"Le gouvernement doit soutenir toutes les entreprises, pas que les plus rentables" : comment des patrons de PME et indépendants font face à la crise

L'épidémie de Covid-19 et les mesures de confinement mises en place ont de lourdes conséquences économiques. Une situation inédite, dont témoignent des chefs de TPE et de PME.

Les entreprises françaises rencontrent de grandes difficultés en cette période de crise sanitaire. 
Les entreprises françaises rencontrent de grandes difficultés en cette période de crise sanitaire.  (JESSICA KOMGUEN / FRANCEINFO)

Un coup d'arrêt. Face à la pandémie de coronavirus et au confinement qui a été adopté pour freiner sa propagation, l'économie est fortement ralentie. Les entreprises en souffrent et, parmi elles, les plus petites structures sont parfois mises en péril. Vous avez été plus de 80 dirigeant(e)s d'entreprises et indépendants à avoir répondu à notre appel à témoignages pour nous expliquer comment vous gérez la situation. 

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Dans la très grande majorité, vous nous avez raconté les difficultés que vous rencontrez, malgré les mesures annoncées par le gouvernement. L'Etat a, en effet, mis en place un arsenal de mesures de soutien. Un fonds de solidarité a par exemple été créé, qui permet aux indépendants, professions libérales et petits patrons de bénéficier de 1 500 euros forfaitaires mensuels. Quelque 300 milliards de prêts bancaires, garantis par l'Etat, ont également été débloqués pour faciliter le recours aux crédits. 

Mais en dépit de cet effort massif, les petites entreprises françaises redoutent de devoir déposer le bilan. Preuve en est : 59% des 6,3 millions de salariés désormais concernés par le chômage partiel travaillent dans une entreprise comptant moins de 50 personnes, selon la direction des statistiques du ministère du Travail. Les TPE/PME françaises souffrent et redoutent de plier face à une crise arrivée brutalement et dont la durée reste incertaine.

 Voici sept témoignages qui en disent long sur la crise économique naissante. 

Marc, 41 ans, grossiste en volailles à Bordeaux 

Voilà neuf ans que Marc a repris avec son associé une entreprise familiale prospère, basée à Bordeaux (Gironde). Ce grossiste en volailles achète de la marchandise aux abattoirs et la distribue à ses clients : des bouchers, des charcutiers mais aussi des restaurants. Problème : depuis l'arrêté ministériel du 15 mars ordonnant la fermeture des restaurants et des débits de boissons, tous ses clients restaurateurs ont arrêté de le payer, alors qu'ils constituent plus de la moitié de ses clients (96 sur 166). "Je ne peux même pas les joindre par téléphone, parce que leurs restaurants sont tous fermés. J'envoie des e-mails, mais ils sont aux abonnés absents", décrit-il à franceinfo. Il totalise déjà 100 000 euros d'arriérés, rien que pour le mois de mars. 

Tant que les restaurants ne m'ont pas payé, je cours à la catastrophe.Marc, grossiste en volaillesà franceinfo

La situation est d'autant plus tendue que Marc doit continuer à honorer ses factures auprès des abattoirs, puisqu'il est obligé de poursuivre son activité pour approvisionner les bouchers, qui eux ont le droit d'ouvrir. Pour tenir, il tente de bénéficier du dispositif de "prêts garantis par l'Etat" (PGE), lancé le 25 mars pour aider les entreprises à surmonter les difficultés financières en cette période de crise. Octroyé par les banques, ce prêt vise à soulager la trésorerie des entreprises et peut couvrir une somme allant jusqu'à trois mois de chiffre d'affaires, calculé sur l'année 2019. Marc espère obtenir 120 000 euros par ce biais et attend à ce jour une réponse de sa banque. "Avec le PGE, je peux tenir jusqu'à mi-mai. Si je ne l'obtiens pas, j'aurai écoulé toute ma trésorerie aux alentours du 20 avril. A partir de là, c'est très simple : l'activité s'arrêtera et je devrai déclencher un dépôt de bilan", explique-t-il. "J'ai dix salariés, dont certains ont 20 ans de boîte"

Armelle, 41 ans, gérante avec son époux d'un hôtel en Provence

"On est ouverts, mais on n'a personne". C'est avec une voix étranglée qu'Armelle revient sur le déroulé de ces dernières semaines. Depuis la mi-mars, l'hôtel qu'elle tient avec son mari dans le sud de la France connaît des difficultés sans précédent : "95% d'annulations pour le mois d'avril et déjà 12 000 euros d'annulations pour juin", énumère-t-elle. Sa clientèle, principalement étrangère, s'est envolée. Impossible pour elle de retenir ses larmes face à une telle avalanche de mauvaises nouvelles. Son établissement de 14 chambres se préparait pourtant à une saison prometteuse, la troisième pour le couple, qui a investi dans l'hôtel en 2018. 

Si la saison d'été est foutue, on ne passe pas l'hiver.Armelle, hôtelièreà franceinfo

Armelle et son mari ne sont pas propriétaires de leur bâtiment, et doivent continuer à en assumer les charges. "Quand Emmanuel Macron a annoncé le report des loyers, on en a pleuré, on était tellement contents", confie-t-elle. Une joie de courte durée, car leur bailleur leur oppose "une fin de non-recevoir". Dès lors, ils prennent une décision difficile : celle d'arrêter de payer le loyer pour tenir.

Le couple ne s'est versé que 600 euros pour le mois de mars, et tente de repousser l'échéance des paiements, en espérant pouvoir bénéficier du fonds de solidarité (PDF) annoncé par le gouvernement. Ce dispositif, ouvert le 1er avril, permet de recevoir une aide défiscalisée allant jusqu'à 1 500 euros. Sont éligibles les entreprises qui réalisent un bénéfice annuel imposable inférieur à 60 000 euros, et qui ont subi une interdiction d'accueil du public ou ont connu une perte de chiffre d'affaires d'au moins 50% au mois de mars 2020, par rapport au mois de mars 2019.

C'est le cas d'Armelle, qui a enregistré "-70%""Mais quand on a fait la demande, on a vu que ce n'était pas si simple. Sur les 60 000 euros, on était bons, mais si on ajoute les salaires versés aux dirigeants, c'est autre chose. panique-t-elle. Si c'est net on y a droit, mais si c'est brut, non". Même si le confinement est levé avant l'été, la saison estivale sera difficile, car le manque à gagner est énorme. 

Sébastien, 50 ans, gérant d'une entreprise de rénovation d'intérieur à Paris

"A partir de ce soir, je dis à mes gars de rentrer chez eux : le chantier est suspendu", lâche Sébastien, contacté mardi 7 avril par franceinfo. Les deux salariés de sa société travaillent depuis deux mois sur la rénovation d'un appartement à Paris. Mais ils manquent de matériel, essentiel pour poursuivre leurs travaux. "J'ai dû faire quatre magasins avant de trouver la bonne peinture la semaine dernière et là, impossible de trouver la machine pour poncer le parquet", constate Sébastien. Le chantier ne pourra donc pas être livré le 17 avril, comme prévu. 

Les prochaines semaines s'annoncent d'autant plus compliquées que ses trois prochains chantiers sont également à l'arrêt. Depuis sa création en 2009, son entreprise a pourtant toujours bien fonctionné, essentiellement grâce au bouche-à-oreille et Sébastien n'a jamais eu de difficultés à faire travailler ses salariés, tous les deux en CDI. 

Des moments incertains, j'en ai eu quelques-uns mais là c'est différent : on est totalement bloqués.Sébastienà franceinfo

Sa banque lui a proposé un report de trois mois de ses cotisations sociales, ce qu'il a refusé. "Si on ne fait pas de chiffre d'affaire d'ici là ? La boule de neige grossit et ce sera encore plus lourd le trimestre suivant, ça ne résout pas le problème", explique le quinquagénaire, qui se dit "très mal à l'aise" d'avoir continué à faire travailler ses salariés. "La ministre du Travail (Muriel Pénicaud) nous a demandé de jouer le jeu, malgré les risques", explique-t-il. Difficile de faire respecter les gestes barrières à ses employés. "Pour poser un meuble de salle de bains,  je ne vois pas comment il peuvent mettre la distance nécessaire entre eux. Et puis, ils prennent les transports en commun pour se rendre sur le chantier. C'est vraiment compliqué de les protéger".

Fabien, 45 ans, dirigeant d'une société de distribution de café à La Réunion et à Mayotte

Bien loin des prises de décision métropolitaines, Fabien tente de bricoler une gestion de crise. Cet ancien banquier a repris depuis 2012 une société de distribution de café et emploie 29 salariés à Mayotte et à La Réunion. Si les restaurants et cafés qu'il fournit ont fermé leurs portes, les distributeurs de boissons de certaines entreprises et offices publics, comme les hôpitaux, ont toujours besoin d'être réapprovisionnés. "On fait 10% à peine de notre chiffre d'affaires, donc on continue de travailler, mais en effectif réduit", explique-t-il. 

J'ai 30 familles sous ma responsabilité. J'ai vu des gens se marier, des bébés naître. Ce qui me fait peur, c'est de ne pas trouver le moyen de les protéger.Fabienà franceinfo

Avec son comptable, Fabien a fait la demande de chômage partiel pour ses salariés et obtenu une réponse favorable. Plus de 500 000 entreprises ont effectué la même démarche, et la mesure bénéficie déjà à 6,3 millions de salariés. Elle permet de rémunérer à 100% ceux qui touchaient une rémunération égale ou inférieure au smic, et à 84% les autres. Au lieu de verser un plein salaire, les employeurs doivent compléter les seuls 16% manquants, sans être "soumis aux charges sociales patronales", a précisé la ministre du Travail Muriel Pénicaud. "On a payé les salaires de mars, car j'avais de quoi faire, et on a même mis un peu de côté pour payer ceux d'avril", explique Fabien, qui attend à présent le remboursement promis du chômage. "On a fait l'avance, et si je reçois l'argent du chômage partiel courant avril, ce sera très bien. Autrement, ce ne sera pas possible", prévient le quadragénaire.  

Il y a l'angoisse de devoir licencier, et celle de mettre la clé sous la porte : "On a été fragilisés par les 'gilets jaunes' : mon bilan 2019 est à peine positif et mon bilan 2018 était très mauvais." Difficile dans ces conditions de demander un prêt. Une seule issue se dessine : celle de ne pas être oublié par la métropole et de bénéficier d'un vrai soutien financier. "Il faut que le gouvernement soit derrière toutes les entreprises, et pas uniquement les plus rentables", alerte l'ancien banquier.

Clément, 39 ans, kinésithérapeute en Bourgogne

"Je ne me verse plus rien comme revenu". Clément, installé depuis dix ans en Bourgogne, fait partie des professions de santé qui ont dû réduire ou arrêter leurs activités à la mi-mars en raison des risques de contagion. Praticien kinésithérapeute et ostéopathe, il est l'un des quelques chanceux qui ont toutefois pu maintenir une petite activité : "On est toujours autorisés à pratiquer quelques soins urgents, notamment post-opératoires", explique-t-il. Des soins qui représentent 15 à 20% de son activité habituelle et qui lui permettent de s'occuper "trois matinées par semaine". Ses autres consultations ont été suspendues, et son cabinet, situé dans une maison de santé, est fermé depuis trois semaines. 

"Il n'y a plus que deux généralistes et des infirmières qui travaillent", détaille Clément. Pour le moment, le praticien et ses collègues paramédicaux ne paniquent pas : certes, en travaillant en libéral, ils bénéficient de moins de garanties que les autres, mais ils sont assurés en cas d'arrêt de leur activité. C'est du moins ce qu'ils pensent. "On paie une prévoyance qui doit nous couvrir en cas de perte d'exploitation, mais, quand j'ai contacté mon assurance, ils m'ont expliqué que la situation actuelle n'était pas contractuelle, tempête-t-il. Donc, on ne peut pas toucher nos prévoyances, car on n'a pas de fermeture administrative". Une aberration pour cet indépendant.

Lucien, 30 ans, gérant d'un bar saisonnier à Paris

L'ouverture du bar de ce jeune entrepreneur est mise en suspens. "On est censés s'installer le 1er mai, sur le quai de la Rapée. Mais on ne sait absolument pas quand on pourra ouvrir", s'inquiète le trentenaire. "On emploie entre 30 et 40 personnes pour faire tourner le bar. On a besoin d'anticiper, on ne pourra pas embaucher du jour au lendemain", explique-t-il à franceinfo. Il table sur une autorisation d'ouverture en juin mais redoute que l'attente ne soit beaucoup plus longue. 

Le loyer est tellement important que si on ouvre trop tard on met en péril la survie de l'entreprise.Lucien, gérant de barà franceinfo

Lucien est d'autant plus inquiet que 80% de ses revenus personnels sont liés à l'exploitation du bar. La crise du coronavirus le confronte, plus que jamais, à la fragilité de son statut. "Je suis gérant non salarié de mon entreprise. Les seules rémunérations que je me verse sont basées sur le bénéfice que l'on dégage, sur lequel je suis taxé à presque 50%. Je ne cotise pas au chômage, et la retraite, je ne m'autorise même pas à y penser". Alors quand le gouvernement a appelé les entreprises à ne pas verser de dividendes pour réinvestir, l'entrepreneur a vu rouge : "Je peux pas dire non aux dividendes alors que je les ai obtenus avec la sueur de mon front", affirme-t-il.

Marylène, 51 ans, gérante d'une PME d'équipements de cuisine à Rennes 

L'année 2020 démarrait bien pour Marylène, associée avec son frère et sa sœur. Après deux années de croissance en berne, les commandes s'enchaînaient à nouveau pour cette PME familiale, créée il y a quarante ans. Dotée de 150 salariés, l'entreprise fournit des équipements de cuisine – évier, robinetterie, plans de travail… – à des cuisinistes indépendants et à l'essentiel des grandes enseignes nationales d'ameublement. 

Mais tous sont désormais fermés. Et les déconvenues se sont enchaînées. "Contrairement aux effets d'annonces, les grands groupes ont arrêté de nous payer. Ils n'ont même pas payé les factures de février, alors que le confinement n'avait pas démarré, et nous demandent des reports jusque fin mai, s'indigne Marylène. Que nos petits clients cuisinistes ne payent pas c'est compréhensible, mais eux, c'est inacceptable"

Pour redonner du souffle à sa trésorerie, Marylène a donc fait une demande de prêt, qui s'avère très compliquée. "Parmi la paperasse attendue par la banque, on nous demande de réaliser un business plan détaillé pour 2021 et 2022. Mais comment voulez-vous réaliser un budget basé sur de l'incertitude et de l'inconnu ? On ne sait déjà pas où on en sera dans un mois, s'agace-t-elle. Je vis la pire période de ma vie, entre les crises d'angoisse et les nuits sans sommeil", confie-t-elle. Sa lueur d'espoir ? "Les gens auront vécu dans leur cuisine plus que jamais pendant le confinement, ils vont en voir tous les défauts. Il y aura peut-être plus de commandes quand tout cela sera fini..."