Manifestations contre le pass sanitaire : "Un mouvement qui peut être explosif et dont les limites sont difficiles à cerner", analyse, "inquiet", le sociologue Jean Viard

Plus de 200 000 personnes se sont rassemblées en France pour protester contre l'extension du pass sanitaire samedi 31 juillet. Un mouvement anti-pass très hétroclite, et qui prend de l'ampleur, alimenté notamment par une "pression complotiste", analyse le sociologue Jean Viard.

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Près de 15 000 personnes ont défilé à Paris samedi 31 juillet, dans plusieurs manifestations contre le pass sanitaire, comme ici, entre la gare Montparnasse et le ministère de la Santé. (DELPHINE GOLDSZTEJN / MAXPPP)

"Ce mouvement, c'est un mélange qui peut être explosif et dont les limites sont difficiles à cerner", a estimé samedi 31 juillet sur franceinfo le sociologue Jean Viard, directeur de recherches associé au Cevipof-CNRS, après les nouvelles mobilisations contre le pass sanitaire, qui ont rassemblé plus de 200 000 personnes dans toute la France. Jean Viard constate que le mouvement est "un mélange de choses différentes" difficiles à cerner. Il s'inquiète également de "la pression complotiste" qui entoure le mouvement avec les réseaux sociaux. "Nos démocraties sont en danger avec ces phénomènes numériques", alerte le sociologue.

franceinfo : Comment percevez-vous les personnes qui manifestent contre le pass sanitaire ?

Jean Viard : Je suis un peu inquiet parce que c'est un mélange de choses différentes. Il y a clairement des militants de l'extrême-droite et des militants de l'ultra-gauche. Mais il y a des gens plus classiques. Il y a souvent des nouveaux manifestants. Il y a un ras-le-bol de cette pandémie, c'est sûr. Mais cela a quelque chose de grave parce qu'on ne se vaccine pas pour soi, mais pour le groupe. C'est une protection collective. Il y a aussi une forme de refus du groupe. Or, ce n'est pas porté par les partis libertaires. Je trouve ce mouvement assez inquiétant, pour être honnête. Il n'est pas non plus absolument énorme. Il prend de l'ampleur. Il y a aussi beaucoup d'anti-Macron là-dedans. Il y a beaucoup de haine contre le président de la République. Et il y a une partie des anciens gilets jaunes. Il y a tous ces mouvements. Alors, on en a tous ras-le-bol du virus, mais aussi des vaccins, des pass, des règles, des papiers. On ne sait pas très bien ce qu'on peut faire. Je comprends qu'il y ait un ras-le-bol. Mais je pense qu'un certain nombre de slogans sont quand même compliqués à accepter. Ce mouvement, c'est un mélange qui peut être explosif et dont les limites sont difficiles à cerner.

Les grands partis politiques classiques et les syndicats ne sont pas dans la rue. Comment l'analysez-vous ?

Ils ne sont pas là, mais ils ne soutiennent pas vraiment les mesures. Ce qui est surprenant, c'est qu'Anne Hidalgo, Xavier Bertrand ou Marine Le Pen, qui sont les leaders de la prochaine présidentielle, savent qu'ils ne peuvent pas être contre ce pass sanitaire, parce que c'est une mesure de bon sens. Et en même temps, ils ne veulent pas se mettre à dos ceux qui sont contre. Je trouve que cela manque un peu de courage politique, pour être tout à fait honnête, parce qu'au fond, le gouvernement est laissé un peu tout seul au milieu du champ. Les gilets jaunes, c'était beaucoup d'extra-urbains, de gens du rural, des milieux populaires, des petits patrons, des infirmières. Là, sur les manifestations anti-pass sanitaires, il semble qu'il y ait une partie des gens qui viennent de là. Mais c'est aussi plus des gens des villes.

"Ce mouvement est soutenu quand même par 30 ou 40% des Français qui le voient avec sympathie, alors que les gilets jaunes étaient soutenus par 60 ou 70% des gens."

Jean Viard, sociologue

à franceinfo

Je crois qu'il va falloir suivre cela de très près. En même temps, la vaccination progresse. Et plus il va y avoir de victimes du nouveau variant, plus cela va modifier un certain nombre d'actions. Mais si ce variant dure encore des années, celui-là ou un autre, il va y avoir des montées de tension sociale vraiment très préoccupantes.

Est-ce que ce n'est pas une erreur, de la part d'une certain intelligentsia, de mépriser ce mouvement ?

C'est une erreur. Quand vous regardez les cartes françaises, vous voyez que la France méditerranéenne est beaucoup moins vaccinée, que la France rurale est beaucoup moins vaccinée que la France urbaine, et que la France peu diplômée est beaucoup moins vaccinée que la France diplômée. Il y a clairement un phénomène plus populaire, avec des gens qui sont moins informés, ou informés par les réseaux sociaux. On ne peut pas sous-estimer les réseaux sociaux, la pression complotiste.

"Une partie des Français s'informent uniquement sur des réseaux sociaux où, ce qui rassemble les gens, c'est d'avoir la même opinion. Donc forcément, c'est une perte du débat démocratique."

Jean Viard, sociologue

à franceinfo

Il faut faire attention, nos démocraties sont en danger avec ces phénomènes numériques. On est face à des phénomènes de montée du complotisme. Il y a plein de gens qui ont manifesté qui ne sont pas complotistes. Il faut faire attention à ne pas être trop caricatural. Mais peut-être aussi que la communication n'est pas bonne. Qu'est-ce qu'on dit aux milieux plus populaires ? Comment on s'adresse à des gens qui n'écoutent pas les radios, qui ne lisent pas le journal, qui sont dans d'autres préoccupations sociales, de fin de mois, de questions sociales plus préoccupante ? Je pense qu'il y a une vraie réflexion à avoir. Est-ce qu'à un moment un pays aussi centralisé est capable de s'adresser à des sociétés aussi différentes ? C'est aussi une question.

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