisme, il y a une réponse propre au Net… Celle des hackers. Le jour de l’attentat de Charlie Hebdo , Anonymous a annoncé des représailles. Quelques jours plus tard, ils ont fermé plusieurs sites qui hébergent des messages djihadistes. L’opération #OpCharlieHebdo a mis hors service les sites Alintibaha et Ansar-alhaqq. "Attaquer la liberté d'expression, c'est attaquer Anonymous : nous ne le permettrons pas. Toutes entreprises et organisations en lien avec ces attaques terroristes doivent s'attendre à une réaction massive d'Anonymous. Nous vous traquons, nous vous trouverons et nous ne lâcherons rien ", dit le groupe de hackers dans une vidéo.