Covid-19 : "malmenés" depuis deux ans par les aléas de la pandémie, les tout-petits "tiennent bon"

Après de longs mois marqués par l'omniprésence du virus, les professionnels de l'enfance s'accordent à dire que le climat d'instabilité pèse sur le moral des plus petits. Mais les enfants ont aussi développé des capacités d'adaptation et une forte résilience.

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Avec le masque, le sourire passe par le regard et les bébés le perçoivent même si une large partie du visage est recouverte. (JESSICA KOMGUEN / FRANCEINFO)

Lila est née le premier jour du premier confinement. Elle n'a pas encore 2 ans mais a déjà bien intégré les gestes barrières. "Elle réclame du gel quand on entre dans les magasins, raconte Manon, sa mère. C'est devenu un réflexe, un geste normal, car elle voit que tout le monde le fait tout le temps."

Sa fille aînée, âgée de 3 ans et demi, s'est elle aussi accoutumée à ces mesures. "C'est leur quotidien. Elles n'ont pas conscience de la crise sanitaire : c'est le monde normal pour elles", poursuit cette trentenaire qui vit en Haute-Garonne. Ce constat, d'autres parents l'ont fait, comme cette internaute, sur Twitter : l'un des premiers mimétismes de son bébé est de "toucher sans appuyer la pompe de n'importe quel savon ou équivalent", puis de se "frotter les mains comme s'il avait mis du gel hydroalcoolique".

"Ce qui a été assez surprenant, c'est que les enfants sont rentrés assez facilement dans le respect des protocoles", confirme le pédopsychiatre Eric Debruge, qui exerce à Bordeaux. "Est-ce que ça a du sens pour eux ?" s'interroge-t-il, tout en doutant fortement que les bébés et les jeunes enfants aient une réelle compréhension de l'enjeu sanitaire de ce geste.

Avec le masque, le sourire passe par le regard

D'autres signes montrent la façon dont les bébés et les enfants se sont habitués à la vie en temps de pandémie : le décryptage des visages malgré le port du masque. "J'avais peur d'être bloquée dans la relation avec les tout-petits", concède Ophélie Berger, médecin en PMI et membre du comité de coordination du Syndicat national des médecins de PMI. Finalement, en dépit du masque en consultation, les bébés perçoivent son sourire et le lui rendent. "On doit être vigilant pour amener plus de musicalité et d'intonations" mais "ils sont collés au regard de l'examinateur, c'est phénoménal", décrit-elle, étonnée et admirative quant à leur "capacité adaptative". "Les enfants se basent beaucoup plus sur les yeux, les sourcils et une plus grande gestuelle du corps", complète Eric Debruge.

"La normalité, pour les 'bébés Covid', c'est le masque, donc ils développent une compétence."

Ophélie Berger, médecin de PMI

à franceinfo

Toutefois, la médecin nuance aussitôt : les bébés peuvent lire son sourire masqué parce qu'ils sont en confiance grâce à la présence de l'un des parents. Cette capacité de décryptage est "très ciblée", confirme Brigitte Prévost-Meslet, présidente de l'Association nationale des puériculteurs diplômés et des étudiants (ANPDE). Les bébés y parviennent avec les parents et des personnes qu'ils connaissent très bien, insiste-t-elle.

Si le sourire est lisible, les enfants, en crèche, peuvent avoir du mal à percevoir toutes les émotions sur les visages des adultes, remarque également Brigitte Prévost-Meslet. De plus, les petits demandent souvent aux adultes de répéter, le masque altérant la compréhension.

Davantage de troubles du langage ?

Lors de sa généralisation, en 2020, le port du masque avait alimenté de nombreuses craintes. Les adultes ayant une large partie du visage recouverte, des professionnels de la petite enfance anticipaient des problèmes dans l'apprentissage du langage. C'est-à-dire "lorsque l'enfant n'associe pas de mots à 2 ans et lorsqu'il n'est pas intelligible à 3 ans", explique Fabienne Kochert, présidente de l'Association française de pédiatrie ambulatoire (AFPA).

Qu'en est-il en janvier 2022 ? Tous les spécialistes contactés par franceinfo s'accordent sur le fait qu'il est impossible de dresser un bilan précis : les données chiffrées manquent et il est encore trop tôt pour évaluer un éventuel impact, explique Mélanie Merveille, orthophoniste, présidente du Syndical régional des orthophonistes de Charentes-Poitou Limousin.

"Nous n'avons pas assez de recul sur la génération qui est entrée en crèche ou chez des assistantes maternelles en septembre 2020 (...) Il y aura besoin d'évaluations des troubles du langage. C'est un sujet, nous en sommes tous conscients."

Mélanie Merveille, orthophoniste

à franceinfo

Il faut alors, pour l'instant, s'en remettre aux expériences de chacun. Et elles sont très contrastées. Une "explosion des troubles du langage" est observée lors des bilans de santé en école maternelle, avance Brigitte Prévost-Meslet. A la crèche, les puéricultrices disent entendre "moins de babil chez les petits et moins d'imitations [de mots] chez les grands", rapporte Marie-Paule Thollon-Behar, psychologue et docteure en psychologie du développement.

Ces constats sont tempérés par d'autres professionnels. "Je n'ai pas constaté de retards sur l'apparition des premiers signes de langage chez l'enfant, témoigne Ophélie Berger. Dans nos équipes, nous n'avons pas une seule puéricultrice qui nous dit observer une forte augmentation des orientations vers les bilans orthophoniques. On peut être un peu rassurés là-dessus", insiste-t-elle. Eric Debruge, qui assume avoir été particulièrement inquiet au début, se montre pondéré. "Le masque n'a pas d'impact majeur sur le plan communicationnel", avance-t-il. Même pas en langue des signes où, pourtant, "la mimique est importante sur le plan grammatical" et où elle a "une fonction langagière", poursuit le pédopsychiatre, qui travaille avec de nombreux enfants sourds et malentendants.

Désorganisation et climat anxiogène

Mais s'intéresser aux conséquences du masque se révèle largement insuffisant. Si les orthophonistes et d'autres professionnels de la petite enfance peinent à lier directement des troubles du langage à la pandémie, Mélanie Merveille relate avoir reçu dans son cabinet deux enfants qui ont développé un bégaiement après le premier confinement.

L'un d'eux, une fillette de 4 ans, s'est retrouvée très angoissée. L'orthophoniste pointe la crise sanitaire, à l'origine de soudains changements dans son foyer. Mélanie Merveille explique que le contexte était particulièrement anxiogène pour cette enfant avec, d'un côté, une maman qui travaille en Ehpad, qui avait peur de ramener le virus à son domicile et qui était probablement très consciente de ce qui se passait, et, de l'autre, un papa, dans la restauration, habituellement très pris par son travail, qui s'est retrouvé à la maison du jour au lendemain. Tout est ensuite rentré dans l'ordre pour ces deux enfants après une prise charge portant, entre autres, sur "la réassurance, la détente corporelle", détaille l'orthophoniste.

Ces deux cas de bégaiement montrent la façon dont le climat d'incertitude, engendré par la pandémie, affecte directement les plus jeunes. "Dans les crèches, les qualités d'accueil ne sont pas optimales en ce moment", illustre Marie-Paule Thollon-Behar. Ce secteur, comme l'ensemble de la société, est frappé par une désorganisation liée à la circulation du Sars-CoV-2 et aux protocoles à respecter. On trouve beaucoup d'absents entre les cas contacts, les cas positifs, les malades. Et il faut ajouter à ce tableau ceux qui doivent s'occuper de leurs propres enfants cas contacts, positifs ou malades. "La désorganisation de la société risque de peser davantage que la question de la communication", selon Eric Debruge. Avec des désordres peut-être plus importants dans le milieu de la petite enfance, fragilisé par un manque de personnel.

"Parfois, les enfants sont accueillis en crèche par des personnes qu'ils ne connaissent pas du tout. C'est à l'opposé des préconisations mettant en avant le rôle de la personne référente, stable, et les personnes de confiance."

Marie-Paule Thollon-Behar, psychologue

à franceinfo

"Si on se met à la hauteur de l'enfant, on se rend compte de tous les aléas auxquels il fait face", insiste la spécialiste de la psychologie du développement, rappelant que "les enfants ont besoin de stabilité et de prévisibilité". C'est pour cette raison que les changements continuels des règles sanitaires dans les établissements recevant des petits sont loin d'être anodins pour eux. "Plus le protocole était strict, moins les enfants étaient angoissés", observe Eric Debruge.

Du côté de l'école, même si les salles de classe françaises sont restées souvent plus ouvertes que chez nos voisins européens, les interruptions répétées des cours ont perturbé les enfants, aggravant les difficultés de ceux qui en avaient déjà. Les confinements ont aussi occasionné d'autres problèmes, pas uniquement scolaires. "En maternelle, on trouve beaucoup d'enfants qui ont du mal à se socialiser", affirme ainsi Jocelyne Grousset, secrétaire générale adjointe du Syndicat national des médecins scolaires.

Le stress des tests à répétition

Ereintés par ces coupures, les enfants (et les parents) doivent désormais composer avec une nouveauté invasive : les autotests, tests antigéniques et tests PCR. La démarche et la répétition du processus sont lourdes. "On ne veut pas être associé à de la douleur", déplore Manon, qui ne cache pas sa crainte des autotests. Certains parents sont si fatigués qu'ils rédigent de fausses attestations d'autotests pour que leurs enfants cas contacts puissent aller en cours.

"J'ai vu des enfants qui n'en peuvent plus des tests incessants. Les enfants et les parents sont très stressés."

Fabienne Kochert, pédiatre

à franceinfo

Les tout-petits sont "malmenés", tonne Brigitte Prévost-Meslet. Elle salue toutefois leur "forte capacité de résilience", comme le font les autres professionnels contactés par franceinfo. "Je ne sais pas quelle génération cela va donner, mais ce sont des enfants qui auront connu la résilience, commente Mélanie Merveille. Les enfants, ce sont des petits héros (…) Il y a bien des choses qui n'ont pas fonctionné correctement, mais ils tiennent bon."

"Ces enfants, sur le plan psycho-affectif, ne vont pas trop mal. Mais je ne dirais pas forcément la même chose de leurs parents."

Eric Debruge, pédopsychiatre

à franceinfo

Après deux ans de pandémie, Brigitte Prévost-Meslet s'inquiète d'un éventuel épuisement si la crise sanitaire venait à se prolonger : "Le problème, c'est le long terme. C'est l'usure." Manon, elle, a hâte de voir le bout du tunnel : "On ne sait pas combien de temps cela va encore durer. On espère que l'enfance de nos deux filles ne sera pas marquée trop longtemps par cette situation et qu'elles connaîtront un monde un peu plus normal."

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