Primaires : comment lire les sondages comme un pro

Primaires à gauche, à droite, chez les écologistes... Les études d'intentions de vote se multiplient pour mesurer le rapport de force entre les candidats. Pour ne pas s'y perdre, franceinfo vous livre ce guide de survie en milieu de pourcentages hostiles.

Alain Juppé, Nathalie Kosciusko-Morizet et Nicolas Sarkozy, jeudi 13 octobre 2016 à la plaine Saint-Denis, lors du premier débat télévisé sur la primaire à droite.
Alain Juppé, Nathalie Kosciusko-Morizet et Nicolas Sarkozy, jeudi 13 octobre 2016 à la plaine Saint-Denis, lors du premier débat télévisé sur la primaire à droite. (REUTERS)
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Axel RouxfranceinfoFrance Télévisions

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C'est un exercice plus que classique dans la famille du commentaire politique. Pourtant, bien lire les sondages d'intentions de vote ne s'improvise pas. Qui plus est quand les primaires des partis favorisent une boulimie de sondages pour mesurer le rapport de force entre les différents candidats. Mais attention à ne pas prendre les résultats d'une enquête pour argent comptant. D'un institut à l'autre, les sondeurs utilisent des approches différentes... Pour une fiabilité parfois discutable. 

Alors que le premier débat entre les candidats à la primaire à droite s'est tenu jeudi 13 octobre, franceinfo vous livre quatre clefs essentielles pour ne pas vous perdre dans les prochains sondages. 

1Vérifiez la méthodologie 

Il existe plusieurs façons de réaliser un sondage. D'entrée, écartez les "questions du jour" réalisées sur internet et les réseaux sociaux, dont les échantillons ne reflètent absolument pas la composition de la population, comme le rappelle Le Monde. Concernant les études des instituts de sondages, le premier réflexe est de commencer par regarder la taille de l'échantillonnage. Ces informations figurent le plus souvent en préambule de l'enquête ou à la fin de l'article la relayant. Elles sont capitales pour identifier d'éventuels biais du sondage. 

Dans le cas des primaires en France, le plus important est d'observer la composition du sous-échantillon. Pour ce type d'enquêtes, les sondeurs construisent un panel représentatif de la population, dont ils isolent les personnes les plus concernées par le scrutin. Cette opération, réalisée à l'aide d'une "question filtre", consiste à demander aux électeurs s'ils comptent voter ou non. La plupart des instituts ne retiennent ainsi que les personnes "certaines" d'aller voter. D'autres y agrègent ceux dont la participation est "possible". Une nuance de taille qui peut fausser le résultat.

La plupart des instituts de sondage ne retiennent que les personnes se déclarant 'certaines' de se déplacer le jour du vote. D'autres agrègent différentes données, ce qui surestime la portée du vote.

Bruno Jeanbart, directeur général d'OpinionWay

à franceinfo

Intéressez-vous ensuite à la taille de ce sous-échantillon. Plus celle-ci est faible, plus la marge d'erreur a des chances d'être grande. "En règle générale, en dessous de 500 personnes, on considère qu'un sondage sur la primaire n'a pas d'intérêt", explique Bruno Jeanbart. Cas pratique avec cette enquête réalisée par LH2 pour L'Obs en 2014, deux ans avant l'échéance, et dotée d'un échantillon de seulement 238 personnes. Nicolas Sarkozy devance Alain Juppé (31% contre 29%) dans les intentions de vote à la primaire... avec une marge d'erreur de 5 points. Dans ce cas de figure, impossible de savoir qui de l'ancien patron des Républicains ou du maire de Bordeaux arriverait réellement en tête le soir du vote, assure le directeur du Cevipof, Martial Foucault, interrogé par franceinfo. 

Un sondage intéressant, c'est lorsque les scores ne se chevauchent pas.

Martial Foucault, directeur du Cevipof

à franceinfo

2Comparez les évolutions dans le temps

Pris indépendamment, un sondage d'intention de vote n'est pas vraiment pertinent. A l'inverse, ces sondages sont utiles pour dégager des tendances et rendre compte des dynamiques de campagne de chacun des candidats. Pour Martial Foucault, à la tête d'une enquête régulière jusqu'à l'élection présidentielle pour Le Monde, "les sondages ont une valeur analytique lorsqu'ils permettent de poser la même question plusieurs fois dans le temps"

Concernant la primaire à droite, cette étude permet notamment de constater qu'entre le début de l'année et septembre 2016, Alain Juppé est passé de 56% d'intentions de vote à 49% pour le second tour. De son côté, Nicolas Sarkozy a progressé de 6 points (de 30% à 36%). En tenant compte des marges d'erreur (entre 2,65 et 2,8 points), on peut cependant observer que l'ancien maire de Bordeaux conserve, sur cette période, une nette avance sur son rival. A contrario, deviser sur les progressions des candidats à une semaine d'intervalle s'avère souvent sans intérêt, poursuit Bruno Jeanbart. "D'une semaine à l'autre, je lis trop souvent que 'untel a progressé d'un point', 'untel diminue d'un autre'... Cela n'a aucun sens !" Martial Foucault, lui, va plus loin :

Pour les médias, c'est frustrant de commander un sondage sans que les résultats ne montrent de hiérarchie. Mais il faudra un jour accepter le principe de ne pas commenter un sondage s'il n'est pas pertinent.

Martial Foucault

à franceinfo

Enfin,  attention à ne pas comparer tout et n'importe quoi. Mettre en perspective des résultats de deux instituts de sondages distincts peut s'avérer périlleux. En premier lieu parce que les sondeurs utilisent des méthodes différentes. Ensuite parce que les questions posées peuvent, aussi, ne pas être les mêmes. Une question ouverte, du type "Si l'élection avait lieu dimanche, pour qui voteriez-vous ?" est très différente d'une formule proposant : "Parmi les candidats suivants, pour lequel seriez-vous susceptible de voter ?" "Dans le premier cas, on mesure une intention de vote, dans le second, une probabilité de vote", indique à franceinfo le directeur du Cevipof, Martial Foucault.

3Ne vous jetez pas sur les sondages juste après les débats

Très médiatisés, les débats de candidats présidentiables peuvent être le tournant d'une campagne. Certains instituts de sondages réalisent d'ailleurs des études d'opinion "à chaud" auprès de téléspectateurs ayant suivi les échanges. Si l'objectif de ce type d'enquêtes est de déterminer quel candidat a été perçu "le plus convaincant", elles ne reflètent en aucun cas des intentions de vote. Bruno Jeanbart, qui réalise ce type d'opérations avec OpinionWay, l'explique de lui-même.

Les soirs de débat, le corps électoral n'est pas le même. Parce que les personnes qui vont voter à la primaire ne sont pas forcément devant leur télévision, ou bien regardent autre chose...

Bruno Jeanbart

à franceinfo

En ce qui concerne les sondages d'intentions de vote au lendemain d'une soirée de débat, ici aussi, faites preuve de précautions. Car une annonce forte d'un candidat pendant le débat, la rediffusion d'éléments marquants et le débriefing du match dans les médias les jours suivants sont "autant d'éléments susceptibles d'avoir un impact, mais sur le long terme", analyse le directeur général d'OpinionWay.

Voilà pourquoi il ne faut pas se précipiter sur les sondages au lendemain des débats électoraux, car ils ne reflètent pas forcément une opinion "en train de se faire"

4Enfin, attention aux scénarios proposés

Dernier conseil avant de vous lancer dans la jungle des pourcentages : regardez à deux fois les personnalités testées au second tour dans les enquêtes d'intentions de vote. En dépit des recommandations de la Commission des sondages, qui interdit de publier des hypothèses de second tour non conformes aux résultats du premier tour, certains instituts de sondages ont parfois recours à ce type de scénarios imaginaires. Une étude réalisée par Odoxa  le 16 avril 2016, propose par exemple un duel entre François Hollande et Marine Le Pen. Le chef de l'Etat est donné perdant à 47% contre 53%. Problème, dans cette étude, le même François Hollande est déjà donné éliminé au premier tour. L'impossibilité du scénario, par ailleurs signalée dans un bandeau, n'empêchera pas l'information d'être reprise dans plusieurs médias

Dans une moindre mesure, la vigilance est également de mise lors des primaires dans la mesure où les instituts de sondage proposent de tester des personnalités qui ne sont pas officiellement candidates. Comme dans un sondage Elabe sur la primaire à gauche, publié le 28 septembre et relayé dans Le Point avec le titre "Primaire à gauche : Hollande et Valls devancent Montebourg selon un sondage". A cette date, pourtant, ni le chef de l'Etat, ni le Premier ministre, ni l'ancien ministre de l'Economie, ne se sont déclarés pour la primaire organisée par le premier secrétaire du Parti socialiste, Jean-Christophe Cambadélis. Prudence, donc, car même si les sondages sont habitués à travailler à partir d'hypothèses sérieuses, la répétition de ces "scénarios peuvent aussi embrouiller les enquêtés", rappelle le directeur du Cevipof, Martial Foucault.