Cinéma week-end, France info

Cinéma week-end. Retour sur les César 2021 : "Les problèmes du cinéma sont ceux de l'ensemble de la société française"

Le journaliste, critique et historien du cinéma Jean-Michel Frodon revient sur la 46e cérémonie des César, vendredi 12 mars.

--'--
--'--
Copié dans le presse-papier !
La remise de l\'un des sept trophées remportés par \"Adieu les cons\" d\'Albert Dupontel lors de la 46e cérémonie des César, à Paris le 12 mars 2021. A droite, l\'actrice et maîtresse de cérémonie Marina Foïs.
La remise de l'un des sept trophées remportés par "Adieu les cons" d'Albert Dupontel lors de la 46e cérémonie des César, à Paris le 12 mars 2021. A droite, l'actrice et maîtresse de cérémonie Marina Foïs. (BERTRAND GUAY / AFP)

La 46e cérémonie des César n'a pas fait l'unanimité : les prises de parole de plusieurs des participants ont été attaquées à la fois par la ministre de la Culture et plusieurs avis conservateurs ont été émis pour son côté politique, son entre-soi ou encore sa "vulgarité". Nous avons demandé son avis à Jean-Michel Frodon, journaliste et historien du cinéma, et il nous explique que les États-Unis et les Oscars ne font pas forcément mieux que les récompenses du cinéma français.

franceinfo : On n'a jamais autant parlé d'une cérémonie des César, plus même d'ailleurs que celle de l'an dernier, qui était déjà explosive et polémique. Comment l'expliquez-vous ?

Jean-Michel Frodon : Il y a plusieurs enjeux qui n'ont pas grand-chose normalement à voir les uns avec les autres qui se retrouvent là, empilés un peu n'importe comment. L'un de ces enjeux étant bien sûr non seulement la fermeture des salles de cinéma depuis longtemps, mais le sentiment des professionnels du cinéma de ne pas être vraiment entendus. On leur dit : "Ok, on vous donne de l'argent et des subventions, mais bouclez-la et fichez-nous la paix". Et ce comportement du gouvernement, dont Madame Bachelot est plus la porte-parole que la responsable directe, a fini par mettre beaucoup de gens de très mauvaise humeur.

L'autre dimension c'est l'incapacité de ce milieu, le monde du cinéma, à poser les questions en termes d'intérêt général, et sa propension à privilégier l'entre-soi, à se parler à lui-même, en se racontant combien il est formidable, et dans ce cas présent combien il est malheureux, au lieu d'être capable de faire entendre que ses problèmes ne sont pas ceux du cinéma, mais ceux de tout le monde, de l'ensemble de la société française.

Roselyne Bachelot a considéré que la soirée avait "nui" au cinéma français ou lui avait fait une mauvaise publicité, en prenant le parti du public et en jaugeant pour cela les réseaux sociaux, est-ce qu'elle n'a pas un peu raison ? La soirée a fait, de plus, des mauvaises audiences sur Canal +. Est-ce que les gens ne se désintéressent pas de plus en plus de cette cérémonie ?

Les gens s'en désintéressent, ce n'est pas particulier à cette cérémonie-là. De plus, le cinéma a été moins présent dans nos vies, beaucoup moins de films sont sortis l'année dernière, y compris des films prestigieux, avec des vedettes etc... Le cinéma a été un peu marginalisé par rapport à ce qu'il s'est passé depuis le début de la crise sanitaire, et Madame Bachelot profite un peu de ça pour mettre à distance les gens du cinéma qui frappent à la porte de son ministère. Elle leur donne des rendez-vous et n'y est pas présente, elle ne se comporte pas très bien vis-à-vis du monde du cinéma, ce qui lui permet de se dédouaner en faisant ce que fait beaucoup ce gouvernement : en s'appuyant sur des critères de communication, et beaucoup les réseaux sociaux, pour justifier une politique, ou à la place d'une politique.

Les Oscars auront lieu normalement le 25 avril prochain. Est-ce que les Américains gèrent mieux ces choses-là, à la fois le fait de se récompenser, mais aussi l'aspect politique ?

Aux États-Unis, tout est beaucoup plus encadré, verrouillé, les gens n'ont pas le droit de dire un mot qui n'a pas été validé, contrôlé auparavant. Je ne suis pas sûr qu'on ait très envie de se soumettre à ce genre de contrôle extrême. Pour un résultat qui n'est pas formidable non plus : la popularité des Oscars est en baisse, il y a eu des grandes crises qui se sont beaucoup manifestées, notamment sur les représentations des minorités visibles, et qui ont donné lieu à des ajustements successifs qui sont toujours en cours, aussi sur le rapport entre l'Amérique et le reste du monde, sur ce qui était éligible à concourir ou pas.

Donc, c'est assez compliqué pour eux aussi, dans un environnement qui n'est pas le même parce qu'il est plus commercial. Et parce qu'il est plus commercial, peut-être paradoxalement, qui est plus encadré, pour ne pas dire "fliqué" par des contraintes qui sont aussi les contraintes du puritanisme américain. Ce qu'a fait Corinne Masiero en France l'aurait envoyée en prison aux États-Unis. Et sur les comportements, et sur ce qu'on peut dire, un encadrement brutal, ou en tous cas très contraignant, qui n'existe pas ici, je pense qu'il faut continuer de s'en réjouir, sans être forcément enthousiaste de tout ce qui peut se dire sur la scène des César.

La remise de l\'un des sept trophées remportés par \"Adieu les cons\" d\'Albert Dupontel lors de la 46e cérémonie des César, à Paris le 12 mars 2021. A droite, l\'actrice et maîtresse de cérémonie Marina Foïs.
La remise de l'un des sept trophées remportés par "Adieu les cons" d'Albert Dupontel lors de la 46e cérémonie des César, à Paris le 12 mars 2021. A droite, l'actrice et maîtresse de cérémonie Marina Foïs. (BERTRAND GUAY / AFP)