Portrait Affaire Bygmalion : de ses aveux à ses gîtes en Dordogne, comment Jérôme Lavrilleux a survécu au scandale

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Jérôme Lavrilleux s'occupe de ses gîtes, le 16 juillet 2019, à Abjat-sur-Bandiat (Dordogne). (MAXPPP)

L'ex-directeur adjoint de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2012 est attendu devant le tribunal correctionnel pour répondre notamment des accusations de complicité d'escroquerie et complicité de financement illégal de campagne électorale.

Je me prépare à être sans revenu le temps du procès, mais je ne regrette pas." Depuis le Périgord, où il a ouvert des gîtes cinq étoiles en 2019, Jérôme Lavrilleux se veut philosophe. Sa nouvelle vie est ici, à Abjat-sur-Bandiat (Dordogne), dans une ancienne bâtisse qu'il a rénovée pendant plusieurs années avec l'aide de son père, à mille lieues du tumulte politique et des petits meurtres entre amis qui rythmaient autrefois ses journées.

Sur Airbnb, les commentaires sont élogieux à l'égard du lieu et de son hôte. Pas question de s'attarder ici sur les démêlés judiciaires de l'ancien député européen. Pourtant, en mars, à quelques jours du procès de l'affaire Bygmalion, qui s'est ouvert avant d'être finalement reporté, l'ancien élu de 51 ans se préparait déjà à répondre aux questions de la justice. "Je compte assumer ma part de responsabilité, mais uniquement ma responsabilité."

"Je ne compte pas aller au procès comme un mouton à l'abattoir."

Jérôme Lavrilleux

à franceinfo

A partir du jeudi 20 mai, l'ex-directeur adjoint de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2012 doit être jugé devant le tribunal correctionnel de Paris pour usage de faux, recel d'abus de confiance, complicité d'escroquerie et complicité de financement illégal de campagne électorale. Jérôme Lavrilleux avait demandé en mars le renvoi du procès, car son avocat, Christian Saint-Palais, était hospitalisé après avoir été contaminé par le Covid-19

Cette fois, il devra s'expliquer sur son rôle dans le système de fausses factures et de double comptabilité mis en place lors de cette fameuse campagne. Pour la justice, le trucage a permis au président-candidat de masquer une partie de ses dépenses de campagne, qui ont atteint 42,8 millions d'euros, de quoi pulvériser le plafond légal fixé à 22,5 millions d'euros.

L'émotion en direct

La France découvre le visage de Jérôme Lavrilleux, le 26 mai 2014. Sur le plateau de BFMTV, engoncé dans son costume, il lâche tout, la mine grave et les yeux humides. "Il y a eu des factures présentées à l'UMP qui correspondaient à des dépenses faites pour la campagne", explique alors celui qui vient d'être élu au Parlement européen. Face Ruth Elkrief, il évoque l'engrenage d'une campagne électorale qui a versé dans la folie des grandeurs. "Les personnes qui auraient dû tirer sur le système d'alarme ne l'ont pas fait, assume-t-il. Je suis sans doute l'une de ces personnes, sans avoir été seul dans le wagon."

Interrogé par la journaliste, Jérôme Lavrilleux laisse des silences, ne répond pas à toutes les questions, notamment concernant le commanditaire du système de fausse facturation. Il affirme qu'il n'y a pas eu d'enrichissement personnel et assure n'avoir prévenu ni Jean-François Copé ni Nicolas Sarkozy du dispositif mis en place. Cherche-t-il à protéger quelqu'un ? "Ruth Elkrief ou pas, il y aurait eu une affaire. Je n'y vais pas pour sauver Copé, j'y vais pour dire la vérité, assure-t-il à franceinfo. Un bureau politique de l'UMP était convoqué pour couper la tête de Copé. Je ne supportais pas l'idée qu'ils puissent le dégager comme ça, avec cette allusion au détournement d'argent. Il fallait que quelqu'un dise la vérité."

"On a retenu seulement le fait que j'étais soi-disant en train de chialer. Mais tout ce que j'ai dit, je n'en retire pas un mot."

Jérôme Lavrilleux

à franceinfo

Aujourd'hui encore, Jean-François Copé lui en sait gré. "J'ai considéré qu'il avait vécu tout ça avec beaucoup de dignité, contrairement à d'autres qui ont tenté de me faire porter le chapeau", confie l'ancien patron de l'UMP, qui échange encore régulièrement avec son ancien collaborateur. Un eurodéputé qui a fréquenté Jérôme Lavrilleux au Parlement européen fait une autre lecture de ce moment de télé : "Il a voulu protéger Jean-François Copé. Il ressentait une sorte de fascination, tel un disciple devant son gourou."

"Il fera beau demain"

Jusque-là, Jérôme Lavrilleux était un homme de l'ombre, plus habitué aux coulisses politiciennes qu'aux lumières des plateaux de télévision. Il avait adhéré au RPR en 1989, s'était investi dans sa ville de Saint-Quentin, avant de rejoindre Jean-François Copé en 2004 pour devenir son directeur de cabinet, d'abord à la mairie de Meaux (Seine-et-Marne) puis à l'UMP. "C'était un puissant directeur de cabinet qui gérait les choses avec autorité, et il était plutôt habile, avec toutes les facettes de l'habileté", se souvient l'ancien ministre Brice Hortefeux.

"C'était aussi quelqu'un de très mystérieux, très secret…"

Brice Hortefeux

à franceinfo

Ce jour-là, en sortant des studios de BFMTV, il est accueilli par une meute de journalistes. Il monte alors dans sa voiture et part se réfugier sur ses terres, dans l'Aisne. Son téléphone ne cesse de vibrer. Jérôme Lavrilleux commet alors l'erreur d'allumer les chaînes d'information, où il découvre les commentaires des éditorialistes, comme il le raconte plus tard au journal Le Monde. Sous pression, le lendemain de l'interview, il pense au pire et prépare même un nœud coulant. "Il y a de l'irrationnel dans tout ça, à ce moment-là, les difficultés me paraissent insurmontables", confie-t-il aujourd'hui un peu hésitant.

Il reçoit alors deux textos. Le premier vient d'un journaliste de l'AFP, le deuxième de Ruth Elkrief. "Jérôme, ça doit être très dur, mais il fera beau demain", écrit la présentatrice de BFMTV. "Je ne sais pas ce qui se serait passé sans ce SMS. En tout cas, ma vision des choses n'a pas été la même, estime encore aujourd'hui l'ancien élu. Dans cette semaine folle où toute prise de distance, d'humanité, avait disparu, elle a montré que ce n'était pas son cas."

"D'une certaine manière, oui, je pense qu'elle m'a sauvé la vie."

Jérôme Lavrilleux

à franceinfo

Jérôme Lavrilleux digère mal les rumeurs qui circulent alors sur son compte. Il raconte ce texto d'un ami député lui demandant ce qu'il doit répondre aux personnes avançant la possibilité d'une relation intime entre lui et Bastien Millot, le dirigeant de Bygmalion. "La politique, c'est parfois violent, souffle Jérôme Lavrilleux. Je suis désolé pour leurs fantasmes, mais non je n'ai pas couché avec Bastien Millot…"

Derrière les rumeurs, se cachent souvent des règlements de compte. Selon Le Monde, le clan Sarkozy serait à la manœuvre. L'entourage de l'ancien président relaie également des échos sur des comptes bancaires détenus par des proches de Jean-François Copé en Israël ou en Espagne. L'argent aurait été détourné via la société Bygmalion, avec Jérôme Lavrilleux comme cheville ouvrière. "Je l'ai entendu, parfois de sources sérieuses, mais bon, je ne peux rien affirmer, ce sera au procès de le démontrer ou pas", glisse avec malice un membre du premier cercle des sarkozystes, oubliant que Jean-François Copé n'est pas poursuivi dans cette affaire.

"C'est minable, indigne. Il s'agit d'une invention absolue, avec la bonne vieille stratégie de l'écran de fumée, s'emporte Jean-François Copé. Je n'hésiterai pas à poursuivre en diffamation toute personne qui diffusera ce genre de thèses." De son côté, Jérôme Lavrilleux rappelle qu'il a été contraint récemment de "brader" sa maison dans l'Aisne et qu'après le paiement des mensualités de son crédit, il parvient à se verser l'équivalent du RSA (revenu de solidarité active), soit 550,93 euros par mois : "On ne pourra pas dire que la politique m'a enrichi…"

Le Parlement européen, "un refuge"

En mars, à quelques jours du procès reporté, celui qui a troqué ses costumes contre un short et une paire de crocs, ne versait pas dans l'amertume. Il a laissé pousser sa barbe, a pris plusieurs kilos et quelques rides, mais garde intact son sens de l'humour. Sa voix s'éclaircit quand il évoque son arrivée au Parlement européen et son installation entre les bureaux de Rachida Dati et de Nadine Morano. Dans un premier temps, certains de ses collègues s'étonnent de ne pas le voir démissionner. "Après avoir révélé qu'il était le Deus ex machina d'une manipulation pour violer le code électoral dans des proportions gigantesques, il a décidé de rester tranquillement au Parlement", commente un ancien eurodéputé du même parti, sous couvert d'anonymat.

Dans la foulée de l'exclusion de Jérôme Lavrilleux de l'UMP fin 2014, une procédure est bien lancée au Parlement pour tenter de le sortir de la délégation française du PPE (Parti populaire européen). "J'avais un peu la gale. Quand on est entrés dans la salle, certains voulaient me virer, mais à la sortie, ils ont voté à l'unanimité pour mon maintien", se souvient-il. "On s'est rendu compte qu'il était dans une situation psychologique très fragile… Sans cela, on l'aurait peut-être mis en situation de démissionner", pense un ancien eurodéputé.

Après cet épisode, l'ancien collaborateur de Jean-François Copé fait tout pour apparaître comme le député modèle. "Mon sentiment, c'est que le Parlement européen lui a permis de changer ses sujets de préoccupation. Il y a trouvé un refuge géographique et intellectuel", observe l'ancien député européen Jean-Marie Cavada. "Là où certains mettent un mandat à comprendre le fonctionnement du Parlement, lui avait tout compris en 3 ou 4 mois", ajoute l'un de ses anciens collaborateurs, qui continue à appeler régulièrement son ancien chef pour bénéficier de ses analyses.

"Il n'a quasiment fait aucun rapport, tempère un ancien député européen. Il adore la politique sous l'angle du rapport de force, des négociations en coulisses… C'était un acteur de l'ombre." Tout en multipliant les déplacements à Bruxelles et Strasbourg, il entame les travaux pour son projet de gîte en Dordogne. Quand il quitte le Parlement en 2019, avec regret – parce que personne ne lui propose d'investiture –, il est mûr pour lancer sa nouvelle aventure.

Entre l'accueil des touristes et l'entretien des lieux, Jérôme Lavrilleux n'a pas fait totalement le deuil de la politique. L'ancien conseiller général de l'Aisne aurait aimé figurer sur la liste victorieuse aux dernières municipales de Saint-Quentin, "mais on m'a dit qu'avec l'affaire Bygmalion, j'étais un peu un pestiféré", glisse-t-il, fataliste.

Fin 2019, il a crée une structure de conseil en stratégie, Pacap Consulting. "Il intervient auprès de la collectivité, notamment sur la communication de crise", décrit Alexandre Vincendet, maire LR de Rillieux-la-Pape (Rhône), qui a fait appel aux conseils de l'ancien copéiste. "Je me limite à cinq clients, un par jour de la semaine, précise Jérôme Lavrilleux. Le reste du temps, je fais le ménage, je nettoie les toilettes de mon gîte."

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