Reportage Référendum en Nouvelle-Calédonie : après la nouvelle victoire du "non", le Caillou en a-t-il fini avec l'indépendance ?

Article rédigé par
Envoyé spécial en Nouvelle-Calédonie - Raphaël Godet
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 6 min.
Un bureau de vote à Dumbéa (Nouvelle-Calédonie), le 12 décembre 2021, à l'occasion du troisième et dernier référendum sur l'indépendance. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)

Comme en 2018 et 2020, les habitants ont une nouvelle fois dit dans les urnes qu'ils souhaitaient rester dans le giron de la République française. Fin de l'histoire ? Certainement pas.

Le monsieur, la cinquantaine, n'a même pas attendu d'être sorti de la salle François-Anewy, à Nouméa, pour lâcher ces quelques mots : "Oh, il y en aura d'autres, des occasions..." glousse-t-il en se retournant vers un petit groupe qui s'apprête à entrer dans le gymnase transformé pour l'occasion en bureau de vote. Manière de dire que la nouvelle victoire du "non" au troisième et dernier référendum d'autodétermination de la Nouvelle-Calédonie, dimanche 12 décembre, "ne change rien". Que "c'est une virgule dans l'histoire, pas un point final". C'est ainsi : les électeurs de Nouvelle-Calédonie ont eu beau dire à 96,49% des voix qu'ils souhaitaient rester dans le giron de la République française, la revendication des indépendantistes reste intacte.

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Déjà parce que les leaders indépendantistes avaient prévenu qu'ils ne reconnaîtraient pas le résultat. Ensuite, parce que le choix du maintien dans la France et la fin de l'accord de Nouméa ne constituent pas en soi la consécration du statu quo actuel. Dès lundi, une période de transition de dix-huit mois va s'ouvrir. Concrètement, les différents partis politiques ont jusqu'au 30 juin 2023 pour "examiner la situation créée" et coucher sur le papier un nouveau statut pour l'archipel, peut-on lire page 45 du document officiel dévoilé par l'Etat. "Dans ces discussions, même si les loyalistes ont gagné les trois référendums en 2018, 2020 et 2021, la notion d'indépendance sera toujours au cœur des négociations, fait remarquer Joël Kasarhérou, président du mouvement Construire autrement, composé d'indépendantistes et de non-indépendantistes. Les indépendantistes vont jouer leur carte au maximum et essayer de maintenir une pression sur l'Etat pour dire que leur objectif n'est toujours pas atteint."

"L'indépendance n'est pas une condition, elle est un objectif"

Tous les spécialistes de la question calédonienne que franceinfo a interrogés vont dans le même sens. "D'un point de vue juridique, l'accord de Nouméa est terminé. Mais est-ce que la question indépendantiste est réglée pour autant ? Certainement pas, insiste l'anthropologue Benoît Trépied, chargé de recherche au CNRS. Les velléités d'indépendance ne vont pas s'arrêter dans les jours ou dans les semaines qui viennent." "De même que la revendication indépendantiste n'est pas éteinte par le résultat de dimanche soir, le droit à l'autodétermination de la Nouvelle-Calédonie ne disparaît pas", analyse de son côté l'ancien garde des Sceaux Jean-Jacques Urvoas, rapporteur de la mission d'information permanente sur l'avenir institutionnel de la Nouvelle-Calédonie en 2015.

Autrement dit, une décision de droit ne peut pas enterrer une revendication politique. "Par définition, le combat politique est régi par la volonté des participants. Dans la situation calédonienne, les partis indépendantistes continueront à réclamer des moyens pour l'obtenir, continue l'ex-ministre de la Justice. L'indépendance n'est pas une condition, elle est un objectif. Et puisque cet objectif n'est pas atteint, les partis indépendantistes continueront à lutter pour l'indépendance dans le cadre de la République, comme ils le font déjà depuis trente ans."

Un bureau de vote à Nouméa (Nouvelle-Calédonie), le 12 novembre 2021, à l'occasion du troisième et dernier référendum sur l'indépendance. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)

"S'il le faut, on fera un septième, un neuvième, un quinzième référendum"

Exactement ce que les électeurs rencontrés dimanche avaient en tête. "La France n'en a pas fini avec nous, répète un Kanak croisé sur le parking d'un bureau de vote dans le quartier de Rivière-Salée, à Nouméa. S'il le faut, on fera un septième, un neuvième, un quinzième référendum." Dix kilomètres plus loin, école Eloi-Franc cette fois, près de l'hippodrome, Hélène, favorable au maintien dans la France, résume la situation. "On en a marre, on est fatigués de tout ça. Mais on sait aussi qu'on n'a pas fini d'entendre parler d'indépendance", souffle la dame de 79 ans, parapluie au-dessus de la tête pour se protéger du soleil de plomb.

"Le président n'a pas compris, lâche Agnès, militante indépendantiste rencontrée alors qu'elle écoutait l'allocution d'Emmanuel Macron dans le quartier populaire Pierre-Lenquette, à Nouméa. L'indépendance, ce n'est pas oui ou non. C'est quand et comment. J'ai des amies qui votent non à chaque fois. Mais même elles, elles savent au fond d'elles qu'on y va, vers l'indépendance."

Jean-Philippe Tjibaou, le fils aîné de Jean-Marie Tjibaou, leader emblématique du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS), assassiné par l'un des siens en mai 1989, avait vu juste. "Le droit à l'autodétermination du peuple kanak ne s'arrêtera pas dimanche soir ou lundi matin, assurait-il à franceinfo lors de notre rencontre chez lui, dans la tribu de Tiendanite, à Hienghène, dans le nord-est de la Grande Terre. On a poursuivi le travail de nos vieux. Et nos enfants le poursuivront après."

"Si ce n'est pas ce coup-là, ce sera pour une autre fois, pour un autre moment."

Jean-Philippe Tjibaou

à franceinfo

L'impression d'entendre son père trente-quatre ans plus tôt, en septembre 1987, à l'occasion du premier référendum sur l'indépendance de la Nouvelle-Calédonie. Boycotté par la population kanake, le scrutin avait vu la victoire écrasante (plus de 98% des suffrages) du maintien au sein de la République française "Le 13 septembre au soir, certains vont sabrer le champagne. Le lendemain, nous serons là, pour dire merde, et pour dire que nous sommes là et que nous serons toujours là. Chaque Kanak naissant naîtra encore avec le droit à l’indépendance. Et ce droit-là, aucun référendum, (...) ne le remettra en cause", déclarait alors à l'époque l'ancien leader indépendantiste aux micros et aux caméras (à partir de 2'05'').

Comprendre : l'objectif de l'indépendance a "une durée de vie indéfinie""La question de l'indépendance a quelque chose de perpétuel, quelque chose qui date, quelque chose qui ne bouge pas, souligne Joël Kasarhérou, de Construire autrement. Il y a un côté symbolique qui est énorme. Les jeunes générations reprennent la tradition des anciens. Et les jeunes qui deviendront vieux seront remplacés dans ce combat par d'autres jeunes." "On arrêtera quand on obtiendra satisfaction", nous glissait il y a peu Pierre-Chanel Tutugoro, le secrétaire général de l'Union calédonienne, parti politique qui milite pour l'indépendance du territoire.

"La France va devoir composer avec"

Résumons, donc : résoudra-t-on un jour la question ? Et si oui, comment ? L'anthropologue Benoît Trépied répond "oui, mais à une seule condition" : "La question de l'indépendance sera réglée le jour où la solution institutionnelle comportera le mot 'indépendance', ils ont ça chevillé dans les tripes." "Tout dépend de quelle indépendance on parle, nuance Jean-Jacques Urvoas, actuellement maître de conférences à l'université de Brest. Est-ce qu'on parle d'une vraie indépendance ? Est-ce qu'on parle d'un partenariat ? Est-ce qu'on parle d'un Etat associé ? La France va devoir composer avec, elle n'a pas d'autre choix."

Les loyalistes, partisans du maintien dans la France, l'ont bien compris. "On a toujours respecté le combat des indépendantistes et on continuera de le faire. On le sait, c'est ainsi, la question de l'indépendance fait et défait la vie politique de l'archipel. Tout est ramené à cette question", glisse à franceinfo Brieuc Frogier, élu au Congrès avec le groupe Avenir en confiance. 

En mars 2019, la Nouvelle-Calédonie a d'ailleurs vu sortir des eaux un nouveau parti, l'Eveil océanien, engagé sur une troisième voie, celle du "non pas maintenant". "'Notre 'non pas maintenant', ça veut dire oui, le pays deviendra indépendant lorsqu'il sera prêt, mais aujourd'hui, ce n'est pas possible, on n'est pas prêts. Car nous n'avons pas actuellement la capacité d'assumer nos souverainetés", explique à franceinfo Milakulo Tukumuli, son président. Avant de conclure : "Mais c'est juste une question de temps."

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