Référendum en Nouvelle-Calédonie : les cinq enseignements à retenir après la victoire du "non" à l'indépendance

Près de 86% des électeurs calédoniens se sont rendus aux urnes. Le "oui" a progressé en receuillant 46,74% des voix. Un troisième et dernier référendum devrait être organisé.

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Une personne se saisit d'un bulletin "non" lors du deuxième référendum sur l'indépendance en Nouvelle-Calédonie, le 4 octobre 2020, à Nouméa. (THEO ROUBY / AFP)

Une nouvelle victoire du "non" mais un écart qui se resserre. Pour le deuxième référendum sur l'indépendance de la Nouvelle-Calédonie, dimanche 4 octobre, le "non" a obtenu 53,26% des suffrages (contre 56,67% en 2018) et le "oui" a récolté 46,74% des voix (en progression de plus de trois points). Franceinfo vous détaille ce qu'il faut retenir de ce résultat dans l'archipel du Pacifique-Sud.

1La mobilisation a été très forte

"C'est un deuxième rendez-vous démocratique réussi", a réagi Emmanuel Macron. Avec une participation de près 86%, soit environ 5 points de plus qu'il y a deux ans, les quelque 180 000 électeurs de l'archipel se sont massivement déplacés pour répondre à la question : "Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante ?" Dès le matin, les files d'attentes se sont étirées, notamment à Nouméa. "J'ai attendu 45 minutes. C'est très important pour moi de voter", confiait ainsi une retraitée calédonienne à l'AFP.

Des personnes attendent devant un bureau de vote, le 4 octobre 2020, à Nouméa. (THEO ROUBY / AFP)

Plusieurs éléments peuvent expliquer cette forte mobilisation. "Il y a d'abord l'intensité de la campagne du camp du 'oui' pour l'indépendance : ils ont misé sur le fait de convaincre les absentionnistes", analyse pour franceinfo Pierre-Christophe Pantz, docteur en géopolitique et spécialiste en matière de géographie électorale. "Et puis, on est au deuxième référendum, il y a un caractère un peu plus définitif des choses. Le premier on essaye, le deuxième on tente de transformer l'essai. On peut donc s'attendre dans cette hypothèse à ce que la participation augmente encore s'il y a un troisième référendum."

2Le "oui" a nettement progressé

La hausse de la participation a d'abord profité aux indépendantistes. Avec 46,6% (contre 43,33% en 2018), le "oui" à l'indépendance gagne plus de trois points en deux ans. Cela représente 11 000 voix en plus par rapport à 2018. Ces résultats confortent les indépendantistes, qui espèrent désormais une victoire lors du troisième référendum. Ce scrutin peut être organisé d'ici à 2022 en vertu de l'accord de Nouméa. 

"Le FLNKS [Front de libération nationale kanak et socialiste] a fait une très bonne campagne et a réussi à mobiliser les absentionnistes", juge le député Philippe Gomès, du parti de centre-droit Calédonie ensemble, qui a fait campagne pour un "non respectueux". "Les indépendantistes ont réussi à faire fructifier la hausse de la participation, confirme le politologue Pierre-Christophe Pantz. Je ne m'attendais pas à une progression à ce niveau-là, mais quand on regarde objectivement la répartition de l'abstention en 2018, on se disait que ça pouvait être potentiellement plus favorable au camp indépendantiste." La progression peut également s'expliquer par l'engagement en faveur du "oui" du Parti travailliste, qui avait appelé à l'abstention en 2018.

La loyaliste Sonia Backès, chef de file de L'Avenir en confiance, préfère insister sur la mobilisation globale des Calédoniens. "Il y a plus de 80 000 voix pour le 'non', contre 78 000 en 2018", note-t-elle sur le plateau de Nouvelle-Calédonie La 1ère. Effectivement, le camp du "non" gagne également près de 3 000 voix. Mais la dynamique se situe désormais du côté des indépendantistes. "Ils ont le vent dans les voiles, ils sont dans une dynamique positive, et après il peut y avoir un glissement vers les vainqueurs potentiels", souligne le député Philippe Gomès, partisan du "non".

La Calédonie française sort fragilisée à l'issue de ce deuxième référendum.

Le député Philippe Gomès

à franceinfo

L'élu accuse les loyalistes, coalition de six partis de droite non-indépendantistes, d'avoir raté leur campagne. "Ils ne se sont pas rendu compte que leur radicalité, leur intransigeance était contre-productive pour le 'non'", estime Philippe Gomès. A la table des discussions à venir, les indépendantistes vont en tout cas pouvoir s'appuyer sur le résultat. "On ne négocie pas de la même manière avec plus de 46% qu'avec 43%, constate Pierre-Christophe Pantz. Plus on se rapproche du point d'équilibre, plus ça oblige le camp victorieux à être à l'écoute du camp indépendantiste."

3L'archipel est toujours coupé en deux

Les résultats de ce deuxième référendum confirment la géographie électorale très marquée de la Nouvelle-Calédonie, avec d'un côté les îles Loyauté et un nord de la Grande Terre favorable à l'indépendance, et de l'autre un sud de l'île principal partisan du "oui". A Nouméa, bastion du sud, le "non" arrive ainsi en tête avec 76,7% des suffrages, même si ce résultat est en baisse par rapport aux 80,51% en 2018. A l'inverse, à Koné, chef-lieu de la province Nord, les électeurs se sont prononcés à 66,6 % pour le "oui" (contre 64,32 % en 2018).

C'est une fracture géographique ancrée dans le paysage politique calédonien. La dimension ethnique, géographique, sociale du vote se retrouve même accentuée avec ce deuxième référendum.

Pierre-Christophe Pantz

à franceinfo

"C'est une donnée d'origine, au moment des accords de Matignon, il y a déjà une majorité de Kanaks dans le Nord et dans les îles", complète le député Philippe Gomès.

Ces différences marquées incitent aujourd'hui certains responsables politiques, notamment dans le camp des loyalistes, à proposer un projet d'hyperprovincialisation en renforçant le pouvoir de chacune des trois provinces. "Mais c'est contraire à l'accord de Nouméa, dans lequel il est écrit qu'aucune des provinces ne pourra nouer des liens différents avec la France, peste Philippe Gomès. C'est l'ultime chimère, avec cette idée que les Kanaks n'ont qu'à rester entre eux et nous on reste entre nous, alors qu'il faut trouver comment on fonctionne ensemble."

4La campagne a été tendue jusqu'au bout

Le référendum s'est déroulé sans incident majeur, mais les non-indépendantistes ont dénoncé dans la journée de dimanche des incidents à différents points de l'archipel en marge des opérations électorales. Certains responsables ont même évoqué la possibilité de recours pour contester le déroulement du vote dans certains bureaux. "Il y a eu quelques jeunes avec des drapeaux du FLNKS à l'entrée des bureaux de vote, mais vu le taux de participation élevé, cela montre que personne n'a été intimidé pour aller voter", réagit Philippe Gomès, qui juge "ridicule" les volontés de recours. 

>> En Nouvelle-Calédonie, une campagne bien plus tendue qu'en 2018

Les incidents viennent en tout cas conclure une campagne crispée, que ce soit par les déclarations véhémentes des responsables politiques ou par les défilés de drapeaux réguliers dans les rues de Nouméa. Dans les quartiers populaires de la ville à majorité kanak, les indépendantistes ont encore exprimé dimanche leur enthousiasme pour ce scrutin par des concerts de klaxons et des défilés de drapeaux. Et sur les plateaux de télévision, les joutes entre politiques étaient également tendues pour commenter les résultats. "Si on en est déjà à ce niveau de tension pour ce deuxième référendum, on se demande ce qui pourrait se passer en cas de troisième référendum couperet", s'inquiète le politologue Pierre-Christophe Pantz.

5Un troisième référendum est attendu 

La victoire du "non" ne met pas fin au processus tel que prévu par l'accord de Nouméa en 1998. Six mois après le deuxième référendum, il suffit qu'un tiers du Congrès calédonien (soit 18 membres) demande un troisième référendum pour que celui-ci soit organisé. Il doit alors se tenir dans les deux ans. Roch Wamytan (UC-FLNKS), président du Congrès de Nouvelle-Calédonie, a d'ores et déjà annoncé qu'il allait demander un troisième référendum. "Un troisième référendum est possible. (...) L'Etat se tient prêt à l'organiser", a commenté Emmanuel Macron dans son allocution. Mais le président de la République a également appelé au dialogue afin de réfléchir à la sortie de l'accord de Nouméa.

Nous sommes à la croisée des chemins, nous avons deux années devant nous pour dialoguer et imaginer l'avenir.

Emmanuel Macron

lors de son allocution

Au cours de la soirée électorale, toutes les formations politiques ont également appelé à des discussions, même si des désaccords subsistent sur les modalités de ces négociations. "On a tous dit 'oui' ce soir au dialogue, c'est la bonne nouvelle", s'est ainsi réjouie la loyaliste Sonia Backès. "S'il s'agit d'une posture de dialogue sans avoir la volonté d'écouter l'autre, d'aller vers l'autre, ça ne marchera pas, réagit le député Philippe Gomès. Il faut que l'Etat prenne la main, sinon on va continuer à s'enfoncer dans l'ornière référendaire. Car si rien ne se passe, on risque d'aller vers une aggravation des tensions sociales, économiques, ethniques."

Il faut sortir de cette logique mortifère.

Philippe Gomès

à franceinfo

Le député rappelle que Michel Rocard en 1988 avait permis les accords de Matignon, puis Lionel Jospin avait favorisé l'accord de Nouméa en 1998. Emmanuel Macron a pour l'instant évoqué "des initiatives que prendra le gouvernement dans les prochains jours". Elles auront sans doute pour objectif de construire une nouvelle solution politique en Nouvelle-Calédonie. "Autrement, avec le référendum, il y aura toujours une moitié de la population qui sera déçue. Il est temps de penser différemment pour sortir de l'impasse, estime Pierre-Christophe Pantz. Mais tout cela laisse entrevoir un avenir encore incertain."

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