"S'ils ne font rien pendant des mois, ça va être la catastrophe" : en pleine crise du coronavirus, la galère des profs de lycées défavorisés pour maintenir les élèves à flot

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Des lycéens en pleine épreuve du baccalauréat, le 17 juin 2019, à Strasbourg (Bas-Rhin). (FREDERICK FLORIN / AFP)

Malgré la mise en place d'une "continuité pédagogique", la fermeture des établissements scolaires exacerbe les difficultés rencontrées par les lycéens des quartiers populaires. A quelques semaines du bac, certains enseignants redoutent un décrochage massif.

"Tout est prêt." Lorsque les écoles de France ferment "jusqu'à nouvel ordre", le 16 mars, pour lutter contre l'épidémie de coronavirus, Jean-Michel Blanquer est confiant. La continuité pédagogique pourra être assurée dans tous les établissements. Deux semaines plus tard, une enquête de l'association SynLab, dédiée à l'accompagnement des enseignants, assure que 70% des professeurs interrogés redoutent "le décrochage dans les apprentissages des élèves les plus fragiles".

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Dans les lycées qui accueillent des collégiens issus d'établissements classés en REP (Réseau d'éducation prioritaire) ou REP+, cette inquiétude est décuplée, alors que le ministre de l'Education doit annoncer avant le 5 avril quelle forme prendra le baccalauréat. "Il est désormais acquis qu'il ne sera pas possible d'organiser dans des conditions normales le bac 2020", a prévenu Edouard Philippe devant la mission d'information à l'Assemblée nationale, mercredi 1er avril. Deux options sont étudiées, selon les informations du service politique de France Télévisions : le contrôle continu total ou le contrôle continu essentiel. Dans le second cas, si un élève avait moins de la moyenne au contrôle continu, il passerait un oral de rattrapage.

"Les élèves sont déjà largués en temps normal"

"Quand le ministre nous a dit que tout était prêt, ça nous a fait doucement rigoler", lâche Carmen*. Professeure de français et d'histoire-géographie dans un lycée professionnel en région Rhône-Alpes, elle, comme tous les enseignants du pays, n'a eu qu'un jour pour se préparer après l'annonce de la fermeture des établissements scolaires, jeudi 12 mars. "Un mail reçu le jeudi à 16 heures nous certifiait pourtant que les écoles ne fermeraient pas", grince-t-elle. Pour elle, comme pour les autres personnes interrogées par franceinfo, la priorité est désormais de maintenir le lien avec les élèves. "Dans la filière professionnelle, les élèves sont déjà largués en temps normal. Ils ne sont pas assidus en présentiel, manquent de motivation… C'est encore pire à distance", décrit-elle.

A Sevran (Seine-Saint-Denis), cette fameuse continuité pédagogique ressemble également à une douce utopie. "Je n'ai pas l'impression de maintenir une continuité et je ne trouve pas ça très pédagogique", souffle Judith*, qui enseigne le français au lycée Blaise-Cendrars de la ville.

Sur 22 élèves de ma première technologique, je n'ai aucune nouvelle de 15 d'entre eux.

Judith*, professeure de français

à franceinfo

Autre banlieue parisienne, mêmes problèmes. Au lycée Joliot-Curie de Nanterre (Hauts-de-Seine), Claire, enseignante en histoire-géographie, dénombre 54 élèves qui répondent à ses messages sur ses 60 élèves de terminale, "mais impossible de savoir combien travaillent réellement". Elle non plus ne croit pas à cette continuité pédagogique. Pourtant, son établissement, par le biais de sa proviseure Barbara Martin, y met les moyens. La cheffe d'établissement a parfaitement conscience du contexte social dans lequel évoluent ses élèves et espère le faire oublier. "La continuité, c'est quelque chose qui nous préoccupe grandement, insiste-t-elle. Est-ce qu'un élève est capable d'acquérir de nouvelles connaissances ? Cela dépasse le cadre 'banlieue/pas banlieue."

Cours virtuels, vrais problèmes

Selon l'enquête de SynLab, 12% des professeurs interrogés ont mis en place la classe virtuelle. Mais comment suivre les cours quand il n'y a pas d'ordinateur ou de connexion internet à la maison ? C'est le cas de 5% des 12 millions d'élèves français. A Nanterre, la proviseure du lycée Joliot-Curie a prêté un ordinateur à chaque personne qui en faisait la demande. Aujourd'hui, 103 ordinateurs du lycée sont chez des élèves ou des membres de la communauté scolaire. "On savait qu'on avait des familles démunies, sans connexion, il ne fallait pas que s'instaurent des inégalités", explique-t-elle.

Mais les inégalités résident aussi dans la capacité à assimiler les cours et appliquer les consignes. "Parfois, les élèves ne comprennent pas. Déjà qu'en classe, c'est compliqué..." lâche Carmen. Et si, en temps normal, ils peuvent interroger directement l'enseignant, là, le virtuel ralentit tout. "Lorsque je bute sur quelque chose, il faut que j'envoie un message pour demander une précision et que j'attende le mail pour avoir une réponse", décrit Bachir, en seconde dans l'établissement où enseigne Carmen. Certains élèves souffrent aussi de "la fracture numérique", ajoute l'enseignante. 

Parfois, ils ne savent pas envoyer un mail ou insérer une pièce jointe. C'est quasiment de l'illettrisme numérique.

Carmen, professeure de français et d'histoire-géographie

à franceinfo

"Ils filment leurs devoirs car ils sont incapables de me les envoyer autrement, complète Joséphine*, professeure de français dans un collège de Seine-Saint-Denis. Les élèves sont très à l'aise sur leur téléphone portable, mais pas face à l'ordinateur."

Plus de 800 messages WhatsApp en une nuit

Pour ne pas perdre d'élèves en route, tous les moyens sont bons. Les plateformes officielles évidemment, les réseaux sociaux, mais aussi les mails et même les numéros de portables personnels. Les professeurs du lycée Joliot-Curie ont ainsi créé des groupes WhatsApp avec leurs classes pour échanger. Avec les désagréments que cela peut entraîner.

J'ai créé un deuxième groupe plus officiel juste pour le travail parce que les élèves parlaient trop. Un matin, je me suis réveillée avec 826 messages à lire.

Claire, professeure d'histoire-géographie

à franceinfo

A Sevran, Judith a préféré ne pas donner son numéro personnel. "J'avais peur d'être inondée, concède-t-elle. Certains ont du mal avec la communication institutionnelle et peuvent se permettre une grande familiarité. Je ne me sentais pas capable de gérer cela." Son collègue Gabriel, lui, passe une bonne partie de ses soirées à répondre aux mails. 

Face à cette situation, les professeurs ont décidé de ne pas fixer la barre trop haut. De six heures de cours par semaine en terminale ES, Gabriel n'en assure plus que la moitié à ses élèves de Sevran. Claire, elle, a quasiment divisé par quatre le nombre d'heures qu'elle consacrait à ses deux terminales, passant de onze heures hebdomadaires à trois. Tous deux utilisent la classe virtuelle mise à disposition par le Cned, qui leur permet de s'enregistrer et d'envoyer le cours à chaque classe. "C'est très bizarre de ne pas avoir d'interaction avec les élèves, c'est assez artificiel", regrette le professeur de Sevran. Un sentiment partagé par Sacha*, élève de terminale ES à Joliot-Curie. "Notre professeur d'histoire-géographie réussissait à nous captiver en classe, en nous racontant le cours d'une certaine façon. Avec les plateformes en place, ce n'est plus possible."

"Certains élèves sont livrés à eux-mêmes"

La réalité sociale rattrape aussi toutes les bonnes volontés. Manque d'accès à l'information, impossibilité de s'isoler pour travailler ou de disposer d'un bureau, violences physiques ou verbales se mêlent parfois aux difficultés économiques. "En CAP, on a des élèves sans papiers, des majeurs isolés, énumère Carmen. Certains n'ont pas touché leur aide financière, au début, avec tous les soucis que le confinement a engendrés. Ils n'avaient plus rien, même pas à manger." Claire, elle, s'inquiétait notamment pour une de ses élèves de seconde dont la famille vit à huit dans un trois-pièces. Dans l'impossibilité d'avoir son propre bureau chez sa mère, Walid, en terminale ES au lycée Blaise-Cendrars de Sevran, a déménagé temporairement chez son père.

Je ne m'en sors pas trop mal. Une amie n'a pas de PC, certains écrivent sur le bloc-notes de leur téléphone… On ne peut pas bien travailler dans ces conditions.

Walid, élève de terminale ES

à franceinfo

Walid a mis de côté les cours pour se consacrer pleinement au concours d'admission à Sciences Po. Mais tous les élèves ne bénéficient pas du même environnement. Bachir, par exemple, doit partager le seul ordinateur de la maison avec ses quatre frères et sœurs. "Ma grande sœur, qui passe le bac, prend l'ordinateur le matin, moi l'après-midi", glisse-t-il.

Sacha, lui, a sa chambre, mais "c'est un peu le foyer de la maison", rigole-t-il. Ses frères, des jumeaux en classe de troisième, viennent y jouer à la console ou travailler sur l'ordinateur. "Au début du confinement, c'était pesant. Maintenant, on s'organise et, quand j'ai de la chance, je travaille dans ma chambre", dit-il. Son père, Brahim*, dont la société de sécurité a fermé à cause de l'épidémie, fait ce qu'il peut pour l'aider en mathématiques. "Il n'y avait pas la filière sciences économiques et sociales à mon époque, s'excuse-t-il. Mon fils est autonome, il sait que le bac l'attend et qu'il doit travailler."

A l'inverse, "certains élèves sont livrés à eux-mêmes, il n'y a personne pour les aider et, parfois, les parents ne parlent même pas français", résume Carmen. Il arrive aussi que l'épidémie frappe le foyer. "J'ai un élève dont le père et la mère ont attrapé le Covid-19. Il n'a pas donné signe de vie pendant quelques jours, avant de réapparaître. Il ne travaille pas, mais comment l'en blâmer ?" souffle Claire.

La réforme du bac, une "double peine"

Professeurs et lycéens de ces établissements sont inquiets pour la suite. Les élèves de terminale pensent au bac qui se profile et espèrent des réponses. "Ils attendent beaucoup la prise de parole du ministre, et nous aussi", pointe Judith. Elle aurait préféré que l'année scolaire soit soldée, car continuer à préparer l'examen dans ces conditions "n'a aucun sens". "Il ne faut pas qu'on prétende que les élèves sont prêts à passer le bac. Ce n'est pas vrai, quels que soient les efforts qu'eux ou moi aurons fournis", ajoute-t-elle.

L'ombre de la réforme du bac plane également au-dessus de leur tête. "C'est la dernière année [avant le nouveau bac], donc s'ils redoublent, ce sera la double peine, craint Claire. L'examen final a leur préférence, mais il est quasiment impossible désormais de l'organiser avec la situation actuelle. Et l'année prochaine, tout va changer." Sacha, lui, n'en mène pas large. "J'ai des difficultés en cours, donc je n'étais pas confiant à la base", admet-il. 

Avec mes moyennes au premier et deuxième trimestres, je suis mal si c'est un contrôle continu. Si ce sont des épreuves, je suis mal aussi, je vais droit dans le mur.

Sacha, élève de terminale ES

à franceinfo

Les professeurs s'inquiètent aussi pour le retour en cours. Surtout pour les élèves qui n'auront pas travaillé. "J'ai peur que certains ne reviennent pas pour des raisons graves ou parce qu'ils auront totalement décroché. Le distanciel ne remplace pas le présentiel", prévient Virginie, professeure d'histoire-géographie dans un collège REP à Sevran. "On sait déjà qu'ils sont sur le fil en temps normal. S'ils ne font rien pendant des mois, ça va être la catastrophe, on ne sait pas comment on va les récupérer", confirme Carmen. "Cela me fait doucement sourire quand on parle d'égalité, conclut Gabriel. La crise actuelle ne fait qu'exacerber les difficultés et les inégalités scolaires déjà présentes. Et les mettre en lumière un peu plus… comme à l'hôpital."

* Les prénoms ont été changés.

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