Coronavirus : quatre questions sur les "corona bonds", voulus par la France et déjà rejetés par l'Allemagne

L'idée, défendue également par l'Italie, a été balayée par la chancelière Angela Merkel et d'autres pays d'Europe du Nord lors d'un sommet européen jeudi 26 mars. 

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Des drapeaux européens flottent à Bruxelles au second jour d'un sommet spécial du Conseil européen, le 21 février 2020. Photo d'illustration. (LUDOVIC MARIN / AFP)

Allô, l'Europe ? Une réponse commune face à la crise ? Pas sans conditions. La chancelière allemande, Angela Merkel, a dit non, jeudi 26 mars, à l'idée d'émettre des "corona bonds", comme l'avaient proposé neuf pays européens, dont la France. Ces Etats désiraient créer des obligations (un titre de dette) mutualisées de la zone euro, afin de disposer de fonds importants pour tenir le choc économique face à l'épidémie de coronavirus qui frappe durement le continent.

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Leur but est de favoriser la reprise de la croissance, lourdement pénalisée par le confinement, avec de l'argent garanti par un fonds européen commun. En quoi consistent ces "euro bonds" nouvelle version ? Qui y est favorable ? Qui y est hostile ? Comment ça peut marcher ? Petit état des lieux. 

1Qu'est-ce que les "corona bonds" ?

"Corona" renvoie évidemment à la crise économique liée au coronavirus. Quant à "bonds" (rien à voir avec l'agent secret au service de sa Majesté), il signifie en anglais "obligations". "Les 'corona bonds' sont les équivalents des 'euro bonds' qui avaient été évoqués en 2011 lors de la crise de la dette grecque et n'ont jamais vu le jour, explique à franceinfo Céline Antonin, économiste à l'OFCE et spécialiste de la zone euro. Il s'agit de mutualiser la dette publique au niveau de la zone euro."

"Pour l'instant, chaque pays émet sa dette publique de son côté, explique l'économisteUne dette de moins bonne qualité exige une rémunération supérieure", note-t-elle. En clair : "Tout dépend de la capacité du pays à rembourser sa dette publique. Et cette capacité est plus forte, par exemple, en Allemagne, qui emprunte à taux négatif – comme la France – qu'en Italie".

L'Italie y aurait donc tout intérêt. Car le pays "a vu son taux à 10 ans progresser jusqu'à 2,4% le 17 mars. Si les investisseurs demandent une 'prime' à l'Italie, c'est parce que la péninsule (...) présente selon eux un risque d'insolvabilité. D'après la Commission européenne, sa dette publique dépasse les 136%, deuxième ratio le plus élevé en Europe après la Grèce".

2Comment ça marcherait ?

"Les différents pays européens contribueraient à un fonds qui pourrait émettre ces obligations et les garantirait", explique encore Céline Antonin. Quel fonds ? Favorable à cette idée, le Portugais Carlos Costa plaide pour "des solutions innovantes", selon Reuters. "Une option qui mérite une analyse plus approfondie est la possibilité que le Mécanisme européen de stabilité émette des 'coronabonds' et que le produit soit alloué à tous les pays membres qui en ont besoin", écrit-il.

Ces obligations, remboursables sur le long terme via le budget de l'Union européenne, pourraient avoir des maturités très longues, de plusieurs décennies, afin d'étaler autant que possible les contributions annuelles des Etats membres, préconise-t-il. Elles pourraient financer à la fois les efforts de lutte contre l'épidémie et ceux visant à limiter son impact économique.

3Qui réclame ces obligations mutualisées ?

Essentiellement le sud de l'Europe, plus vulnérable aux crises. Mais la France fait aussi partie des demandeurs. Neuf dirigeants européens, dont Emmanuel Macron et l'Italien Giuseppe Conte, ont appelé à la création de ces "corona bonds" dans une lettre adressée, mercredi 25 mars, au président du Conseil européen, Charles Michel. Ils jugent que cet emprunt commun est nécessaire face à la crise sanitaire.

Dans une tribune adressée à Reuters, le gouverneur de la Banque du Portugal, Carlos Costa, surenchérit. "Un échec de la coopération dans cette crise laisserait des cicatrices permanentes sur le projet européen", écrit-il, estimant que "des solutions doivent être trouvées afin d'éviter que l'urgence du coronavirus devienne une deuxième crise de la dette souveraine".

Cette initiative a-t-elle trouvé un écho loin des capitales ensoleillées et déjà fortement endettées ? Oui. Dès mardi, la présidente de la Banque centrale européenne (BCE), Christine Lagarde, a demandé par visioconférence aux ministres des Finances de la zone euro d'envisager sérieusement une émission exceptionnelle d'obligations souveraines mutualisées, pour mieux s'armer face à la crise. Et son discours, assure un responsable européen cité anonymement par l'agence Reuters, aurait rencontré "beaucoup de soutien au-delà du Club Med", selon l'étiquette peu aimable accolée par certains financiers aux pays du sud de l'Europe.

4Qui y est hostile ?

L'Allemagne et les Pays-Bas, notamment, qui ont fraîchement accueilli la proposition de Christine Lagarde, avant même que Berlin ne réponde officiellement non jeudi soir lors d'un sommet européen. Ces pays avaient déjà manifesté leur opposition aux "euro bonds" en 2011, rappelle Céline Antonin, en évoquant la "dichotomie" entre "les bons élèves" du nord de l'Europe qui tiennent leur budget et "les mauvais élèves", jugés trop dépensiers par les premiers.

Nous avons dit du côté allemand, mais aussi de la part d'autres participants, que ce n'était pas la conception de tous les Etats membres.

Angela Merkel

La chancelière a réaffirmé jeudi soir son opposition à l'idée d'émettre ces "corona bonds", elle qui a toujours refusé le principe d'une mutualisation des dettes en Europe. Elle a réaffirmé sa "préférence pour le MES", le Mécanisme européen de stabilité, qui sert de fonds de secours en cas de crise de la zone euro. "Nous avons avec le MES un instrument de crise qui ouvre de nombreuses possibilités et qui ne remet pas en question les principes de base d'une action commune et de responsabilité de chacun", a-t-elle précisé.

En clair : à un grand emprunt européen mutualisé, la chancelière préfère ce MES qui peut poser des conditions strictes en échange de ses prêts à des pays en crise, comme par exemple des réformes impopulaires ou des coupes claires dans les budgets. Soit le bras armé de "l'austérité" européenne pour ses détracteurs. 

Berlin, La Haye ou Vienne – "en gros les pays germaniques et du Nord" – voient d'un mauvais œil "cette mutualisation des dettes", explique Céline Antonin. "Et ça peut se comprendre. De 2010 à maintenant, Berlin est passé de 80% à 60% d'endettement public (pourcentage de la dette publique par rapport au PIB) tandis qu'en France, on a un endettement public qui flirte aujourd'hui avec les 100%. Mais c'est la même problématique depuis dix ans. On laisse la Grèce ou l'Espagne se débrouiller seules face à des taux élevés, sans solidarité européenne à ce niveau-là." Et l'économiste se dit assez sceptique sur un changement de position : "Il faudrait vraiment que la situation devienne dramatique pour tous les pays. Jusqu'à présent, même si l'heure est critique, la politique budgétaire reste indépendante."

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