Renouer sans se renier : le voyage compliqué de Joe Biden en Arabie saoudite

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Joe Biden entame son premier voyage au Moyen-Orient en tant que chef d'État : Israël, mercredi 13 juillet et surtout l'Arabie saoudite en fin de semaine. Un voyage très délicat pour le président américain, qui prend un virage à 180 degrés face à Riyad.

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Radio France
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Le président américain Joe Biden à la Maison Blanche à Washington avant de s'envoler pour Israël et l'Arabie saoudite, le 12 juillet 2022. (MAXPPP)

Il y a trois ans, en 2019, le candidat Biden voulait faire de l'Arabie saoudite un État "paria", c'était son expression : l'isoler au maximum sur la scène internationale. Joe Biden ne voulait pas laisser passer sans représailles l'assassinat du journaliste dissident Jamal Khashoggi en 2018. Un assassinat autorisé, selon le renseignement américain, par le prince héritier saoudien lui-même. Une fois élu, Joe Biden avait promis de "recalibrer" les relations avec Ryad. Pas question de se mettre dans les pas de Donald Trump, qui s'était précipité dans le Golfe pour mettre en scène ses grandes embrassades avec Mohamed Ben Salmane.

Mais ça c'était avant la guerre en Ukraine. Depuis, les cours du brut ont explosé, les prix à la pompe aussi. Les Américains sont exaspérés. Le chef de l'État accumule les critiques, les élections de mi-mandat se présentent mal, il doit donner des gages. Changement de programme ! Au placard, les bonnes intentions et les considérations morales. Joe Biden vient en personne demander aux Saoudiens d'ouvrir les vannes. Premier producteur de pétrole au monde, le royaume est en effet le seul à pouvoir influencer l'offre mondiale et freiner rapidement l'envolée des prix.

Sauf qu'il n'a pas très envie de passer pour un cynique qui retournerait sa veste pour quelques barils. Face aux polémiques, Joe Biden a écrit une longue tribune samedi dans le Washington Post. Un joli numéro d'équilibriste dans lequel il se félicite d'avoir "renversé la politique de chèque en blanc" pratiquée par Donald Trump... tout en expliquant que l'Arabie saoudite est "un partenaire stratégique" essentiel pour les États-Unis "depuis 80 ans".

Y aura-t-il une poignée de mains entre Biden et MBS ?

Il réussit surtout l'exploit de parler de son voyage à venir dans le Golfe sans jamais citer une seule fois Mohamed Ben Salmane. Sa volonté de garder de la distance, de sauver les apparences frise le ridicule. La Maison Blanche par exemple ne dit pas que le président américain va "rencontrer" MBS, mais que les deux hommes seront présents à la même réunion à Jeddah. Elle ne dit surtout pas non plus qu'ils vont échanger en tête à tête.

Sauf qu'en face, MBS, lui, n'a aucune envie de rester discret. Il la veut, sa photo symbole, la poignée de mains avec Joe Biden sous les flashs des photographes qui affichera sa réhabilitation au yeux du monde entier. Car avant Joe Biden, il y a eu Emmanuel Macron, début décembre, premier dirigeant majeur d’un pays occidental à se rendre à Riyad. Même le président turc Erdogan a reçu MBS fin juin à Ankara pour sa première visite officielle en Turquie, ouvrant une "nouvelle ère" dans les relations turco-saoudiennes. L'enjeu d'image est énorme. À tel point que les modalités de la rencontre Biden-MBS cette semaine n'ont toujours pas été rendues publiques.

La nouvelle manne pétrolière

Sur le fond, l'Arabie saoudite est-elle prête à accéder à sa demande et à augmenter sa production de pétrole ? Rien ne le prouve. La hausse des cours a donné un vrai coup de fouet à son économie : le royaume vient d'enregistrer son taux de croissance le plus important depuis dix ans (9,6%) grâce au pétrole. Ça ne va pas l'inciter à ouvrir les vannes pour faire redescendre les prix. Plutôt au contraire à poursuivre cette politique qui lui permet, de façon inespérée, de financer la (coûteuse) diversification déjà engagée de son modèle économique.

La guerre en Ukraine a aussi accéléré ce qui se dessinait depuis quelques années déjà : l'Arabie saoudite (et avec elle les autres pétromonarchies du Golfe) ne veut plus être considérée comme la marionnette de Washington. C'est aujourd'hui avec  les Russes et les Chinois que Riyad affiche ses convergences économiques et stratégiques. Plus question de s'aligner de façon systématique sur les positions américaines ou occidentales – on l'a vu notamment quand les Émirats se sont abstenus de voter la résolution condamnant l’invasion russe au Conseil de sécurité de l'ONU, dont ils sont membre non permanent.

Malgré cela il y a en septembre une réunion de l'Opep, les pays exportateurs de pétrole, qui pourrait accepter, sous la pression mondiale, d'ouvrir un peu plus le robinet. Joe Biden n'a pas tout à perdre à faire de la realpolitik.

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