"Je n'ai personne sur qui m'appuyer" : le confinement "angoissant" de Lisa, enceinte de cinq mois et vivant seule avec son fils

Depuis le 16 mars et chaque jour, franceinfo interroge sur leur quotidien des Français qui restent chez eux. Voici le témoignage de Lisa, enceinte de cinq mois et vivant seule avec son fils de 9 ans en banlieue parisienne. 

Lisa et son fils César portent masques et gants pour aller faire des courses, le 19 mars 2020. 
Lisa et son fils César portent masques et gants pour aller faire des courses, le 19 mars 2020.  (LISA / FRANCEINFO)

"Rester chez nous. Ce n'est pas grand-chose que l'on nous demande. En même temps, je suis enceinte, en huis clos avec un enfant." Une situation "fatigante, angoissante" pour Lisa, 46 ans, en pleine épidémie de coronavirus. Depuis le lundi 16 mars, cette salariée d'une société de production de publicités, enceinte de cinq mois, vit confinée, seule avec son enfant de 9 ans, en banlieue parisienne. Une période peut-être encore plus éprouvante lorsqu'on est mère isolée. 

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Entre la crainte d'un chômage partiel et l'école à la maison, un rendez-vous médical annulé et de premiers symptômes, Lisa livre ici le récit, jour après jour, de son confinement

Lundi 16 mars : "On parle d'un confinement, de l'armée dans la rue"

Ce lundi a débuté très tôt, vers 4 ou 5 heures. A cause d'insomnies, provoquées par ma grossesse. Je suis tombée enceinte il y a cinq mois, à un moment où mon compagnon et moi n'habitions pas ensemble. Il vit aujourd'hui à 50 km de Paris, confiné avec son garçon de 12 ans. Et moi avec le mien, César, 9 ans et demi. Son père n'a pas de logement stable en ce moment, il sort d'une relation. César restera ici, avec moi. Nous avons de la chance, l'appartement est grand. Mieux vaut éviter la circulation du virus, et protéger ce bébé que je porte et qui grandit.

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Devant la situation actuelle, les insomnies s'accentuent. Depuis cinq heures, je communique avec famille et amis. On parle d'un confinement et de l'armée dans la rue, d'un couvre-feu à 18 heures, de 48 heures pour partir. Sommes-nous dans un scénario de science-fiction ?

Le défi de la journée est clair : prendre sur moi et ne pas communiquer mon stress à César. Et ce, malgré la panique qui monte.Lisa, mère d'un enfant de 9 ans et enceinte

César s'est réveillé vers 7 heures. Ce premier jour a pour lui un air de vacances. Pourtant, il y a bien école. Français, géométrie, passé composé et triangles isocèles : mon fils débute avec 50 pages d'exercices imprimés par son professeur de CM1. Nous n'avons aucune trame sur la marche à suivre. "Je reviens vers vous", nous promet l'enseignant par e-mail. Dans l'attente, j'essaie d’occuper César. Je le vois jouer aux Lego, lire Jules Verne et improviser avec sa guitare électrique. Mais l'ennui arrive vite : vers la fin d'après-midi, je le vois surtout... tourner en rond.

Le fils de Lisa, César, joue de la guitare électrique, le 18 mars 2020. 
Le fils de Lisa, César, joue de la guitare électrique, le 18 mars 2020.  (LISA / FRANCEINFO)

J'ai passé une grande partie de la journée avec mes proches, au téléphone. Mes frères se demandent s'ils vont partir en province. Ma mère s'inquiète, mon père est confiné à Lille et ma sœur en banlieue parisienne. Et mes grands-parents de 85 et 90 ans ? Ils vivent en Champagne-Ardenne, isolés. Le stress monte. Je perds un peu mes moyens à l'écoute de l'allocution d'Emmanuel Macron. Hors de question de paniquer, mon fils est à mes côtés.

J'ai ce sentiment d'être en guerre.

Mardi 17 mars : "Ces images me rappellent le rationnement"

J'avais rendez-vous chez le gynécologue à 9 heures. Ma grossesse se déroulant sans encombre, son cabinet a préféré annuler. Mon échographie du second semestre, le 10 avril, aura-t-elle bien lieu ?

J'ai envie de pleurer. J'ai renoncé à acheter du pain ce matin, en voyant le boulanger sans gants. Dans le centre-ville, 40 personnes attendent devant le magasin Picard avant même l'ouverture, 40 autres patientent devant le Franprix. Une ambiance de chape de plomb. Ces images me rappellent celles du rationnement.

J'ai encore ce sentiment d'être en guerre.Lisa, mère d'un enfant de 9 ans et enceinte

Lisa tente de faire des courses en ligne, le 18 mars 2020. 
Lisa tente de faire des courses en ligne, le 18 mars 2020.  (LISA / FRANCEINFO)

Et puis, le travail reprend. Du français pour César, quelques devis pour moi. J'organise un casting avec des comédiens ayant un home studio chez eux. On parle d'un possible chômage partiel. Aurai-je mon salaire intégral à la fin du mois ? Je réfléchis à mon loyer et mes charges, à l'appartement neuf que je viens d'acheter, aux assurances de mon prêt qu'il faudra commencer à payer. Impossible si je finis ce mois avec une moitié de salaire.

Cette première journée confinée est finalement passée vite. Je pars me coucher et tente de regarder un film, mais je n'ai aucunement la tête à ça. La situation actuelle me préoccupe trop. Je regarde les derniers messages sur WhatsApp avant de m'endormir. Est-ce que tout le monde va bien ?

Jeudi 19 mars : "Nos premiers pas dehors"

Je vois le stock de yaourts de César fondre. Il est temps de sortir et d'aller faire des courses. Ce sont nos premiers pas dehors depuis deux jours. Des masques, des gants : nous avons prévu le grand équipement. 

Je l'avoue, j'ai un peu chargé ce plein. Des pâtes à pizza, un plateau de fraises, des œufs pour les gâteaux au goûter... Et des yaourts ! De quoi nous faire tenir jusqu'au marché du week-end. A l'intérieur du supermarché, j'observe que seule la caissière a des protections. La tension monte vite avec d'autres clients. Deux filles passent très près de moi, sans faire attention. Elles s'agacent quand je leur rappelle les mesures barrières, mais je dois me protéger. Quand nous sortons, une file d'attente s'est déjà formée à l'entrée devant le magasin.

L\'attestation de déplacement dérogatoire de Lisa, le 19 mars 2020. 
L'attestation de déplacement dérogatoire de Lisa, le 19 mars 2020.  (LISA / FRANCEINFO)

A notre retour, nous désinfectons nos mains, nos poignées de portes. Je mets nos habits au sale, craignant d'avoir fait entrer le virus à la maison. Nous entendons tout et son contraire, comment savoir ? Et les courses que j'ai faites, ont-elles le virus sur elles ? L'interrogation est sans fin.

Vendredi 20 mars : "Et si je suis contaminée ? Et si je contamine César ?"

Nous avons de la chance ce matin : une amie vient nous apporter du pain frais et des viennoiseries. Elle doit rester sur le pas de la porte et déposer le sac, à au moins deux mètres de nous. Juste avant, elle m'a envoyé une photo pour me rassurer : le cabinet de sages-femmes reste ouvert dans ma ville. Faut-il y aller ? J'angoisse, je crains trop de m'exposer au virus pour une visite de contrôle. 

Le fils de Lisa, César, fait ses devoirs, le 20 mars 2020. 
Le fils de Lisa, César, fait ses devoirs, le 20 mars 2020.  (LISA / FRANCEINFO)

Mon fils continue ses devoirs. Nous travaillons une leçon de vocabulaire, avant une petite "récréation" dans la cour à midi. Et si je suis contaminée en allant à ce cabinet ? Et si je contamine César en retour ?

Je suis seule, je n'ai personne sur qui m'appuyer. Son père n'est pas là, il faut que tout fonctionne.Lisa, mère d'un enfant de 9 ans et enceinte

Je pense aussi à l'échographie du 10 avril, à Paris. Comment vais-je faire pour m'y rendre sans mon fils ? Je m'efforce de relativiser, de penser aux femmes enceintes bien moins contrôlées que nous à travers le monde. N'être enceinte que de cinq mois est un soulagement. J'ai néanmoins 46 ans, et cette grossesse est à risque. Elle devrait être très surveillée, plutôt que pas du tout.

Je continue de travailler un peu, en attendant d'en savoir plus. César goûte et regarde un film. Enfin, le week-end ! Cette semaine a été fatigante, stressante. A chaque jour son angoisse.

Samedi 21 mars : "Une amie a le virus"

Ces insomnies me réveillent toutes les nuits. Vais-je perdre mon travail ? Je m'imagine déjà, à 46 ans, avec un enfant, un nouveau-né et sans emploi. Que vais-je faire ? Il est 3 heures du matin.

10 heures. Au marché, des cagettes permettent d'espacer les clients, heureusement peu nombreux. J'entends parler le primeur, qui prédit un approvisionnement difficile si le confinement s'éternise.

Je passe ce samedi à peindre, à cuisiner, à faire du yoga. César est tellement content de ne pas avoir école ! Il joue aux Lego et appelle ses amis. Pendant ce temps, j'apprends qu'une amie, dont j'ai gardé le fils il y a une semaine, est atteinte du coronavirus. Je perds quelque peu mes moyens.

Un dessin de César montrant le coronavirus Covid-19, le 17 mars 2020. 
Un dessin de César montrant le coronavirus Covid-19, le 17 mars 2020.  (LISA / FRANCEINFO)

Lundi 23 mars : "Je ne peux pas être malade"

Les premiers symptômes sont apparus hier soir. Je n'arrête pas de me moucher et d'éternuer. Je passe l'après-midi clouée au canapé, sans bouger. Pourvu que je n'aie ni toux, ni fièvre. L'histoire de mon amie malade me fait forcément penser au virus... Avec César, je ne peux pas être malade. Il n'est pas autonome !

Anticiper est crucial dans ces moments. J'ai déjà prévenu mon ex-mari, qui vit dans la même rue. Il n'est pas le père de César mais me répond sans hésitation : bien sûr qu'il prendra soin de mon fils si je suis alitée avec 40 de fièvre. Le moindre petit souci me fait me préparer au pire.

Mardi 24 mars : "Tenter de rester calme"

Je me sens mieux. César, lui, ne comprend pas les fractions décimales. Il s'énerve, me dit qu'il n'en peut plus. "Je suis tout seul, je m'ennuie", me lâche mon fils. Il faut tenter de rester calme, mais cela fait une semaine que je suis seule, isolée et constamment sollicitée. Il est très difficile de voir votre enfant mal vous parler, vous répondre, refuser de se calmer. Nous sommes l'un sur l'autre. Je dois m'énerver à mon tour.

Un dessin du fils de Lisa, César, le 20 mars 2020. 
Un dessin du fils de Lisa, César, le 20 mars 2020.  (LISA / FRANCEINFO)

Cela fait une semaine. A la maison, ce confinement s'apparente à une succession de dimanches. Tous les jours se ressemblent. Je suis épuisée, psychologiquement fatiguée. Combien de temps ce confinement durera-t-il ? Et dans quel état psychologique serons-nous, dans quatre ou cinq semaines ?

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