Présidentielle 2022 : pourquoi est-il si compliqué de s'unir à gauche ?

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France Télévisions
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En campagne pour le second tour aux municipales à Marseille (Bouches-du-Rhône), la candidate de gauche Michèle Rubirola est accompagnée du premier secrétaire du PS Olivier Faure (à gauche) et du secrétaire national d'EELV Julien Bayou, le 22 juin 2020. (CHRISTOPHE SIMON / AFP)

L'économiste Thomas Piketty ainsi que d'autres intellectuels ou personnalités politiques appellent, dans une tribune publiée sur franceinfo, à une candidature commune de la gauche en 2022. Ils veulent rassembler pour parer à une "double urgence : climatique et sociale".

L'union de la gauche est-elle possible ? Plusieurs personnalités, dont l'économiste Thomas Piketty, publient une tribune appelant à "une candidature en commun" à l'élection présidentielle de 2022 sur la "base d'un projet de transformation écologique et sociale de rupture". Cet appel a-t-il des chances d'aboutir alors que la gauche semble divisée entre socialistes, écologistes et France insoumise ? Et surtout, pourquoi semble-t-il si compliqué de s'unir à gauche ? Eléments de réponse.

Parce qu'il y a des différences idéologiques

D'abord parce qu'il y a des "divergences de fonds". "La gauche n'est pas idéologiquement unie, pointe ainsi le directeur général déléguée de l'institut Ipsos-France, Brice Teinturier. Elle est plurielle. Sur le nucléaire, les inégalités, le rôle de la puissance publique, il y a d'importantes différences entre le PS, EELV, La France insoumise ou le Parti communiste". Le politiste et professeur à l'université de Lille Rémi Lefebvre est du même avis.

L'électorat du PS ou d'EELV est éloigné de celui de Jean-Luc Mélenchon, plus radical, plus anti-européen, plus favorable à une vraie rupture. Cet électorat ne votera pas pour Yannick Jadot par exemple, jugé trop centriste".

Rémi Lefebvre, politiste

à franceinfo

Ces "divergences de fonds" n'empêchent pas des proximités plus fortes que d'autres entre certains partis. "Qu'est-ce qui justifie qu'Europe Ecologie-Les Verts, le Parti socialiste et le mouvement Génération.s de Benoît Hamon abordent les élections européennes du 26 mai plus désunis que jamais ?", s'interrogeait déjà en 2019 Gilles Finchelstein, directeur général de la Fondation Jean-Jaurès, en plaidant (en vain) pour un front uni.

"La réponse semble claire : rien", ajoutait-il dans une tribune publiée en mars 2019 par franceinfo. Avant de préciser : "Selon l'enquête réalisée par Ipsos pour la Fondation Jean-Jaurès, 'les électorats du PS, de Génération.s et de EELV sont très proches les uns des autres'". Ils affichent en commun "une proximité idéologique, européenne et politique", et aussi, souligne-t-il, un électorat "plus féminin et plus diplômé que la moyenne, davantage issu de la fonction publique et des professions intermédiaires".

Parce qu'il y a des fractures sociologiques

La tribune signée par Thomas Piketty tente de rassembler plus large. Les signataires, dont la députée LFI Clémentine Autain, veulent ainsi construire "une alternative politique heureuse" en s'opposant "résolument au néolibéralisme, au capitalisme, au productivisme, au patriarcat, au présidentialisme, à tous les racismes et à toutes les discriminations et exclusions".

Une série de mots-clés comme autant de signaux adressés à des publics différents ? Car le défi de la gauche, observe aussi Rémi Lefebvre, "c'est de parvenir à réconcilier des électorats séparés par des fractures sociologiques : les 'bobos' urbains, les 'prolos' de la France périurbaine qui se sont reconnus dans le mouvement des 'gilets jaunes', et les jeunes des quartiers qui vivent les violences policières et les discriminations". Et comment reconquérir les ouvriers, alors que la crise économique s'annonce violente et que les plans sociaux se multiplient ? Si l'on en croit les sondages, le combat sera difficile, prévient Brice Teinturier.

Les ouvriers sont depuis longtemps partis vers l'abstention ou le Rassemblement national".

Brice Teinturier (Ipsos)

à franceinfo

Parce qu'il y a déjà plusieurs candidats en lice

Les fractures idéologiques ou sociologiques n'ont pourtant pas empêché François Mitterrand en 1981, ou François Hollande en 2012, d'accéder à la présidence de la République. Ni Jean-Luc Mélenchon de frôler de peu la qualification pour le second tour en 2017. "Le candidat de La France insoumise a enregistré 19,58% des suffrages exprimés en 2017 grâce à des électeurs qui ne lui étaient pas favorables et qui ont voté pour lui", rappelle Rémi Lefebvre. Car l'envie de balayer la droite pour mettre en œuvre un programme plus social peut l'emporter sur la division. Tel est le sens de l'appel lancé par l'auteur du Capital au XXIe siècle.

Le pari de Thomas Piketty est de déborder les appareils par la société civile pour obtenir l'union.

Rémi Lefebvre (politiste)

à franceinfo

Encore faudra-t-il savoir sur quel champion s'accorder, alors que les candidatures se multiplient. Du côté de La France insoumise, "Jean-Luc Mélenchon est déjà candidat, affirme Rémi Lefebvre. Il pense qu'il est l'homme 'présidentiel' et ne pense qu'à ça". Les ambitions de Yannick Jadot sont tout aussi transparentes : "Il se voit président depuis le succès électoral des écologistes aux municipales", s'amuse la chercheuse au Cevipof (Centre d'études de la vie politique française) Janine Mossuz-Lavau. Seul le PS, par la voix du premier secrétaire du parti Olivier Faure, a indiqué qu'il était prêt à passer son tour. Sous réserve que personne ne se déclare au sein du parti.

Parce qu'il n'y a aucune "procédure admise par tous" qui s'impose

De toute façon, comment trancher, alors que le système d'élection présidentielle à deux tours encourage plutôt la floraison de candidatures ? Et sur quelle méthode s'appuyer ?

Aucun leader ne s'impose aux autres avec une procédure admise par tous. Il n'y a plus de pensée de gauche qui domine par rapport aux autres. Les forces sont quasiment au même niveau entre PS, EELV et La France insoumise.

Brice Teinturier

à franceinfo

Promue un temps comme la panacée, la procédure des primaires a déçu ses partisans, avec des échecs prévisibles. "Aux dernières primaires, les écologistes ont toujours écarté leurs candidats les plus populaires comme Cécile Duflot (en 2016) ou Nicolas Hulot (en 2011)", souligne Rémi Lefebvre. Candidat désigné à l'issue de la primaire du PS en 2017, Benoît Hamon n'a recueilli que 6,35% des voix à la présidentielle, soit le pire score de l'histoire du Parti socialiste. Et si un candidat providentiel de la gauche devait surgir en 2022, son nom ne s'est pas encore imposé dans les enquêtes d'opinion. 

"Il y a bien, dans une partie du pays, le sentiment que si la gauche pouvait s'unir, elle pourrait changer la donne. Mais pour l'instant, les sondages attestent plutôt qu'un nouveau duel Emmanuel Macron - Marine Le Pen se profile", complète Brice Teinturier. "Le juge de paix risque d'être les sondages, qui vont construire un rapport de force" entre les candidats, conclut Rémi Lefebvre.

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