"J'ai l'impression de tout flinguer en retournant au bureau" : à l'heure du déconfinement, ces salariés veulent rester en télétravail

Continuer d'exercer son activité professionnelle à domicile : c'est le souhait de certains travailleurs, malgré la sortie progressive du confinement entamée lundi et l'opposition de leur employeur.

Une femme installée dans son salon travaille à distance, à Angers (Maine-et-Loire), le 30 mars 2020.
Une femme installée dans son salon travaille à distance, à Angers (Maine-et-Loire), le 30 mars 2020. (THIBAUD VAERMAN / HANS LUCAS / AFP)

Ils y vont à reculons. Pour des dizaines de millions de Français, le déconfinement enclenché lundi 11 mai a signifié le retour sur le lieu de travail. Au grand regret de certains salariés : plus de 70% d'entre eux veulent continuer à avoir recours au télétravail après le confinement, de manière régulière (pour 32%) ou ponctuelle (41%), selon une enquête de CSA pour Malakoff Humanis publiée le 6 mai. Pourtant, les employeurs ne sont pas toujours d'accord et certains convoquent leurs salariés sur site, malgré la recommandation du Premier ministre, qui a appelé, le 19 avril, à poursuivre le télétravail, "dans la mesure du possible". Une préconisation réitérée par la ministre du Travail une semaine avant le déconfinement.

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Entre retour forcé, maintien dans l'expectative et échéance repoussée, ces salariés favorables au télétravail, contactés après avoir répondu à notre appel à témoignagesracontent comment ils plaident leur cause auprès de leur employeur.

L'inquiétude face au risque sanitaire

"C'était catastrophique ce matin." Alice*, 48 ans, travaille pour un bailleur social dans la Loire. En télétravail à 50% depuis la seconde partie du confinement, le reste du temps au chômage partiel, elle aurait aimé conserver ce rythme en reprenant son activité à 100%. Il est vrai qu'elle doit se rendre sur place pour les visites de logements, mais elle peut être à domicile pour gérer la partie administrative. Toutefois, sa directrice a sommé les 23 salariés de revenir au bureau dès lundi. "Je suis arrivée à 8 heures pour l'aider à tout nettoyer. On avait un gros bidon de gel hydroalcoolique, même pas de masques ! Et une boîte de 200 gants pour toute la structure", rapporte celle qui est également déléguée du personnel et syndicale, à la CFDT. "Nous devons laver nous-mêmes les tables et les poignées de portes : la société de nettoyage vient une fois par semaine", détaille-t-elle.

La directrice nous dit qu'il n'y a pas de danger à venir au bureau, mais sur quels critères s'appuie-t-elle ?Alice*à franceinfo

Alice n'a toujours pas la réponse alors qu'elle a posé cette question en CSE extraordinaire. "Les salariés sont inquiets mais le principe de hiérarchie s'applique", relève-t-elle. Finalement, ce cadre a pu bénéficier de souplesse, mais seulement pour les salariés qui ont des problèmes de garde d'enfants. Ces derniers peuvent bénéficier d'horaires décalés et du télétravail. C'est le cas d'Alice : elle télétravaillera 2 heures et quart le matin et ira sur place le reste du temps. Malgré tout, elle juge cet aménagement "discriminatoire". "On met en insécurité certains salariés", insiste-t-elle.

L'insécurité n'est pas ce qui préoccupe Christine*. Trajet en voiture, tracé aménagé dans l'entreprise, masques et gel hydroalcoolique fournis... Cette gestionnaire en financement dans un groupe automobile, à Annecy (Haute-Savoie), estime que les consignes prodiguées par le ministère du Travail pour limiter toute contamination de Covid-19 sont respectées par son employeur.

Mais puisqu'elle est isolée dans un bureau et n'a pas "besoin de voir les clients physiquement", cette salariée de 45 ans ne comprend pas pourquoi elle doit se rendre tous les après-midis sur son lieu de travail depuis lundi. "On nous impose un mode de fonctionnement incohérent avec la réalité de notre métier", pointe Christine, qui regrette surtout de ne pas avoir été consultée avant son retour.

"Quel est l'intérêt d'aller sur place ?"

D'autres espèrent encore faire peser la balance dans leur sens. C'est le cas de Valérie, professeure de flûte traversière au conservatoire de Saint-Germain-en-Laye (Yvelines). Va-t-elle être autorisée à continuer le télétravail ? Elle attend la décision du directeur de l'établissement public. Pour l'instant, il organise la reprise des cours pour les professeurs d'instruments à corde et leurs élèves. Mais pour les instruments à vent, la réalité est tout autre. "On ne peut pas utiliser de masque !", s'exclame Valérie. Et de poursuivre : "Le contact avec l'élève nous manque, mais aller sur place ne nous apportera rien : on ne pourra pas s'approcher d'eux. On ne fera donc pas mieux qu'en télétravail", juge-t-elle. Depuis le 17 mars, cette professeure enseigne à distance, sans encombre selon elle, à 23 élèves. Valérie les a interrogés : la majorité d'entre eux ne souhaite pas revenir dans les locaux dans les jours qui arrivent.

Geoffrey non plus n'a pas envie de revenir sur son lieu de travail. Chargé de clientèle sur une plateforme téléphonique pour une entreprise prestataire d'EDF, il est au chômage partiel depuis le début du confinement. Aujourd'hui, on lui promet une reprise en télétravail, mais il ne sait plus "s'il doit encore y croire". "Dans un centre d'appels, c'est étonnant", remarque Geoffrey, qui estime que le télétravail devrait être la règle. D'autant plus que 200 personnes travaillent sur ce site. "Quel est l'intérêt d'aller sur place ? Encadrer certaines personnes ? Mais sur le principe, tout est faisable à distance, avec une connexion internet et un smartphone... à condition d'avoir ce matériel. Ils rechignent à le prêter", dénonce ce jeune salarié de 26 ans.

"Juridiquement, je pense que c'est contestable"

A force d'insister, certains ont fini par avoir gain de cause. Barbara, par exemple, ne se déplacera à son bureau qu'un jour par semaine et télétravaillera le reste du temps, jusqu'à nouvel ordre. Cette assistante commerciale dans le médical en avait fait la demande il y a quelques jours, mais l'a appris seulement lundi matin... en revenant à son bureau. Parmi les 150 collaborateurs que compte l'entreprise, située en région parisienne, Barbara n'est pas la seule à bénéficier de ce dispositif : pour ceux qui ont des enfants, c'est automatique. "Moi, on ne savait pas dans quelle case me mettre", glisse-t-elle en riant. Agée de 51 ans, elle a une santé fragile et vit avec une personne considérée comme "à risque" au regard du Covid-19. "Je suis complètement soulagée, je n'ai pas dormi de la nuit, je ne savais pas comment faire", souffle-t-elle.

C'est également pour des raisons de santé que François* a fait valoir son droit à rester en télétravail jusqu'à la fin du mois de mai, alors qu'il devait reprendre sur place à 100%.

Je ne comprends pas pourquoi on force les gens à revenir. On arrive, on gare nos voitures, on va au bureau sans croiser personne et on repart chez nous.François*à franceinfo

"Au restaurant d'entreprise, il faut prendre rendez-vous pour pouvoir manger en respectant les gestes barrières", explique cet informaticien, qui travaille au sein d'une société de gestion d'autoroutes. Il était "angoissé" à l'idée de se retrouver "enfermé" dans son bureau "sans contact". "Dans ces conditions, ce n'est agréable pour personne. Je serai heureux de revenir sur site le jour où il n'y aura plus de risques", confie-t-il. Représentant du personnel et syndiqué, il reconnaît toutefois que pour certains salariés, "c'est mieux de revenir sur le site". Il aimerait que chacun puisse choisir : "Laissons faire ceux qui veulent télétravailler, pour préserver une partie de la population."

Eric* est du même avis. "Cela nous fait courir des risques", fulmine ce juriste, qui exerce dans le domaine financier. "Après 55 jours de confinement, j'ai l'impression de tout flinguer en retournant au travail pendant le mois de mai. C'est totalement irresponsable de la part de mon employeur", s'emporte-t-il. "Juridiquement, je pense que c'est contestable", ajoute-t-il, sans pour autant souhaiter déclencher une procédure. Il estime son retour au travail d'autant plus risqué qu'il vit en Ile-de-France et doit donc prendre les transports en commun chaque jour pour se rendre à son travail. Il a grappillé quelques jours supplémentaires en télétravail à force d'insister et ne reprendra finalement que le 18 mai. Reculer pour mieux sauter ? "J'y retournerai à temps plein la semaine prochaine... Je ne comprends pas du tout cette position de mon employeur. C'est du management à l'ancienne : on préfère avoir les gens sous les yeux car on pense que les salariés en télétravail sont en vacances."

*Certains prénoms ont été modifiés à la demande des personnes interrogées.