Récit Plan de relance de l'Union européenne : comment les Vingt-Sept ont arraché un accord à Bruxelles, après cinq jours de lutte acharnée

Les 27 leaders européens sont parvenus à un accord après cinq jours de discussions intenses. 

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La chancelière allemande Angela Merkel et le président français Emmanuel Macron à Bruxelles mardi 21 juillet 2020. (JOHN THYS / POOL / AFP)

Fumée blanche à Bruxelles. Réunis depuis vendredi matin, les dirigeants des 27 pays de l'Union européenne ont trouvé un accord sur un plan massif de relance européen post-coronavirus. Le sommet devait durer deux jours. Il en finalement duré trois de plus avec au bout de ces interminables négociations, un plan de relance de 750 milliards d'euros mardi 21 juillet. 

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Le principal point d'achoppement se situait entre le couple franco-allemand et les pays dits "frugaux", c'est-à-dire les pays partisans d'une stricte orthodoxie budgétaire, un groupe constitué par les Pays-Bas, l'Autriche, le Danemark et la Suède, rejoint par la Finlande. Avec l'annonce officielle d'un accord mardi matin,franceinfo récapitule les principaux moments de ce week-end intense entre discussions nocturnes, attaques personnelles et tensions entre leaders européens.

Acte 1 : les Pays-Bas posent des conditions "difficiles à avaler"

Vendredi, pour la première fois depuis près de cinq mois en raison de l'épidémie, les 27 dirigeants de l'UE se retrouvent en chair et en os à Bruxelles. Au menu des discussions, un plan de relance proposé par la Commission européenne de 750 milliards d'euros, composé de 250 milliards d'euros de prêts, et surtout de subventions à hauteur de 500 milliards d'euros, qui n'auront pas à être remboursées par les Etats bénéficiaires. Il est adossé au budget de l'UE à long terme (pour la période 2021-2027), de 1 074 milliards d'euros.

Mais cette proposition ne convient pas aux Pays-Bas et à leur Premier ministre Mark Rutte, qui se pose en chef de file des Etats dits "frugaux". "Solidarité, oui (...) Mais dans le même temps, on peut aussi demander à ces pays de faire tout ce qui est possible pour qu'ils résolvent [leurs problèmes] par eux-mêmes, la prochaine fois. Et cela vous le faites via des réformes du marché du travail, du système de retraite...", lance-t-il. Les Pays-Bas, comme l'Autriche, le Danemark, la Suède, puis la Finlande sont partisans d'une réduction des subventions, leur préférant les prêts remboursables.

Cette alliance des "radins", comme on les surnomme, voulait "réduire drastiquement le montant des subventions, à 150 milliards, voire les amener à zéro" , raconte une source au Monde. Leur volonté est de réduire l'ambition du plan de relance "et de monétiser au mieux leur ralliement", ajoute un diplomate au quotidien.

Cette première journée s'achève sur des dissensions en raison de la position jugée trop dure des Pays-Bas sur le contrôle des fonds qui pourraient être distribués. Le projet prévoit que l'argent soit versé en contrepartie de réformes menées par les pays bénéficiaires. Or, le Premier ministre néerlandais réclame que les plans de réforme de chaque Etat soient validés à l'unanimité des 27, et non à la majorité qualifiée. En résumé, un droit de veto de facto, qu'il est le seul, selon plusieurs sources, à formuler. "Ce que demandent les Pays-Bas est légalement impossible et politiquement difficile à avaler", regrette une source diplomatique, résumant la position d'une majorité d'Etats membres. 

Acte 2 : l'Italie, l'Allemagne et la France haussent le ton 

Après la première journée de négociations et l'impasse dans laquelle se trouvent les Vingt-Sept, plusieurs dirigeants européens contre-attaquent dès le samedi. Dans un message vidéo sur Facebook publié samedi en fin d'après-midi, le Premier ministre italien Giuseppe Conte décrit les négociations comme "beaucoup plus difficiles que prévu", évoquant même une "situation d'impasse""Les Pays-Bas et autres frugaux (Autriche, Danemark, Suède) ne comprennent pas la nécessité d'une réponse forte", déplore-t-il. De son côté, le chancelier autrichien Sebastian Kurz confirme ce que tout le monde craignait en arrivant à Bruxelles : "C'est, comme on pouvait s'y attendre, une bataille difficile, une négociation dure, mais on va dans la bonne direction et c'est le plus important."

Angela Merkel, elle, reconnaît qu'il y a "beaucoup de bonne volonté (...) mais il est aussi possible qu'aucun résultat ne soit obtenu aujourd'hui (dimanche)""Je ne peux toujours pas dire si une solution sera trouvée", insiste-t-elle. Le président français Emmanuel Macron, qui défend ce plan aux côtés de l'Allemande, prévient, lui, que les "compromis" ne peuvent se faire "au prix de l'ambition européenne". "Nous avons des dissensions, des sensibilités différentes sont apparues", martèle-t-il lors d'une brève intervention face aux médias dimanche matin.

Toujours au centre des discussions, la question de la répartition des prêts et des subventions dans l'aide de 750 milliards d'euros. La part initiale des dons prévue était de 500 milliards, mais il a été proposé de les réduire à 400 milliards, soit la limite de ce que Paris et Berlin sont prêts à accepter. Les prêts passeraient alors de 250 milliards à 350 milliards d'euros. Ce geste en faveur des pays dits "frugaux", est cependant rejeté par les intéressés : hors de question pour eux que les subventions dépassent la barre des 350 milliards d'euros.

Acte 3 : des tensions éclatent autour du respect de l'Etat de droit

La part des prêts et des subventions dans l'aide de 750 milliards d'euros proposée n'est pas le seul sujet brûlant. Une autre question déclenche un début d'incendie dans la nuit de samedi à dimanche. La Commission européenne a proposé de créer un lien direct entre le versement des aides prévues dans le fonds de relance et le respect de l'Etat de droit. Une condition rejetée par la Hongrie, la Pologne et la Slovénie.

Le président français, lui, reste ferme : "C’est simple, leur a répondu Macron, pas d’Etat de droit, zéro euro", relate un participant au Monde. Cette fois-ci, le Premier ministre néerlandais est sur la même longueur d'ondes, tout comme son homologue finlandaise, Sanna Marin. Dans la matinée de dimanche, le Premier ministre hongrois, Viktor Orban, dénonce alors la position de Mark Rutte.

Je ne sais pas pour quelle raison personnelle le Premier ministre néerlandais me déteste moi ou la Hongrie. Mais il attaque durement. Et il dit très clairement que, parce que la Hongrie ne respecte pas selon lui l'Etat de droit, elle doit être punie financièrement

Viktor Orban

La Hongrie est sous le coup d'une procédure dite "de l'article 7", une procédure exceptionnelle pour risque de "violation grave" des valeurs de l'UE déclenchée par le Parlement européen. Pour Viktor Orban, la position de Mark Rutte n'est "pas acceptable" car cette procédure n'a pas encore livré ses conclusions. D'après le dirigeant hongrois, la demande des Pays-Bas exigerait "des semaines de négociations", car il faudrait modifier les traités.

Une source diplomatique glisse au Monde que les "frugaux" instrumentalisent en réalité cette notion d'Etat de droit "pour bloquer le débat sur les subventions". L'heure tourne et les discussions s'enlisent. Dans la soirée, le président du Conseil européen, Charles Michel, presse les dirigeants de l'UE à trouver un accord. Il en va, selon lui, de l'image de l'Europe.

La question est la suivante : les 27 leaders, responsables devant les peuples européens sont-ils capables de bâtir de l'unité européenne, de la confiance ? Ou bien, à travers une déchirure, présenterons-nous le visage d'une Europe faible, minée par la défiance?

Charles Michel

Selon des propos rapportés par une source proche des discussions à l'AFP, Charles Michel a formulé le "souhait" que les Européens parviennent "à un accord et que les journaux européens titrent demain sur le fait que l'UE a réussi une mission impossible". Un souhait non exaucé.

Acte 4 : Emmanuel Macron "tape du poing sur la table"

Les tensions entre les pays se matérialisent au cours de la soirée de dimanche. Emmanuel Macron "a tapé du poing sur la table", affirme une source diplomatique à l'AFP pour dénoncer la mauvaise volonté des Etats dits "frugaux". Il s'en prend notamment au Premier ministre néerlandais Mark Rutte et au chancelier autrichien Sebastian Kurz, considérés comme les plus inflexibles après trois jours de négociations stériles.

Face à ce blocage, le chef de l'Etat tance "leurs incohérences", selon un membre de la délégation française. Il affirme que c’était la France et l’Allemagne qui allaient "payer ce plan" et "qu'ils se battent pour l'intérêt de l'UE quand les frugaux sont égoïstes et ne font aucune concession". "Il a ajouté qu'il était prêt à s'en aller plutôt que d'avoir un mauvais accord", précise cette même source. Samedi après-midi, il avait déjà demandé que son avion soit prêt pour rejoindre Paris.

Le président français a fustigé également le comportement du chancelier autrichien, lorsque ce dernier a subitement quitté la table pour prendre un appel téléphonique. Une remarque qui aurait "offensé" l'Autrichien, selon une source européenne. Il a aussi comparé le positionnement du Néerlandais Mark Rutte a celui de l'ex-Premier ministre britannique David Cameron, qui a souvent adopté une ligne dure lors des sommets européens, mais a fini par perdre le référendum sur le Brexit. Les discussions s'achèvent dans la nuit.

Acte 5 : l'espoir reste de mise

Après l'échec de la veille, les Vingt-Sept décident de se réunir à nouveau le lundi, à partir de 16 heures. Pour la première fois depuis le début du sommet, une éclaircie semble approcher. Les discussions reprennent "avec les espoirs possibles d'un compromis. Rien n'est encore acté, je resterai donc extrêmement prudent", déclare Emmanuel Macron à son arrivée au Conseil européen.

"La nuit dernière, à l'issue de longues négociations, nous avons trouvé un cadre pour un possible accord. C'est un pas en avant et cela donne l'espoir qu'un accord puisse être atteint aujourd'hui, du moins qu'un accord est possible", affirme de son côté Angela Merkel.

Selon Le Monde, l'accord se dessinerait sur cette base : 390 milliards d'euros de subventions, un peu moins de prêts, pour une enveloppe globale comprise entre 700 et 750 milliards d'euros. "Nous n'y sommes pas encore, tout peut encore échouer. Mais il y a un peu plus d'espoir que la nuit dernière quand je pensais que c'était terminé", estime Mark Rutte.

Acte 6 : un jour "historique"

Avant le début de ce qui va être la dernière nuit de négociations, Emmanuel Macron se veut "prudent", mais admet que malgré "des moments très tendus", "un esprit de compromis est là"Charles Michel présente alors une ultime proposition. Avec les négociations et la recherche perpétuelle de compromis, elle s'est éloignée du plan initial. Les 500 milliards d'euros de subventions prévus au départ et défendus par Berlin et Paris ont fondu à 390 milliards, qui seront allouées aux Etats les plus frappés par la pandémie. 

Outre ces subventions, 360 milliards d'euros seront disponibles pour des prêts, remboursables par chaque pays bénéficiaire. Il aura fallu également lâcher du lest aux pays dits "frugaux", en augmentant de façon substantielle les rabais accordés à ces pays, qui jugent leurs contributions nettes au budget de l'UE disproportionnées.

Quelques heures plus tard, le président du Conseil européen peut jubiler sur Twitter. 

Pour la première fois, une dette commune qui s'adosse à un budget pluriannuel de l'UE (2021-2027) de 1 074 milliards d'euros est créée. Grand artisan et défenseur de ce plan de relance avec l'Allemagne, Emmanuel Macron se félicite de ce "jour historique pour l'Europe".

Angela Merkel se dit, elle, "très soulagée" qu'après des négociations difficiles, l'Europe montre qu'elle "peut encore agir ensemble". Il s'agit d'"un signal important qui va au-delà de l'Europe", "une réponse à la plus grande crise de l'UE depuis sa création", lance-t-elle. "C'est un moment pivot dans le voyage européen", peut souffler Charles Michel. 

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